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Full text of "Un groupe mystique allemand. Étude sur la vie religieuse au Moyen Âge"

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GROUPE MYSTIQUE ALLEMAND 


Etude sur la Vie Religieuse 


au moyen âge. 


TOUS DROITS RÉSERYÉS 


Comresse MARIE 6e VILLERMONT 


UN GROUPE MYSTIQUE 


ALLEMAND 


Etude sur la Vie Religieuse 


au moyen âge. 


BIBLIOTHÈQUE 5. J. 


Bruxelles 
LIBRAIRIE ALBERT DEWIT 
53, Rue RovaLe. 


1906 


Nous déclarons nous soumettre entièrement au décret 
d'Urbain VIII et ne prétendons donner à cet ouvrage 


aucune autorité doctrinale. 


AU 
RÉVÉREND PÈRE MANDONNET 


RECTEUR 


DE L’UNIVERSITÉ DE FRIBOURG 


BIBLIOGRAPHIE 


Ph. Strauch. — Die Offenbarungen der Adelheid Langmann 
Klosterfrau zu Engelthal. Strasbourg, 1878. 

Ph. Strauch. — Margaretha Ebner und Heinrich von 
Nôrdlingen. Ein Beitrag zur Geschichte der deutschen 
Mystik. Freiburg. 1882. 

Lochner. — Leben und Gesichte dér Christina Ebnerin. 
Nürmbherg, 1872. 

K. Schrôüder. — Der Nonne von Engelthal. Büchlein von 

. der Genaden Ubherlast. Tühingen, 1871. 

D' Greith. — Die deutsche Mystik im prediger Orden. 
Freiburg, 1861. 

Th. de Bussières. — Fleurs dominicaines. 

P. P. Lechner. — Das mystiche Leben der h. Marg. von 
Cortona mit einem Anhàäng. Bericht aus dem Myst. 
Lehen der Gotts. Ordnungsfrauen Christina und Mar- 
yareta Ebner. Regensburg, 1862. 

H. S. Deniflee — Das geistliche Leben. Eine Blumenlese 
aus der deutschen Mystiken des XIVe Jahrhunder. 
Graz, 1873. 

Jundt. — Ulmann Merswin et l’Ami de Dieu de l’Oberland. 

Imbert Gourbeyre. — La stigmatisation, l’extase divine et 
les miracles de Lourdes. 2 vol. Paris, 1898. 


BIBLIOGRAPHIE 


W. Preger. — Geschichte der deutschen Mystik im Mit- 
telatter. 3 vol. Leipzig, 1881. 

W. Preger. — Die Kirchenpolitische Kampf unter Ludwig 
dem Baïer nd sein Einflüsz aûf die offentliche Meinung. 
Quatorzième volume des Abhandlüngen der Hist. Classe 
der K. Bay. Akad. der Wissenchaffen. 

Johann Grafen Maïlath. — Geschichte der Europaischen 
Staaten. Geschichte des Ostreichischen Kaïsersstaates, 
Hamburg, 1834. 

Friedrich von Weech. — Kaiser Ludwig der Baïer und 
Kônig Johann von Bühmen. Historisch Politische Blätter. 
Tome 48. 

Ludwig Oelsner. —- Zur Geschichte Kaiser Ludwig der Baïern. 
Forschungen zur deutschen Geschichte. Gôttingen, 1862. 

Feller. — Biographie universelle. Paris, Gaume, 1848. 

Rohrbacher. — Histoire universelle de l'Église catholique. 

_ Paris, 1845. 

Abbé Verlaque.— Jean XXI, sa vie et ses œuvres. Paris, 1883. 

Teissier. — Histoire des Papes d'Avignon. Avignon, 1774. 

Correspondance littéraire. Années 1857-58. Tome 2. 

. Revue historique. Tome 929. 

Gôrres. — La mystique divine naturelle et diabolique, 
traduit par M. Ch. Sainte Foi. Paris, 1862. 

Regula. — S. Augustini et Constitutiones SS, ordinis prædic: 
Romæ MDCXC. 


P. G. Mortier. — Histoire des maîtres généraux de l’ordre 
des frères prôcheurs. Paris, 1903. 


AVANT-PROPOS 


Un grand chrétien qui s’est donné pour mission 
de relever les àmes en leur montrant les mer- 
veilles que Dieu y opère, nous disait dernièrement : 
« Il faut montrer hardiment à notre monde empoi- 
sonné par des siècles de scepticisme et de matcria- 
lisme, le miracle et l’œuvre visible de Dieu, chaque 
fois que nous en avons le pouvoir. N’ayons pas peur 
de proclamer le surnaturel. Notre societé est des- 
_cendue au fond de Pabîme, elle ne se relèvera qu’en 
regardant en haut. » Et pour rendre sa pensée dans 
un sens pratique, le savant auteur de « La stigma- 
tisation et les miracles de Lourdes » (1) ajoutait : 
«On ne connaît rien, dans nos pays, des merveilles 
de la mystique allemande au moyen-îge. Écrivez donc 
cette histoire. » 

C'était nous donner un programme trop vaste pour 
nos faibles moyens. Mais l’idée de faire entrevoir 


(4) Le docteur Imbert Gourbeyre. 


1 AVANT-PROPOS 


ce monde de foi et de miracle à nos lecteurs, nous 
attirait. Si nous ne pouvions entreprendre l'histoire 
complète de la mystique allemande des treizième et 
quatorzième siècles, du moins pouvions-nous choisir 
dans limmense quantité de faits et de documents, 
un groupe d’âmes assez Caractéristiques pour repré- 
senter, en quelque sorte, toutes les’ âmes de leur 
temps. Nous avons lespoir de lavoir trouvé, 

En Allemagne, il y a quelque cinquante ans, on avait 
oublié presque complètement le mouvement vraiment 
extraordinaire qui se tit dans les esprits de foi, à la 
suite de. l’impulsion régénératrice donnée par Saint 
Dominique, Saint François et leurs disciples. 

Le savant évêque de Coire, Monseigneur Greith, 
fut le premier qui mit en lumière les merveilles 
mystiques de:cette époque et qui sortit de la pous- 
sière des archives, les vieux manuscrits des chro- 
niques monastiques (1). Ge livre parut si plein de 
faits en dehors de la norme habituelle, qu'il excita 
la curiosité des chercheurs et des savants, catho- 
liques et autres. On se mit à fouiller les archives 
dispersées par la Réforme et les pillages : on en 
retrouva assez pour montrer que Monseigneur Greith 
était loin d’avoir tout dit. Plusieurs savants historiens . 
publièrent le texte intégral de quelques vieux manus- 
crits, mais personne n’a encore entrepris l’histoire 
générale, telle qu’on nous la demandait. Personne — je 
me trompe — quelqu'un l’a entrepris, mais dans des 


(1) Dr Greith. Die deutsche Mystik im Prediger Orden. Freiburg, 
Herder, 1861. 


AVANT-PROPOS II 


conditions qui ne peuvent en faire le livre que nous 
désirons. Ün protestant, historien éminent, Le docteur 
Preger, écrivit un ouvrage fortement documenté, en trois 
gros volumes, où il passe en revue tous les mystiques 
allemands depuis la tin du douzième siècle, jusqu'au 
milieu du quatorziéme. Mais les tendances toutes 
protestantes de ce livre en ôtent l'attrait. Pour 
parler de la foi, il faut croire. Néanmoins Preger 
est sincère et loyal, et on peut le prendre de con- 
fiance pour la véracité de ses documents. Un autre 
historien dont s’honore l’Allemagne, le savant docteur 
=Strauch,t publia en 1878 les révélations d’Adelaïde 
Langmann, puis, en 1889, les revelations de Marguerite 
Ebner, suivies des lettres d'Henri de Nordlingen à 
Marguerite, le tout accompagné d’une riche glose,. 
Karl Schrôder fit paraître la vie écrite par Christine 
Ebner, des religieuses de son couvent d'Engelthal, 
chronique intitulée « le petit livre de la grâce ». 
Lochner publia les révélations personnelles. de la 
même Christine. Enfin le Père Lechner ajouta à sa 
vie mystique de. Sainte Marguerite de Cortone, un 
appendice sur les deux Ebner. Gôrres, dans sa mys- 
tique, parle en passant, des mystiques allemandes et 
le Père Denifle a fait des extraits de leurs œuvres. 
Tel est à peu près le bilan de lhistoire de la mys- 
tique. Elle est encore confinée dans le sanctuaire de 
la science, où le gros public n'ira pas la chercher. 
Strauch, Lochner, Schrôder n’ont donné que le texte 
intégral des manuscrits, écrits dans la langue dure 
et encore bien informe de lallemand du quatorzième 
siècle, le Père Lechner seul à mis à la portée de 


IV AVANT-PROPOS 


tous, les personnages sympathiques de Christine et de 
Marguerite Ebner, mais dans un récit abrege, et plutôt 
comme ouvrage dédification que comme travail his- 
torique. 

Nous pouvons done dire, sans montrer une pre- 
tention exagérée, que nous offrons à nos lecteurs un 
livre inédit et sutfisamment original pour que nous 
nous croyions obligés de Pappuyer d'une petite expli- 
sation sur les documents que nous avons employés. 

La base de notre travail est formée des quatre 
ouvrages cités plus haut : les deux publications de 
Strauch, celle de Schroder et celle de Lochner. Ceux-ci 
ont publié des manuscrits de premier ordre que toute 
PAllemagne scientifique accepte comme authentiques. 

Schrôder a pris son « Petit livre de la grâce » dans 
un manuscrit (n° 1338) qui se trouve au « Germa- 
nisechen Museum ». Il en fait une description minu- 
tieuse et en dit lorigine : Ge manuscrit appartint au 
souvent d’'Engelthal jusqu’à sa suppression en 1565. 
Cette origine est constatée par des attestations écrites 
sur le manuscrit à différentes reprises, au XVe et au 
. XVIe siècle (1). Schrôder, dans son avant-propos, 
place le petit livre de la grâce à côte des révélations de 
la célèbre Mechtilde de Magdebourg. 

Le « petit livre de la grâce » ne porte pas de 
signature, mais l'opinion générale Pattribue à Christine 

(A) La première attestation porte : Ge petit livré appartient 
à Engelthal, de l'ordre des précheurs à Hersprück. En-dessous 
une autre main à écrit: Sororum in valle angelorum ordinis 
predieatorum. Enfin, à la dernière feuille, on lit: Ce livre 
appartient au eloitre d'Engelthal, 


AVANT-PROPOS : v 
Ebner, et cette opinion est encore appuyée par un 
passage de ses révélations où il est dit : 

« Elle (Christine) avait fait un petit livre sur Îles 
grâces que Dieu a octroyées à notre couvent. Elle 
dit à Notre Seigneur — « Cher Seigneur, j'ai fait ce 
petit livre en ton honneur... 

Lochner, sous le titre de « vie et visions de 
Christine Ebner », n’a pas publiée les révelations dans 
leur intégralité, mais il en donne a plus grande 
partie. Il a pris ces extraits des manuscrits appar- 
tenant encore à la famille Ebner. L'un, de 1791, 
doit être une copie (sign. 89); mais Îles mêmes 
archives contiennent un autre manuserit contenant les 
visions de Christine, qui paraît être l'original, plus 
une copie de cet original, A la fin de cette copie 
se trouve ce passage, écrit d’une autre main : 

« La bienheureuse Christine Ebner naquit l'an 
MCCExxvij et vecut LXXIX ans et mourut lan 
MCCCLiiij au jour de Saint-Jean apres Noël au cou- 
vent d'Engelthal où elle est enterrée » (1). Il se trouve 
aussi une copie des révélations de Christine Ebner 
à Ja bibliothèque royale de Stuttgard. (Cod. Theol. et 
philos. 282. fol.) 

Les deux publications de Strauch ne sont pas moins 
documentées. Les révélations d’Adelaide Langmann 


(4) Plus loin, dans le même manuserit, on lit : « Si on compte 
treize cents et cinquante-quatre années au jour de Saint-Jean 
à la Noël, c’est à cette date que la bienheureuse Christine 
Ebnerin a quitté ce monde, avant le nombre d'années de 88 ans. » 
Il y a une différence de chiffres qu est sans doute une faute 
de copiste. 


VI AVANT-PROPOS - 


ont été publiées d’après deux manuscrits, l’un appar- 
tenant à la bibliothèque de Berlin (cod. germ. 866. B.) 
l’autre à celle de Münich (99 *). Le manuscrit de Berlin 
fut d’abord la propriété des Comtes de Stolberg. 

contient, outre les révélations, divers écrits mystiques 
du XIVe et du XVe siècle. Ces différents écrits furent 
réunis en un volume au XVe siècle, ainsi qu’il appert 
d’un index qui se trouve à l'intérieur de la couver- 


ture, index qui apprend que ce volume appartenait : 


au couvent de Sainte Catherine de Nüremberg. La 
méme main à écrit la même attestation page 311 : 
Les révélations commencent à la page 86. Elles 
paraissent avoir été écrites par deux mains différentes. 
Une troisième main, plus récente, a écrit à la page 86 
la note suivante : 

« En l’an MCCC enviroù existait à Nuremberg une 
honorable famille du nom de Langmann, qui était 
alliée aux Ebner. De cette famille naquit une enfant 
qui fut appelée Adelaïde. Dieu tit par elle des mer- 
veilles dès sa naissance et le Saint-Esprit travailla 
en elle comme vous allez Pentendre. Ainsi tout ce 
qui est aimable, spirituel et divin fut pratiqué par 
l'enfant et toujours elle était agréable pour tout le 
monde sans se lasser, » 

Le manuscrit de Münich contient également plu- 
sieurs écrits différents. Strauch, après lavoir minu- 
tieusement analyse, termine ainsi son étude : 

« Les rapports de ces deux manuscrits entre eux 
affirment leur authenticité, qui apparaît d'autant plus 
clairement, si nous tenons compte de la manière dont 
ces révélations ont été fixées par lPecrivain. 


AVANT-PROPOS VII 


Les manuscrits des Révélations de Marguerite Ebner 
sont plus nombreux. Ceux qui ont servi au Docteur 
Strauch sont : 

4° Ün manuscrit sur parchemin conservé encore 
a Medingen. Il contient, outre la vie de la bienheu- 
reuse, d'autres ecrits reliés sous la même couverture 
qui, du reste, est plus moderne, Ce manuscrit passe 
pour loriginal, mais Strauch dit que la preuve n’est 
pas faite. Il se base sur Ia date du manuserit qui 
porte 1353, alors que Marguerite est morte en 1351. 
Üne notice écrite au XVI siècle, à la page 1 dit : 
« La vie de la bienheureuse Marguerite Ebnerin écrite 
de sa propre main ». Strauch assure que ce manuscrit 
a éte corrige au XVIITe siècle. Medingen possède trois 
copies de Ce manuscrit portant les années 1676, 
1687 et 1798. C’est l’une de ces copies que le Père 
Lechner a utilisée pour sa vie de Marguerite. 

2 Un manuscrit des archives du château d’Es- 
chenbach. (Ebner Eschenbach). C’est une copie de celui 
de Medingen (codex 90). Ge manuscrit contient aussi 
les révélations de Christine Ebner que Lochner à 
employées. | 

3° Un manuscrit du British Museum (add. 11430) 
qui est écrit sur papier du XVI siècle. Il contient 
aussi les lettres d'Henri de Nordlingen et deux vies 
de Marguerite, l’une de 1662, écrite par Sébastien 
Schlettstetter, l’autre de 1688, écrite par Eustache 
‘ Eysenhut. Sur ce manuscrit se lit la note suivante : 

« Cet excellent manuscrit qui, depuis Ia disparition 
de loriginal peut valoir autant que lui, est venu 
en ma possession par une vente de livres faite à 


VIII AVANT-PROPOS 


Nuremberg le ? juillet 1827, n° 2191. En même temps 
je reçus le n° %183 qui contient la vie de Marguerite 
Ebner seule et peut être donnée comme l’autographe 
même de Marguerite, car elle est écrite par la main 
d'une contemporaine, Q. Klosz. » 

Strauch croit qu'il s’agit ici du manuscrit cru 
perdu dont le savant Heumann ®Altdorf parle dans 
son « opusecula Norinbergæ (1747), » Cct Heumann 
avait épouse une Ebner. | 

Enfin on trouve des manuscrits contenant les mêmes 
révélations chez les Bénédictins de Metz, à la Biblio- 
thèque princière de Wallerstein, à Mayningen, et à 
Rome, où le Père Denifle en trouva dans la biblio- 
thèque vaticane. Strauch suppose que ce fut celui 
qu'on envoya, lorsqu'on commença à introduire la 
cause de la béatification de la sainte dominicaine. 

A notre tour nous avons basé notre travail sur Îles 
publications de Strauch, Lochner, Schrôder et le Père 
Lechner. Ces publications sont détaillées dans la 
bibliographie. Afin de ne pas surcharger notre texte 
de notes, nous prevenons nos lecteurs que tout ce 
(que nous donnons des révélations de nos trois voyantes 
et des autres Sœurs d'Engelthal est pris dans Îles 
auteurs susdits. Nous nous sommes bornés à indiquer 
les sources autres que celles-là. 

Si nous avons pu poursuivre ce travail difficile et 
délicat jusqu'à a tin, nous le devons aux conseils 
éclairés et bienveillants de Péminent recteur de PUni- 
versite de Fribourg, le R. P. Mandonnet, au savant 
auteur de Marguerite Ebner, le docteur Ph. Strauch 
et aux lumineuses indications du R. P. Baltus, de 


AVANT-PROPOS * IX 


l’abbaye benédictine de Maredsous et du R, P. René 
de Nantes, de lPordre des Capucins; qu'ils veulent 
bien ici recevoir l'expression de notre vive et sin- 
cère reconnaissance. 


UN GROUPE MYSTIQUE ALLEMAND 


AU MOYEN AGE 


VIN NININR INR RSI NIN IIS INPI SPPRINS INPI DS SSPISINS SNS SNINIT NS NI 


INTRODUCTION 


_ Le scepticisme de nos contemporains s’égaie souvent 
sur nos croyances au surnaturel. Volontiers ils vou- 
draient les releguer parmi les mythes oubliés qu'on 
pouvait peut-être admettre au moyen-âge, mais qui ne 
s’allient plus avec la modernité de nos idées et de nos 
meurs. 

« Pourquoi, disent-ils, ÿ aurait-il eu, au moyen âge, 
tant de visionnaires, d’extatiques, de compatients, de 
thaumaturges, alors qu'il n’y en a plus maintenant ? 

D'abord, il y a encore, Dieu merci, des Saints 
modernes, et le miracle ne nous manque pas. Il 
ne manquera jamais à l'Église, pas plus qu’elle ne 
cessera d’avoir des Saints. Mais peut-être la sainteté ne 
se manifeste-t-elle pas de la même façon que jadis ! 
La sainteté est en même temps divine et humaine, c’est 
donc pour ainsi dire, en se pliant aux mœurs de chaque 
époque qu’elle peut saisir les créatures, et les élever 


9 INTRODUCTION 


au-dessus du vulgaire. Dans nos tristes temps modernes, 
la foi religieuse n’a plus la place prépondérante de 
jadis ; la sainteté qu’on trouvait autrefois partout, 
qui, chez un Antoine de Padoue, ou chez un Saint 
Bernard, changeait la face d’un pays, provoquait une 
croisade, remuait les foules comme le vent soulève 
les vagues, devient maintenant plus personnelle ; elle 
se cache, elle opère le bien sans tapage, presqu'inti- 
midée de son isolement elle-même. Les affaires, les 
plaisirs emportent les hommes, ils n’ont ni le temps, 
ni la bonne volonté de regarder au fond des églises, 
derrière les murs des cloitres, à l’ombre des foyers 
chrétiens, les merveilles opérées par la grâce divine 
dans les âmes privilégiées. 

Le jour où Dieu ne trouverait plus sur. la terre 
la somme de sainteté qui contrebalance les crimes, 
ce jour-là, il laisserait retomber son bras, et la race 
humaine serait exterminée. | | 

On peut donc changer la question et dire : IT y a 
maintenant des saints moins extraordinaires, moins 
puissamment thaumaturges, les miracles n’ont pas le 
retentissement qu’ils avaient autrefois dans les foules 
animées de l’esprit de foi. Ainsi le chant se répète 
au grand air des montagnes, d’écho en écho, mais 
il est étouffé dans les tentures du boudoir. 

Dieu prend différentes voies pour conduire les 
hommes. Nous ne pouvons le juger, mais il est permis 
de croire que si la haute. mystique est moins pra- 
tiquée, si l’extase et la révélation se font plus rares, 
la cause en est à la diminution de lesprit de foi. 
Ce sang de notre âme est empoisonné depuis des 


INTRODUCTION 3 


siècles par tant de toxiques, que, peu à peu, la vision 
divine, s’est comme éloignée de nous. On dirait que 
Dieu ne nous trouve plus dignes de ses faveurs famil- 
_ières, depuis que nous avons perdu la naïve simplicité 
qui lui faisait traiter ses amis comme des enfants 
gates..…… 

Il y a encore une autre raison peut-ètre. Le 
Seigneur, dans sa sagesse, a permis que la papauté 
traversät en certains siècles les épreuves les plus 
douloureuses, dues aux imperfections de ceux qui 
occupaient le Siège de Pierre. Pendant ces eclipses 
funestes du foyer de la religion, Dieu fait jaillir soudain 
la sainteté et les miracles, afin que les hommes retrou- 
vent dans le spectacle de ces vies de vertu et de piéte, 
la lumière perdue ou affaiblie du côté de lautorité 
suprême. 

Aux treizième et quatorzième siècles, les Papes, 
pourchassés par les empereurs : allemands, en se 
refugiant à Avignon, allaient donner naissance aux 
schismes, aux divisions, aux disputes, qui devaient 
mettre dans un plus grand danger que toutes les 
persécutions, la puissance pontiticale. 

C’est alors que la sainteté éclata partout avec une 
si prodigieuse intensité, avec une publicité, si l'on 
peut s'exprimer ainsi, Si bruyante, que les foules, 
attristées au spectacle des faiblesses d'en haut, retrou- 
vaient leur foi et leur piété aux pieds des Saints qui 
venaient à elles avec la marque évidente de leur 
mission divine. 

Maintenant que, par la bonté de Dieu, la Papaute 
est arrivée à un degré de puissance morale auquel 


4 INTRODUCTION 


elle n'était jamais parvenue, les tidèles n'ont plus 
besoin d'aller chercher d’autres lumieres que celles 
que leur impose sa forte hiérarchie. La barque de 
Pierre est guidée d’une main sure, nous pouvons nous 
laisser conduire par elle sans crainte, le gouvernail ne 
deviera pas et la nourriture ne nous manquera pas 
pour le voyage qui doit nous mener au ciel. (1) 

L'un des pays les plus en danger au point de vue 
de la foi aux treizième et quatorzième siècles, était 
PAllemagne impériale. Une succession empereurs 
sans serupules avaient détruit à plaisir le prestige de 
l'Église. C'est là cependant, qu’une floraison de la 
plus pure mystique surgit comme un admirable jardin 
céleste, où le Seigneur aimait à cultiver les fleurs les 
plus merveilleuses. 

Ce Jardin céleste, c’étaient les ordres de Saint. 
François et de Saint Dominique. Mais alors que les 
Franciscains se multipliaient en Allemagne, les femmes 
accouraient surtout vers les Dominicains. La cause 
premiere était peut-ôtre la quantité d'associations reli- 
gieuses de femmes qui, en Allemagne, sous le nom 
de béguines, suivaient la regle de Saint Augustin. 
La règle Dominicaine étant la règle de Saint Augustin 
plus austère, il était tout naturel que les béguines 
ladoptassent de préférence à celle de Saint François. 


A) D'ailleurs le miracle existe toujours. Lourdes est 1, à Hui 
seul, pour imposer silence, au téméraire qui affirmerait qu'on ne 
ne peut plus en voir. Et Lourdes n’est pas lunique endroit 
de la terre où le miraele est en quelque sorte permanent, 
Combien on pourrait citer de noms, de s<anctuaires et de 
haumaturges ! 


INTRODUCTION 5 


Peut-être aussi convenait-elle davantage à l’esprit 
allemand. Quoiqu'il en soit, le nombre de couvents 
de Dominicaines était considérable. 

« L'ordre de Saint Dominique dit Preger (1) comptait 
déjà 174 couvents en Allemagne, au commencement 
du XIV siècle. Dans la province de Teutonie qui 
comprenait l’Oberland et le pays du Rhin jusque 
Cologne, et dans la province de Saxe, le nombre 
de monastères de femmes était de 7 à 1 pour les 
monastères d'hommes; Preger, dit que l’ordre des 
. franciscains croissait avec la même rapidité, mais les 
monastères de femmes v étaient moins nombreux. » 
_« Dans le monde entier écrivait Félix Fabri au 
XVe siècle, il n’y à aucun pays où les couvents de 
femmes et les béguinages soient plus nombreux qu’en 
Souabe, dans un petit espace de dix lieues autour 
d’Esslingen et les vierges de Souabe ne remplissent pas 
seulement les couvents de leurs pays, mais elles se 
rendent aimables et utiles dans tous les autres cou- 
vents, à cause de l’excellente assiette de leur nature. » 

Un foyer d’ascétisme et de vie mystique allait donc, 
par les desseins de Dieu, contrebalancer l'influence 
néfaste des empereurs dévoyés qui menacçait d’entrainer 
l'Allemagne dans le schisme et l’hérésie où elle devait 
tomber plus tard. 

« La mystique chrétienne dit Greith (2) avant d’entrer . 
dans le domaine de la science et de former un 
système complet d'enseignement, avait été exercée et 


(4) Preger. Geschichte der deuch. Myst. Introduction. 
(2) Greith. Die deutsche Myst, 4 Buch. p. 290. 


6 INTRODUCTION 


soigneusement cultivée dans plusieurs couvents domi- 
nicains. (1) Non seulement les hommes les plus 
éminents vinrent en masse au nouvel ordre pour Yÿ 
servir Dieu et les âmes, mais les vierges de ce 
temps furent également remplies de la plus haute 
connaissance de l'amour divin. L’enthousiasme qui 
animait les âmes religieuses et même celles des 
laïques pour la contemplation est constatée par le 
frère Thomas de Catempré, de Brabant, en ces termes : 
« Nous avons vu beaucoup de nobles et illustres 
vierges, filles de princes, de comtes, de barons, femmes 
et veuves de tous états, se donnant à notre ordre, 
renonçant à père, mère, à toutes les gloires et Îles 
joies de ce monde pour le fiancé céleste, le tils de 
Dieu, pour lui consacrer leur vie dans une pauvreté 
volontaire, une dure pénitence et une obéissance 
absolue. 

« Une fois entrées dans la vie religieuse, ces pieuses 
femmes y trouvèrent tout ce qui pouvait développer 
et former leurs dispositions (à la vie intérieure), vie 
enfermée, éloignée de toute distraction, rassemblant 
en elle-même toutes ses forces en un solide faisceau, 
se trempant d’une energie persévérante dans une 
discipline résultant de longues années d'expérience. 


. (4) Cette floraison mystique n'existait pas chez les seuls 
dominicains. Les Bénédictins eurent la leur. Les clarisses de 
Wittichen, celles de Guatenberg à Nuremberg, d'autres encore, 
virent se renouveler parmi elles les merveilles de Tüss et 
d'Unterlinden. Le soin qu'on avait dans les eloîtres domini- 
cains de conserver une chronique exacte des faits qui s’y 
passaient, était omis en beaucoup de communautés appartenant 
aux autres ordres, 


INTRODUCTION 7 


En épurant la vie de beaucoup de nécessités exté- 
rieures, on leur épargnait quantité de luttes inutiles 
et, par un ensemble de pieux exercices, organisées 
avec zèle et intelligence, on facilitait à l’âme le 
détachement de tous les biens qui, jusque là, avaient 
arrêté son essor. » | | 
Ainsi se propageait le mouvement qui entrainait la 
foule croyante vers la claustration et la penitence, 
Pexcès des désordres qui souillaient le monde chrétien 
produisant une réaction violente vers un ideal plus 
pur. L'instinct, la soif aveugle des foules vers une 
penitence purificatrice, nécessaire, non seulement rein- 
plissait les cloîtres, mais faisait surgir de tous côtes 
des associations dont le but était l’expiation. Si parmi 
ces associations, beaucoup, en poussant à l’outrance 
la pratique de leur théorie, tombèrent en de lamen- 
tables excès, elles n’en sont pas moins une preuve 
frappante de la pensée dominante qui remuait les 
esprits et agitait les masses. | 
Mais si l’ascèse mal comprise, se changeait en 
corruption au dehors, dans l’intérieur des couvents 
elle opérait un bien indéniable, elle creait - une 
atmosphére d'amour divin qui faisait fleurir la vertu, 
réchauffait la piéte, ranimait l’ardeur de la souffrance 
et du renoncement. | 
Les merveilles que nous lisons des couvents de Tôss, 
d'Unterlinden, d’Adelhausen, de Sant Katarinenthal, 
d'Engelthal, de Marie Medingen, de Wittichen, débor- 
daient des cloîtres dans le monde, allant partout 
réveiller la foi et, remettre en honneur les principes 
de la morale évangélique. 


8 INTRODUCTION 


Nous voyons se former alors une association qui, 

sous le nom dd’ « Amis de Dieu, » va rechercher 
partout les âmes assoiflées d'idéal divin. On trouve 
des amis de Dieu dans toute l'Allemagne, dans les 
couvents comme dans le monde. Le groupe mystique 
dont nous allons essayer d’esquisser la physionomie 
appartient à cette élite. Il est comme le type, la 
synthèse de la société chrétienne de lépoque et, 
en etudiant sa vie et ses idees, nous aurons un 
tableau en raccourci de ce que fût, du côté intime 
du cœur et de Pme, cette sainteté allemande dont 
nous ne connaissons que très inparfaitement la phy- 
_ Sionomie. 
Il est hautement intéressant de suivre ce inouve- 
ment de foi au milieu des évènements qui troublèrent 
le monde chrétien, au commencement du XIVe siècle. 
On comprendra mieux son rôle providentiel et peut- 
être trouvera-t-on là, l'explication de cette tidélité à 
la religion catholique, d’un peuple tellement entrainé 
vers le schisme que, cent ans plus tard, il y suc- 
combra. 0 

L'Empire romain, cet admirable rève de Charlemagne, 
avait, depuis longtemps, oublié sa noble origine. Les 
Empereurs, que les Papes couronnaient depuis les 
derniers siècles, devenaient aussitôt d’ingrats parjures, 
des persecuteurs acharnés de cette Église à laquelle 
ils devaient leur pouvoir. 

L’idee première, créatrice de l’Empire romain, avait 
disparu et toute l’ambition des empereurs, depuis 
le pertide Barberousse, tendait uniquement à secouer 
le dernier lien attachant encore l'empire à la Papauté. 


INTRODUETION 9 
Les empereurs n'étaient pas les seuls à adopter cette 
triste politique. Les électeurs de l'empire en étaient 
arrivés également à admettre que le Pape ne devait 
pas s’immiscer dans leurs affaires, ni contrôler leurs 
droits et leurs vôtes. Si la majorité des electeurs, 
en tant qu'Évèques, n'eût éte forcée de garder une 
certaine soumission au Saint-Siège, on se serait vite 
passé de la consécration papale. Rodolphe de Habsbourg 
interrompit la série des empereurs meécréants. Mais, 
après lui, lPambition et l'intérêt personnel eurent bien 
vite repris leur ancienne place dans le bagage impérial, 

Lorsque l’election, très discutable, de Louis de 
Bavière à l’Empire, vint donner naissance à la nouvelle 
lutte qui allait s'ouvrir avec le Saint-Siège, Pexil des 
Papes à Avignon, donnait aux successeurs de Pierre 
une inferiorité morale dont on connait les suites dé- 
sastreuses, mais qui fut surtout sensible en Allemagne. 
Pour les Allemands, le Pape à Avignon, français 
de race, habitant une terre française, protégé par le 
roi de France, perdait son prestige de pasteur uni- 
versel pour n'être plus qu’une puissance de parti. 

L'adversaire de Louis de Baviere, le pape Jean XXII, 
qu'on à calomnië avec tant d’acharnement, fut un 
“grand Pape dans le gouvernement de l'Église. En 
politique il eût le tort de faire trop de sacritices à 
sa patrie personnelle. - 

On sait que Louis de Bavière, élu empereur en 
1314 à Francfort, par une fraction des électeurs, se 
vit aussitôt opposer un rival par l'autre fraction. Ce 
rival était Frédéric d'Autriche: tils de lPempereur 
Albert I. La guerre civile s’ensuivit. Après plusieurs 


40 INTRODUCTION 


alternatives de succès et de revers, Louis fit pri- 
sonnier son compétiteur. Frédéric, au bout de trois 
ans de détention, pour obtenir sa liberte, renonça 
à ses droits à l'Empire. Louis aurait pu facilement 
recevoir du Pape l'approbation de son élection, s’il en 
avait eu la bonne volonté. Il n’en fit rien. 

Dés le commencement de son règne, le jeune 
empereur prit une attitude nettement hostile au Pape. 
Il semble bien qu’il revenait de plein gré aux errements 
de Barberousse et essayait de profiter des circon- 
stances pour mettre l'Empire hors de la tutelle papale. 

En Italie, il fomentait des troubles et des révoltes 
dans les villes soumises au Saint-Siège. Appuyant 
avec une hardiesse insolente la rébellion ouverte 
des Visconti, il soutenait les autres villes gagnées 
au parti des rebelles et ses agents, travaillaient sans 
se cacher, la ville de Rome où les mécontents 
augmentaient chaque jour. L’inutilité des efforts de 
leurs envoyés à Avignon pour ramener les Souverains 
Pontifes, détruisait l’union des fidèles romains et les 
Gibelins trouvaient un terrain préparé pour linsur- 
rection. 

Autour de Louis, le soutenant, l’excitant, l’enivrant 
d'orgueil, se groupait tout un conseil d'hommes ambi- 
tieux et sans foi, de moines en rupture d’obeissance 
qui mettaient leurs grands talents, leur science, leur 
habile -dialectique au service d'un Prince trop faible 
pour résister à leur délétère influence, trop ambitieux 
pour n’en pas profiter. | 

Dans de telles conditions, la paix entre le Pape 
et l'Empereur devenait impossible. Les Marsilius, les 


Ce 


INTRODUCTION 11 


Michel de Ceésène, les Occam avaient bien trop d'in- 
terêt à empêcher tout arrangement pacitique. 

Le Pape, apres avoir vainement essaye d'arrêter 
les agissements des Bavaroiïis en Italie, à bout d'efforts 
pour maintenir la paix, lança linterdit contre le Prince 
déloyal. Dès lors la vie de Louis allait se poursuivre mise- 
rablement dans le schisme, au milieu des vicissitudes 
d’une lutte où il remporta plus de revers que de succés. 

On comprend quelle perturbation devait amener dans 
les esprits une si longue scission avec l'Église, mere 
et maitresse des âmes et de la doctrine, et quelle 
anxiété s’éveillait dans les cœurs. 

Les pays excommuniés, en se soumettant à l'interdit, 
se voyaient, par le fait même, prives de tout oflice 
public, des sacrements, des çonsolations de la vie 
religieuse, ils devaient fuir les auteurs des crimes 
qu'ils expiaient avec eux. Les Églises fermées, les 
cloches muettes, Pabsence des cérémonies religieuses 
donnaient aux villes un cachet de deuil et de terreur: 

Mais Louis et ses légistes declaraient bien haut 
que le Pape n'avait pas le droit de lexcommunier 
et menaçait de l’exil, de la prison, de peines plus 
sevères encore, les prêtres et les fidèles obéissants 
à la voix du chef de l'Église. Les habiles rhétoriciens 


du conseil du Bavarois faisaient montre de distinc- 


tions subtiles. En d'inépuisables discours, en des pages 
innombrables, ils étalaient des sophismes trompeurs 
que les peuples acceptaient de confiance. 

Entre les deux voies à prendre cependant, devait 
nécessairement se creuser une scission. Üne partie du 
clergé séculier quitta l’Empire, préférant l'exil à la 


12 | INTRODUCTION 


désobéissance. Dans les monastères, a division fut 
plus profonde encore. D'un côté les chefs d'ordre, 
les supérieurs généraux, commençaux habituels de Ta 
Curie lançaient défenses, monitions et menaces pour 
forcer les religieux à garder Pinterdit; de Pautre 
Pesprit national, l'influence de l'Empereur, des Évèques, 
presque tous réfractaires, provoquait la résistance 
aux ordres du Saint-Siège. 

Cest au milieu de cette profonde division que la 
plus pure vie mystique continuait à S’épanouir et 
Peétat de l’àme allemande d'alors, presque schisma- 
tique d’une part, profondément contemplative de Pautre, 
offre un sujet d'études aussi étrange qu'interessant. 

À ce point de vue seul nous entreprenons cette 
étude. Nous n'avons pas la prétention de juger et d’ana- 
lyser les faits surprenants et merveilleux que nous allons 
rencontrer, au point de vue doctrinal ou scientitique. 
Nous remarquerons simplement qu'ils furent cependant 
toujours accompagnées de Ja sainteté de la vie, de la 
penitence et de Phumilité. 

I ne faut pas oublier, que Dieu dans sa bonté, 
« Se fait tout à tous. » Aux âmes simples, naïves, 
croyantes de ces temps lointains où le scepticisme 
était inconnu, le Seigneur parlait avec familiarité, 
montrait sa puissance et sa tendresse, sans crainte 
de rencontrer l’offense du doute. Nous n'avons plus 
cette aimable simplicité, c’est pourquoi nous nous 
étonnons quand on nous la montre dans sa verdeur 
de jeunesse, franche et candide. (1) 


(1) Malgré l’évolution des idées et des mœurs, les faits merveil- 


ANTRODUCTION 15 


Un groupe s'offrait à nous, formant comme un 
bouquet de choix au milieu de cette floraison touffue 
d’âmes mystiques. Ce sont trois parentes : Christine 
et Marguerite Ebner, Adélaïde Langmann et leurs 
amis spirituels, le prêtre Henri de Nordlingen cet: 
Ulrich ITT, abbe de Keisheñm. Ce groupe, que lPamour, 
de Dieu lie étroitement, résume en lui, pour ainsi 
dire, la foi allemande de cette époque, avec la naïve 
simplicité des mœurs familières du moyen-àge. 

Jesus, dans un entretien extatique avec Christine 
lui disait gracieusement : « Ton àme est une harpe 
dont je tire les plus délicieux accords. » | 

Ainsi Dieu forme, avec ses âmes privilégiées cette 
symphonie ravissante qui monte de la terre au ciel, 
chant d'hommage et dexpiation qui arrête le bras 
vengeur de la Justice suprême. Dans le plan divin, 
cette melodie est nécessaire ; c’est la louange que la 
terre doit au Très Haut. 

Mais quand les hommes ingrats oublient cette louange, 
la justice divine les abandonne à eux-mêmes. La belle 
harmonie de l'Allemagne moyenageuse à fait place à la 
cacophonie navrante de la religion du libre examen, et 
ce n’est pas en elle que fleurit la pure mystique. 


leux n'ont cessé de se produire à travers les siècles jusqu’à nos 
jours. Les annales de tous les ordres religieux sont là pour le 
prouver. Citons Sainte Thérèse, Marie d’Agréda, Sainte Véronique, 
Giuliani, la stigmatisée du Tyrol, Marie Moerl et combien d’autres 
encore jusqu’à nos contemporains ? 


CHAPITRE I 


La Souabe Monastique. — Le Petit Livre de la grâce. 
Les origines du Couvent d'Engelthal. 


Les écrivains d'Allemagne qui se sont occupés de 
son histoire mystique aux treizième et quatorzième 
siècles, ont surtout étudié les monastères de l’Ober- 
land, des pays du Rhin et de Suisse, qui ont laissé 
de nombreux documents sur les merveilles dont leurs 
-murs ont été témoins. D'autres parties du Saint 
Empire, cependant, n'étaient pas moins favorisées. 
La Souabe et la Franconie entre autres, étaient peu- 
plées de couvents où la vje mystique, la science 
mystique, les manifestations surnaturelles, se rencon- 
traient avec la même intensité qu’aux bords du Rhin 
et aux pieds des Alpes. | 

Citons les monastères CGisterciens de Keisheim non 
loin de Donauworth (1), de Heilsbronn, près de 
Nuremberg (2). Les cisterciennes de Hefta près Eis- 


(4) Keisheim eut pour prieur, puis pour abbé Ulrich 1] 
Niblung, l’ami spirituel et mystique de Marguerite Ebner et 
d’Adelaïide Langmann. 

- (2) Les écrits mystiques du moine anonyme de Heilsbronn 
sont célèbres. On connaît de lui des sermons, des allégories 
et beaucoup de poésies. 


16 © CHAPITRE 1 


leben (1). Le couvent franciscain de Regensbourg, 
centre brillant de science mystique et de sainte lit- 
térature (2), les Dominicaines de Katarinenthal (3), 
les Dominicains d’Erfurt, parmi lesquels se pres- 
sent les hommes éminents (4). Il serait trop long de 
nommer tous ces couvents, formant au centre de 
l'Allemagne comme une pépinière florissante, animée 
de la plus pure, de la plus intensive vie mo- 
nastique. | 

Si les couvents d'hommes étaient autant de foyers 
de sainteté, de science, de zèle pour les âmes, de 
travail et de dévouement, les monastères de femmes, 
dans leur calme apparent et la solitude de leur 
claustration, menaient une vie toute aussi active dans 
une autre direction. La contemplation y élevait les 
âmes dans les hauteurs surnaturelles, et, en retour, 
les grâces miraculeuses divines y pleuvaient au point 
que Christine Ebner, parlant dans son « petit livre 
de la grâce » d'une sœur morte, dit naïvement : «C'était 


(4) Hefta était une pépinière de mystiques. Gilons seulement 
Mechtilde de Magdebourg, Gertrude et Mechtilde de Hackeborn 
et celle qu’on nomma « la grande Gertrude », à cause de ses 
révélations. 

(2) Parmi les moines les plus célèbres de Regensbourg on 
cite David d’Augsbourg, dont les enseignements mystiques firent 
école ; le frère Berthold, le frère Gerhart qui écrivit plusieurs 
ouvrages de haute science théologique ; le poëête Lomprecht, 
auteur de « la fille de Sion », etc. 

(3) L'une des religieuses, Anna de Rousweg était disciple 
de Maître Eckhart. 

(4) Les plus connus de ces maitres furent : Giseler de Slatheim, 
Helwin von Germar, le jeune Eckhart, Hermann von der 
Loveia, etc. 


CHAPITRE I 17 


la seule de notre couvent qui n'eut jamais d'extases 
et cependant c'était une très sainte sœur. » (1). 

La science et l'étude, dit Preger (2) se cultivaient 
assidèment dans les couvents de femmes. La plupart 
de ces couvents tenaient des écoles excellentes et 
beaucoup de religieuses, non seulement. parlaient 
le latin, mais l’écrivaient avec facilité et élégance. 
Catherine de Gebweiler qui correspondait avec Ven- 
turini écrivait d’une plume exercée la vie des sœurs 
d'Unterlinden, mortes avant elle. Elisabeth Stagel tra- 
duisit plusieurs ouvrages latins. Une sœur de la famille 
de Klingenberg, du couvent de Tôss, composa plusieurs 
« bons livres allemands » pour l'usage de la commu- 
nauté. On y cultivait également les arts, surtout 
ceux qui pouvaient contribuer à rehausser le culte, 
a décorer les sanctuaires. La veuve d’un chevalier 
de Hohenfels, de Souabe, prit le voile avec ses trois 
filles au monastère d’Oetenbach. L’une de ces filles 
enluminait et écrivait, la seconde était experte en 
peinture, la troisième maniait avec talent la soie et 
la laine et exécutait de belles broderies. Dans tous 
ces couvents on trouvait une salle réservée aux 
sœurs qui écrivaient. Elles travaillaient au profit du 
couvent et pouvaient gagner annuellement jusqu’à dix 
marks. Le rouet occupait les autres. Pendant ces divers 
labeursles sœurs demeuraient sans cesse absorbées dans 


(4) Il est à. remarquer que ces monastères, si pleins de sève 
religieuse et de sainteté, appartenaient surtout aux ordres de 
Saint-François et Saint-Dominique. 

(2; Preger. Myst. lib. déjà cité. Tome IT, p. 254. 


18 CHAPITRE I 


un colloque intérieur avec Jésus et toutes s’efforçaient 
de pratiquer à l’envi le renoncement le plus complet 
a elles-mêmes, par lPexercice de la pénitence. Le but 
de Ja mystique : le détachement de toute affection 
naturelle, était l’objet du désir ardent de ces saintes 
moniales, .elles rivalisaient entre elles de zèle dans 
la mortification et les pénitences. 

Il est dit d’une sur que, pendant cinquante ans 
qu’elle passa au couvent, elle n’alla qu’une fois au 
parloir. Une autre avait rendu son dos plus dur qu’une 
planche à force de se flageller. Les chroniques et les 
autobiographies sont riches en aveux de supplices 
inventés par amour de la peénitence. 

C’est à ce monde à la fois ardent et pacifique 
qu'appartenait Christine et Marguerite Ebner et leur 
cousine Adélaïde Langmann. 

Christine et Adélaïde vécurent au couvent d’En- 
gelthal, non loin de Nüremberg et sur le territoire 
de cette ville. Marguerite fut moniale au monastère 
de Maria Medingen. Toutes trois, de caractères très 
différents étaient unies par les mêmes mobiles : foi 
profonde, amour impétueux, soif ardente de la souf- 
france. Christine est vive, énergique, d'intelligence 
très cultivée ; son naturel, emporté, orgueilleux se 
réveille sans cesse et l’oblige à de violents combats 
qu’elle n’abandonne qu'après la victoire complète. 
Adélaïde est une rêveuse pleine d'imagination, vraie 
fille de Germanie, au cœur tendre mais courageux et 
ferme. Son esprit s'élève aux plus hautes spéculations 
mystiques, son humilité en est le contrepoids. Mar- 
guerite est une grande compatiente, son cœur est 


CHAPITRE I 19 


. toute tendresse, son âme toute résignation et amour. 
Sa consolation est d'aimer ; elle aime et elle expie. 

Les couvents de Medingen et d’Engelthal, tous deux 
appartenant à l’ordre Dominicain, ne paraissent pas 
avoir été remplis également de la ferveur mystique . 
surnaturelle. 
= Tandis que nous ne voyons, à Medingen que deux 

extatiques ; Marguerite Ebner et son amie Elisabeth 

Schepach, à Engelthal, ainsi que le constate Christine 
elle-même, les exceptions sont les religieuses qui 
n'ont ni ravissement, ni révélation. 

La communauté d'Engelthal est certainement aussi 
extraordinairement favorisée que celles de Tôss ou 
d’Unterlinden et nous devons nous y arrêter un instant 
pour avoir une idée de ce qu’étaient ces cloîtres mys- 
tiques et quelle vie on y menait. 

C'est Christine Ebner elle-même qui nous fait con- 
naître Engelthal, dont elle a écrit Les origines et 
noté les faits merveilleux dans un livre qu'elle intitule 
« le Petit livre de la Grâce. » (1) 

Le couvent d’Engelthal fut l’un des plus célebres 
de la Souabe. Situé à six lieues de Nuremberg, il 
dépendait du gouvernement impérial. Ce coin d’Alle- 
magne était rempli de monastère; : le plus proche 
d’Engelthal, à une lieue et demie seulement, c'était 
la riche abbaye de Reicheneck. Mais Engelthal parait 
surtout avoir eu des relations suivies avec l’abbaye 


(4) Büchlein von der Genaden überlast. Ce livre, malgré 
l'anonymat gardé par son auteur, est attribué à Christine Ebner 
par tous ceux qui ont étudié les révélations de Christine et 
l’histoire d'Engelthal. 


920 CHAPITRE 1 


de Keisheim, de l’ordre cistercien, distant de dix-neuf | 
lieues, au nord. Le pays, autour d'Engelthal est encore 
comme jadis, verdoyant et pittoresque. La Pegnitz y 
coule en méandres gracieux à travers les vallées fertiles 
et les côtes boisées. Beaucoup de chateaux surmon- 
taient jadis les plateaux des collines escarpées, habites 
par une noblesse puissante, gardant encore un fond 
solide de religion, si l’on en juge par les nombreuses 
et riches fondations pieuses, les relations affectueuses 
des familles nobles avec les couvents et la quantité 
de vocations qui en sortaient pour aller remplir les 
cloîtres. 

Engelthal fut toujours l'abri de nombreuses filles 
de l'aristocratie féodale et bourgeoise et comme tel, 
avait acquis une grande influence. Le puissant monas- 
tère avait cependant eu de pénibles commencements. 

« Au temps où le roi de Hongrie avait fiancé sa 
sainte fille Elisabeth au Landgrave Louis de Hesse, 
dit Christine dans son « Petit livre de la Grâce », 
ce monarque envoya la jeune enfant en grand honneur 
a Nuremberg où devaient se faire les fiançailles (1). 
Dés son arrivée, on lui donna une gouvernante (2) 
qui s'appelait Alheit. Elle devait empêcher l'enfant 
de pleurer quand il en avait envie, en lui jouant de 


(1) Sainte Elisabeth, tille du roi André H de Hongrie, naquit 
à Presbourg en 1207. Fiancée en 1214 au futur Landgrave de 
Thuringe, Lous IV,elle fut amenée au château de Wartbourg 
pour y être élevée. Son mariage n'eut lieu qu’en 1221. D’après 
notre petit livre. les fiançailles eurent lieu à Nüremberg en 1214. 

(2) Le texte du manuscrit, en allemand du 13e siècle porte 
« rotterin ». Est-ce ratherin ? conseillère, surveillante ? 


CHAPITRE I 91 


ia harpe. Cette femme (nous) disait que la princesse 
avait alors sept ans. 

« Les fiançailles étant célébrées, on emmena la 
jeune Elisabeth en Thuringe, mais Alheit ne voulut 
pas Fly suivre, car elle avait résolu de consacrer 
désormais sa vie au Dieu très digne d'amour. Gette 
femme était une grande pénitente et aimait Dieu de 
tout son cœur. Elle habitait une maison à Nüremberg 
et jouissait d’une grande considération. A cause 
de l’emploi qu'elle avait eu, elle était connue au 
loin. Il s'était formé dans la ville une petite asso- 
ciation de béguines. (1) Ün jour on y prêcha combien 
notre Seigneur aimait et récompensait la pureté et 
l’obéissance volontaire. Ces béguines vinrent à Alheïit 
Ja gouvernante et la supplièrent avec de grandes ins- 
tances de les prendre chez elle et de consentir 
à devenir leur supérieure afin de gagner, sous sa 
direction, la récompense céleste, car elles n'étaient 
pas assez riches pour pouvoir fonder un couvent. 
Cette sainte prière fut acceptée avec simplicité. Les 
béguines vinrent en la maison d’Alheit et mirent à 
ses pieds tout ce qu’elles possédaient. 

« Ainsi commença leur vie religieuse. Leur supé- 
rieure les dirigea de son mieux, très fidèlement 
comme si toutes étaient ses enfants. Elle veilla à 
ce que rien, en elles, ne fut soustrait à Dieu. Leur 


(4) D’après Würfel et Waldon (historische, genealogische und 
diplomatische nachrichten zur Nurinb. Stadtgeschichte 11, 723) 
des béguines s’établirent à Nuremberg en 1280, dans le voisi- 
nage de Rosenbader. Frédéric Ebner bâtit une demeure en 
cet endroit. Il ne paraît pas que ce fussent les béguines d’Alheit. 


99 CHAPITRE I 


vie était si sainte, leurs paroles si douces, tout en 
elles était si parfait, que tous ceux qui les visitaient 
s'en retournaient sanctifiés. Leur réputation se ré- 
* pandit dans le pays et même bien au delà. Les 
seigneurs venaient les trouver pour demander leur 
bénédiction; les pélerins accouraient aussi selon 
qu’ils le pouvaient. Les femmes pieuses imploraient 
d'elles les conseils de direction, la manière la 
meilleure de se confesser et d'aimer Dieu. Ces 
béguines  demeuraient dans la paroisse de Saint 
Laurent. Elles obéissaient à son curé comme à leur 
pasteur. (1) 

« Elles élirent une sous-prieure au cœur ardent 
qui était cousine de frère Otto de Schwabach (2) 
laquelle les éclairait en toutes choses comme. une 
étoile. Gette femme avait alors trente ans et pas 
plus. Les sœurs arrangèrent leur temps comme elles 
le pouvaient et le savaient. À Complies eîles allaient 
trouver leur supérieure et lui demandaient ce qu’elles 
devaient faire le jour suivant, et elles le faisaient 
de tout cœur. Lorsqu’elles se mettaient à table, la 
supérieure les présidait. Après avoir un peu mangé 
on leur faisait une lecture en allemand. Il était 
rare qu'il n’y en eût pas alors quelqu’une qui tombât 
en extase, gisant comme morte, car elles étaient 
vraiment mortes devant Dieu. Elles recevaient ces 


(4) Saint Laurent à Nüremberg. En 1235 cette église était 
encore attachée à Fürth comme chapellenie. 

(2) Schwabach en Franconie, au S. E. de Nüremberg. La 
cousine de cet Otto de Schwabach s'appelait Gertrude. (Note 
de Schrüder.) | 


CHAPITRE I DE 


grâces soit dans leur travail, soit dans la prière où 
quand elles entendaient la douce parole de Dieu, 
prononcée par l’une d'elles non encore ravie. 

« Lorsque le-peuple connût la sainte vie de ces 
fenimes, il leur apporta tout ce dont elles avaient 
besoin. La Reine de Bohême, la dame Cunégonde (1) leur 
envoya plusieurs joyaux que nous possédons encore. 

« Les béguines reçurent un jour un frère qui 
s'appelait Hermann. Cet homme les servit pendant 
quelque temps. Il était leur valet et ce qu’on vou- 
lait donner à cette sainte compagnie, même en pays 
lointain, il allait le chercher à pied. 

«. Après qu’elles furent ainsi demeurées quelque 
temps à Nüremberg, (je ne sais combien de temps} 
vers cette époque Dieu permit que le Pape excom- 
muniât l’empereur Frédéric (2). La supérieure dit à 
sa communauté : Nous ne pouvons plus rester da- 
vantage ici, je vais aller trouver le seigneur de 
Kônigstein (3) pour lui demander de bien vouloir 
nous recueillir. Récitez plusieurs fois le psaume 50 


(4) Cunégonde, épouse de Wenceslas Ier, roi de Bohème, 
mourut en 1248. 

(2) L'empereur Frédéric Il fut excommunié par le Pape 
Grégoire IX, le 29 septembre 1227. Cette excommunication 
fut renouvelée le Dimanche des Rameaux de l'an 1239. Il 
s’agit ici probablement de la seconde excommunication. 

(3) Ulrich de Kônigstein, nommé dans le document : « Mi- 
nisterialis imperii » provenait d’une ancienne famille de che- 
valiers. Il donna en 1245, le couvent d'Engelthal avec ses 
propriétés au village de Schweinach, et ses trois fermes d’'En- 
gelthaldorf, aux sœurs, avec le consentement de sa femme 
Adélaïde de Hochstäd et de sa fille Elisabeth, mariée à Walter 
de Klingensburg. (Note de Schrüder.) 


94 CHAPITRE I 


qui commence par : Miserere mei, Deus, jusqu’à ce 
que je revienne. 

« La demande fut bien accueillie et le sire de Kô- 
nigstein mit ces saintes femmes dans une de ses 
métairies pour qu'elles y demeurassent. Aïnsi agit le 
Seigneur, comme il épure l'or dans la fournaise. 

« Les sœurs avaient de grands travaux à faire. Elles 
étaient obligées de couper elles-mêmes leur blé, de 
laver, de cuire, d'exécuter toutes les œuvres serviles. 
Elles bâtirent une chapelle en lhonneur de Saint Lau- 
rent et habitaient la métairie depuis quatre ans lorsque 
survinrent les grandes ténébres. (1) 

« Ün enfant en tombant dans la cour de la métairie se 
blessa grièvement. C'était le tils unique du seigneur de 
Kônigstein et il s'appelait Ulrich. Les sœurs portèrent 
l'enfant chez elles et le soignèrent jusqu’à ce qu’il 
mourut. La douleur des parents fut très grande, et aussi 
celle du couvent, car le seigneur n'avait qu’une fille. 

« Un jour de Pâques, le sire de Kônigstein dit à la 
supérieure : Viens à Schweinach, tu y auras ta demeure; 
je veux te donner une chapelle et des prairies et des 
bois, afin que vous viviez bien. Et ce bon seigneur 
offrait tout cela les mains tendues vers le Saint-Esprit 
et la Sainte Vierge Marie. 

« Dans ce même temps vinrent sept abbés de l’ordre 
gris (2). Ils prièrent très instamment ces saintes filles 


(1) Ces grandes ténèbres sont mentionnées dans la chronique 
Sampetrinam, dans Hermanus Alathensis et dans les annales 
Seldentalendes Elles eurent lieu le 6 octobre 1241 probablement. 

(2) L'ordre gris, l’ordre des cisterciens. Le seigneur de Kônig- 
tein s’oceupait comme on le voit, des moindres détails concernant 


tO 
Ce 


CHAPITRE I 


de se donner à leur ordre jugeant qu’elles y feraient 
grand bien ; mais le sire de Kônigstein dit qu’il ne pou- 
vait y consentir parce qu’il voulait que les sœurs 
gardassent des habits de dames de qualité. 

. & Il y avait un riche pasteur à Vilseck (1) qui s’appe- 
lait Ülschalk. Pendant de nombreuses années, il avait 
été un grand pécheur. En commençant à mener une vie 
plus sainte, il pria les Sœurs de vouloir bien le recevoir, 
car il désirait être leur chapelain et se dévouer à elles. 
Ce prètre devint un très saint homme. Il composait des 
poèmes qu’on chantait. Notre Seigneur opéra de grandes 
merveilles par lui, surtout à sa mort. Il fut quatre jours 
sans boire ni manger. C’est lui qui bâtit l'Église du 
couvent telle qu’elle existe encore, mais elle n’était pas 
voûtée. Il y mit deux autels : l’un en l’honneur de 
Notre-Dame et l’autre dédié à Saint Jean-Baptiste. 
Je vais conter comment nous est venu le troisième 
autel : 

« Il y avait en ce temps un noble seigneur au château 
de Schonberg (2). Il était si malade que personne n’osait 
espérer sa guérison. Pendant la nuit, Notre Seigneur lui 
apparut dans une si grande lumière, que sa chambre 
était éclairée comme en plein jour. Sa femme, voyant 
cette lumière, crut le château en feu et accourut près 
de son mari. Comme elle entrait dans la salle, elle en- 


les sœurs. Les clarisses et les dominicaines étant vêtues très pau- 
vrement, il paraît avoir craint que ses protégées ne suivissent 
leur exemple. 

(1) Vilseck, ville du haut Palatinat Bavaroïs, au Nord Ouest 
d’Amberg. 

(2) Schonberg, dans la Franconie centrale au Sud-Est de Lauf. 


26 CHAPITRE 1 


tendit très bien la réponse que faisait le malade à là 
divine apparition. | 

« Oui seigneur, disait-il, je le ferai volontiers. » Quand 
il revint à lui, la dame lui demanda avec qui il avait 
parlé. — « Notre Seigneur, répondit-il, est venu lui- 
même, il m'a commandé de faire élever un autel à sa 
servante Catherine à Engelthal et de l’enrichir de mes 
bois d'Esbach et de la ferme de Teufelbach (1). Et je 
t’annonce, m'a dit Jésus, que tu guériras et que tu ne 
mourras pas encore ; chère femme, conclut le malade, 
fais moi porter de suite vers les frères prêcheurs, au 
frère Conrad de Egstel qui est maintenant leur supé- 
rieur ; qu’il fasse jour ou nuit, je veux lui annoncer 
sans retard cette nouvelle. » (2) 

« Le sire fit ainsi, il conta au frère Conrad tout ce 
que notre Seigneur lui avait dit : « Seigneur s’écria-t-il, 
mon cœur est plein de reconnaissance envers vous, je 
veux vous donner tout ce que Je possède ! » Mais le 
prudent religieux larrêta. « Vous ne pouvez pas faire 
cela, sire, lui-dit-il, vous avez des amis pauvres qui en 
ont grand besoin. » Tout ce que put dire le frère fut 
inutile, ce noble seigneur donna au couvent tout ce 
qu'il avait dans le pays. A la consécration de lautel, il 
vint une grande foule de monde. Ce généreux bienfai- 
teur s'appelait le baron‘de Himmelsdortf et les Koler sont 
ses descendants. (3) « Le sire de Kônigstein de 


(1) 11 existe en Franconie plusieurs endroits du nom d'Esbach. 

(2) L'histoire que conte ici la narratrice paraïl être anticipée 
sur les évènements, car on vient de voir, immédiatement avant, 
que les sœurs n’appartenaient encore à aucun ordre déterminé. 

(3) Les Koler furent une des grandes familles de Nuremberg. 


CHAPITRE I 97 


cette occasion pour faire savoir par cris et paroles que 
ce monastère devait désormais s'appeler Engelthal et 
non Schweinach comme le village. » 

« En ce temps là vivait un chevalier teutonique qui 
s'appelait Conrad de Lauffenholz (4) il était « Marschall » 
en Prusse. C'était un homme sage, très honoré dans 
son ordre. En apprenant la grande sainteté des habi- 
tants du nouveau couvent et leur réputation, il se sentit 
enflammé d'amour divin en son cœur et il dit à ses supé- 
rieurs : Il vient de m'être conté que mon ami Kônigstein 
a fondé un couvent habite par de très saintes nonnes. 
J’y ai là surtout une tante par laquelle Dieu opère des 
miracles. Nuit et jour je ne cesse de penser à elle et je 
donnerai volontiers mon honneur pour pouvoir aller 
passer quelque temps auprès d'elle afin de goûter ce 
délicieux recueillement, mais je ne puis le faire. » 
Ce chevalier priait beaucoup pour obtenir la permission 
de venir à Engelthal, mais tout semblait conspirer 
contre ce désir. Enfin il put visiter la sainte commu- 
nauté. | 

« Les prêcheurs (2) le reçurent avec grand honneur 
et lui dire qu’il avait bien fait de venir le Dimanche des 
Rameaux, afin que la communauté puisse lui faire le 
même honneur qu’au Sauveur. Les sœurs avaient 


Ils possédaient par droit d’héritage la dignité de forestiers impé:- 
riaux. (Schrôüder ) 

(4) Voigt, (codex des noms des membres de l’ordre teutonique), 
n’a pas trouvé ce nom dans la liste. 11 existe cependant une famille 
Lauffenholz. 

(2) Comme nous le verrons, ce récit est également anticipé. Il 
s’agit probablement du Dominicain dirigeant les sœurs d’Engelthal, 
après leur incorporation à l’ordre. 


28 CHAPITRE I 

grande joie de recevoir un si noble personnage, : 
Elles le prièrent de tenir le grand chapitre, ce qu'il 
refusa. 

« Ce bienheureux sire de Lauffenholz adopta une 
tres sainte vie. (1) Tout ce qu'il faisait était si élevé, si 
parfait, sa parole était si pénétrante de suavité, que les 
plus savants Dominicains s’émerveillaient de voir un 
homme aussi peu instruit parler de Dieu avec tant de 
profondeur. Soit qu'il chevauchât pour aller voir les 
seigneurs, Soit qu'il passat dans les villes, tous rece- 
vaient de lui un si bon exemple, qu'ils devenaient beau- 
coup plus favorables au couvent. Il adopta une vie très 
dure, servant Dieu dans une grande piété et il devint 
ainsi une lumière conductrice pour les cœurs de ses 
contemporains. Notre Seigneur fit beaucoup de choses 
par lui, malheureusement je ne les connais pas assez 
(pour les écrire ici) car cela arriva avant mon temps. 

« Comme ce seigneur allait à la messe, il passa devant 
la brasserie où travaillait un frère qu’on appelait Henri 
le brasseur. Ce frère collait les tonneaux. En aperce- 
vant le chevalier il lui dit : « Très cher maître, je vou- 
drais bien aussi aller à la messe, et je dois rester ici à 
travailler ! » Le chevalier vit le frère entouré d’une 
lumière plus belle que le soleil et il pensa que Dieu 
voulait ainsi montrer l'estime qu’il faisait de son obeis- 
sance, à laquelle le saint frère sacrifiait sa dévotion. 

« Le bon chevalier s’affligeait de ce qu’on appelait 


(4) Probablement le chevalier de Lauffenholz s'était établi à 
proximité du couvent, où même dans une dépendance d’Engelthal 
et y passa le reste de sa vie. Le récit de sa mort prouve clairement 
qu’il était soigné et nourri par le couvent, 


se 
SZ 
IPS, 
van 
(enr 
yet 
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iù à 
Q'uût 
Dieu 
gbeis 
on. 
W (ait 


gabli à 
pgelhil 
gremen! 


CHAPITRE 1 29 


les sœurs « nonnes ». Une voix divine lui dit : les 
nonnes sont des soleils. (1) 

« Toutes les faveurs que Dieu octroyait au sire de. 
Lauffenho!z, il les contiait à sa tante, Adélaïde de Tro- 
chenau. C’est elle qu’il envoya chercher lorsqu'il sentit 
qu'il allait mourir : Celle-ci alla à la cuisine et dit à la 
sœur chargée de soigner son neveu, qu’elle eût à préparer 


‘de la viande, parce que le malade etait très faible. Cette 


sœur se mit en colère et répondit brusquement : « A 
quoi pensez-vous ? Voici bien des années qu'il ne mange 
plus de viande! Elle obéit cependant, mais avec 
mauvaise humeur, impatience et murmure. Notre Sei- 
gneur dit à Adélaïde de Trochenau. — « Je me vengerai 
sévèrement sur cette créature d’avoir maltraité mon 
serviteur. Adélaïde se mit en prières. — « Cher Sei- 
gneur, disait-elle, non, je t'en prie, ne la frappe pas ! 
Mais Dieu répondit : — « Tu ne feras pas fléchir ma 
justice. » Elle, néanmoins, continuait de prier avec 
ardeur. Quelque temps après, comme on se meltait à 


table à midi, cette sœur converse vit que le réfectoire 


était plein de diables auxquels il avait été donné pouvoir 
sur elle, en punition de ce que, plusieurs fois, elle avait 
été sans pitié pour le saint homme. La vengeance de 
Dieu s’exerça sur elle. Elle eût une grande tentation de 
suicide, tomba gravement malade et demeura en cet 
état de désespérance jusqu’à sa mort. 

« Pour le bon chevalier, il mourut saintement, avec. 
une telle renommée, qu’on dût cacher ses obsèques de 
peur d’une trop grande affluence de peuple. 


(4) Get espèce de jeu de mots ne peut se traduire en français ; 
le texte est celui-ci : Nünnen sind Sünnen. 


30 CHAPITRE 1 


« Nous avions un digne frère qui s'appelait Conrad le 
cellerier. I sortit un jour après diner dans les champs 
et eut un entretien avec Dieu. Il fut tellement ravi 
hors de lui, qu'il resta plonge dans cette joie jusqu’au 
Jendemain.  - 

« En ce. temps, elles (les sœurs) avaient appris à 
chanter. Le fondateur pria la maîtresse d'amener ses 
chanteuses à Reicheneck, atin d'y chanter la messe dans 
la chapelle, au jour de la Pentecôte. Le fondateur 
chanta avec les sœurs, toute la messe, et cependant, il 
n'avait jamais appris une lettre. Il en fut si étonné qu’il 
regardait cela comme un miracle et s’ecria : Ah! Ulrich 
si je devais vivre longtemps, je ferai des merveilles avec 
ta sainte communauté. (1) 

« Lors du premier Avent qu’elles chantèrent selon 
la règle de Pordre, elles avaient comme maîtresse de 
chant une sœur qui s'appelait Hailrat, Elle était admira- 
blement belle et chantait mieux que personne. Elle 
enseignait avec plaisir et aimait beaucoup Notre Sei- 
gneur. Cet amour se montrait dans sa vie et dans ses 
œuvres. Le quatrième Dimanche de lAvent pendant 
qu’on chantait Matines, au cinquième répons : Virgo 
Israël, et au verset : In caritate perpetua, elle se mit 
à chanter en allemand avec une voix d’une beauté 
surhumaine. Toutes les sœurs crurent qu’elle avait 
emprunté la voix d’un ange pour chanter. Ce verset 
(allemand) disait : « Je t’ai aimé d’un amour éternel, je 


(1) Le sire de Kôünigstein s'adresse ici à son fils, en souvenir 
duquel il avait fondé et bâti Engelthal. Ce château de Reicheneck 
était au Sud de Hersbrück. Ulrich de Kônigstein s'appelait : Schenk 
de Reicheneck et Kônigstein. 


CHAPITRE I | 31 


t'ai attaché à moi par ma miséricorde. » Notre Seigneur 
a dit ses paroles à la race humaine par la bouche du 
prophète. Toute la sainte communauté se trouva si 
transportée de ferveur, qu'elle en avait comme perdu 
l'usage de ses sens. Plusieurs sœurs étaient tombées 
ainsi que mortes et restèrent pamées jusqu’à ce que, 


revenues à elles, toutes se mirent à chanter Matines 
avec une grande piété. 

« Vers cette époque, il arriva que les précheurs de 
Regensbourg vinrent parcourir le pays. Elles (les sœurs) 
leur demandèrent de vouloir bien les prendre sous 
leur obéissance. Le supérieur porta leur prière aux 
autres frères et sur leur conseil, elles se choisirent une 
prieure au cœur brûlant : elle s'appelait Dimut de 
Gailenhüsen. Cette sainte femme se levant sur ses pieds 
partit pour Rome avec une sœur et un frère fai. (4) I y 


(4) Dès les commencements de lordre fondé par Saint 
Dominique, les couvents de femmes avaient été placés sous le 
gouvernement des frères. La multiplication des couvents de 
« précheressés » en absorbant ainsi une quantité de frères de 
valeur, donna lieu à une crise qui dura presque tout un siècle 
Les premiers maîtres généraux, tour à tour admirent le gouver- 
nement des sœurs par des frères ou le supprimèrent. Jourdain de 
Saxe, favorable aux sœurs, permit la direction masculine, tant 
souhaitée des Dominicaines; son successeur Raymond de Penafort, 
enleva cette direction avee une sévérité inexorable et obtint même 
un bref de Grégoire IX, lui donnant raison en tout. Jean le Teu- 
tonique qui remplaça Raymond, marcha dans la même voix, mais 
lorsque Dimut de Gailernhüsen arriva auprès du Pape, non à 
Rome, mais bien à Lyon, en 1248, elle se trouva jusle au moment 
où le successeur de Grégoire IX, Innocent IV, moins sévère que 
son prédécesseur, venait de faire fléchir la règle de Saint Raymond 
et la volonté de Jean le Teutonique, en faveur des Dominicaines 
du couvent de Saint Sixle, auquel il donna la règle dite de Saint 


4 


39 CHAPITRE I 


avait un Prêcheur à la cour du Pape et quand il fut 
assuré de la sainteté de Dimut et de sa ferme décision, 
il porta au Pape tous les désirs de la jeune communauté 
et obtint même plus qu’elle ne demandait. Le“Pape 
contirma leurs privilèges et leurs lettres. 

« Cette sainte communaute vivait très durement, elle 
se mortifiait par de fortes disciplines avec des épines 
et des balais. Les supérieurs de cet ordre (1) qui assis- 
taient au chapitre dirent : Nous devrions amener“ici 
toutes les sœurs des couvents du monde entier, tant est 
grande la sainteté que nous v t'ouvons. » 

Tel est le récit naïf et sincère de la fondation d’En- 
gelthal, tout plein de traits pittoresques, de détails de 
mœurs et de faits me-veilleux. Dès son origine, le cloi- 
tre se montrait bien le lieu prédestiné où le parfum'du 
ciel allait venir se mêler à l’odeur des vertus terrestres. 

Christine va maintenant nous narrer ce qu’étaient ces 
vertus et comment elles recevaient la suave abondance 
des merveilles célestes. 


Sixte, qui, probablemernit fut celle adoptée par les sœurs d'Engel- 
thal, car elle devint la règle type de tous les monastères de sœurs 
Dominicaines. (Voir pour toute cette querelle : Mortier, Hist. des 
maitres génér. de l’ordre des fr. pr Paris, Picard, 1908.) Martini, 
dans ses recherches sur l'hist de l’AIL ne cite pas Dimut parmi 
les prieures d’'Engelthal 

(4) Tout le « Petit livre de la Grâce », contient des faits ou des 
allusions à une direction masculine des frères prêcheurs. Il est 
probable, comme le dit Christine à propos de Dimut de Gailen- 
hüsen, qu’elle obtint du Pape plus qu’elle n’avait demandé, et que 
le monastère d’'Engelthal eût les mêmes privilèges que Saint 
Sixte, du moins pendant quelque temps. 


CHAPITRE II 


Les nonnes d'Engelthal. 


Les compagnes de Christine Ebner sont toutes si 
séduisantes par le charme de leur vertu, de leur amour 
de Dieu confiant, presqu’enfantin, la simplicité de leur 
foi, acceptant comme chose naturelle les faits les plus 
merveilleux, est si attrayante qu’on ne sait trop com- 
ment faire un choix parmi toutes ces sœurs également 
aimables. | | 

[Il faudrait pouvoir citer dans son entier ce gracieux 
« Petit livre de la Grâce. » Malheureusement notre 
cadre est trop restreint pour l’y mettre au complet et 
force nous est de ne grappiller que quelques fruits de cet 
arbre du jardin de Dieu. 

Voici la première maîtresse, la bonne harpiste de la 
chère Sainte Elisabeth, que le manuscrit appelait Aïlheit, 
rotterin de son premier état. Elle fut un jour transpor- 
tée au Jourdain et y fut témoin du baptême de Notre 
Seigneur. 

« Une sœur s’appelait Leugart de Perg. (1) C'était 
une très sainte personne. Elle récitait chaque jour avec 


(14) Sur la famille Nurembergeoise de Perg. Voir Würfel, 
À. À. O. I., 309. 


34 CHAPITRE II 


une grande piété l'office de la Sainte Trinité. Se trouvant 


prés de mourir, elle dit un jour : « Mes sœurs, je vous 


annonce que la Sainte Trinité m’est apparue sous la 
forme de trois beaux seigneurs, qui se ressemblaient 
parfaitement. Si l’un d’eux eût disparu tout à coup, je 
n'aurais pu dire lequel était parti. Cependant je les 
reconnaissais bien. » Et elle montrait avec ses doigts 
combien ils étaient. Ils me donnèrent, dit-elle, une 
suave consolation. » Elle mourut à l'instant dans cette 
même grâce. 

« Une sœur s'appelait Alheit von Rath. (1) Elle était 
veuve et amena avec elle sa petite fille, nommée Irme- 
line. Notre Seigneur commença tout de suite à opérer 
de grandes merveilles avec cette enfant. Alors qu’elle 
était âgée de douze ans, se trouvant un jour à table avec 
les autres enfants (2) en Fabsence de la surveillante, 
les petites filles se mirent à parler malgré la règle du 
silence. Irmeline tomba soudain faible. Quand elle 
revint à elle, on lui demanda ce qui lui était arrivé. Elle 
dit : « Malheureux enfants ! vous saviez bien que vous 
deviez vous taire à table. J'ai vu un diable hideux qui 
écrivait toutes vos paroles et je me suis évanouie à 
cette vue. » 

« Lorsqu'Irmeline était à ses prières et qu’on venait 
lui parler, elle soupirait : Pauvre enfant, comme vous 
me privez de grandes grâces ! 

« Toute sa vie fut un miroir de pureté. Elle se la 
rendait très dure. A l’époque où l’évêque venait comme 


ue 


(4) Rath en Franconie au Sud de Nüremberg. 


(2) Le couvent élevait des jeunes filles ; mais il semble que la : 


plupart étaient déjà destinées à entrer dans l'ordre. 


CHAPITRE II 39 


d'habitude pour couronner (1) on lui donna la sainte 
communion. Ce même jour quand elle s’assit à table, 
Notre Seigneur vint dans le réfectoire avec ses anges et 
s’arrêta très gracieusement devant elle pour lui parler. 
Toutes celles qui l’entouraient S’eétonnaient, car’ elles 
entendaient les réponses d’'Trmeline et non la voix de 
Notre Seigneur. 

« Lorsque cette enfant était avec du monde et se 
livrait à la gaîté, si elle venait à Jeter un regard vers le 
ciel, toute sa joie disparaissait, ellene riait plus et rougis- 
sait en disant : « Ah ! quand viendra le moment où nous 
arriverons à la vie éternelle et à la joie sans fin ! » Aux 
explications qu’on lui demandait elle répondait : « Si Je 
suis gaie avec mes compagnes et que je vienne à penser 
aux innombrables joies du ciel qui nous sont promises, 
je ne puis plus me divertir. » 

« Elle croissait comme une rose céleste et brülait 
ainsi qu'un cierge, se consumant dans l’amour de Dieu. 
Sa réputation s’étendait chaque jour. 

« Quand cette bienheureuse sœur fut près de rendre 
le dernier soupir, le saint homme Ülschalk (2) qui etait 
en prières vit que l’intirmerie était pleine de colombes 
blanches. Il s’en étonnait, ne comprenant pas comment 
ces oiseaux avaientpu entrer. Ence moment on tabla. (3) 


(4) I est probable qu'il s’agit ici de l'administration du Sacre- 
ment de Confirmation. 

(2) L'ancien pasteur converti de Vilseck, devenu chapelain du 
couvent 

(3) Chez les Dominicains, au lieu de sonner le glas, on tablait, 
c'est-à-dire on frappait sur une table de bois. Quand une sœur 
entrait en agonie on frappait rapidement, on frappait d’une autre 
façon quand l’agonisante rendait le dernier soupir Cet usage est 


30 CHAPITRE 11 


Il comprit qu'Irmeline venait de terminer sa sainte vie 
et à l'instant on vint lui annoncer sa mort. 

© frmeline avait une sœur nommée Cunégonde me-, 
nant aussi une vie très austère, Parfois elle faiblissait 
sous les souffrances de ses disciplines et exigeait qu’on 
la frappa encore. Quand elle fut nommée sous-prieure, 
elle voulut remplir son emploi avec une perfection 
entière et ne pouvait souffrir la moindre chose qui fut 
contre Dieu ou contre la règle. Si ses amies lui repro- 
chaient ce scrupule de sévérité, elle répondait avec une 
aimable gaîté : « J'ai un mur devant mon cœur. Si 
quelqu'un commet une faute, j'en souffre plus que si 
on m'offensait. » 


« Etant malade et dans une chambre spéciale, on lui 


apporta un jour du poisson salé, de la table de la com- 
munauté. Après l’avoir mangé, elle en aurait encore 
mangé volontiers un peu plus. Par la honté de Dieu, elle 
vit dans son plat deux beaux poissons qui contentérent 
son appétit. Elle remercia Dieu en mangeant joyeuse- 
ment ce mets venu du ciel. 

__ « Au moment où elle entra en agonie, elle gémissait 
dans son angoisse : Je souffre ! je souffre ! je souffre ! 
Une voix trés claire et divinement consolante lui répon- 
dit : « La douleur est un beau mal, un mal plein de 
grâce ! » Comme elle souffrait cruellement, elle demanda 
la grâce de communier. Le prêtre vint et voulut lui 
donner la sainte hostie. 

_— Toute la communauté était présente. — Elle dit à 


cité dans les chroniques d’Unterlinden, d'Anna von Münzigen et 
d’autres. 


ee — 


CHAPITRE II 31 


haute voix avec un visage Joyeux : — « Le Seigneur 
est venu lui-même à moi, il m’a montré sa très aimable 
. face, il m'a donné d’ineffables consolations ! Cependant 
je prendrai avec joie son très saint corps ! » Peu après 
elle S’'endormit dans une éditiante mort. 

— « Ces deux sœurs avaient une mère d’une admira- 
ble vertu. Sa vie était un exemple de régularité. Elle 
allait assidûment au chœur, se taisait lorsqu'on quittait 
la table pour aller à Complies, et prenait tous les jours 
la discipline. Elle passa trente ans sans manger de 
viande. Lorsqu’arriva le moment où le Seigneur voulut 
la reprendre à lui, elle annonça sa mort. Pendant les 
dernières semaines de sa vie, elle désirait si ardemment 
le ciel qu’elle disait en soupirant : « Oh! combien je 
dois attendre ! » Au moment d’expirer elle s’assit sur 
son lit et son âme s’envola. Elle revint après sa mort et 
dit qu'elle était restée trente jours séparée de Dieu 
parcequ'elle acceptaitqu'on l’appelât« Madame »etqu'elle 
était froissée lorsque ses amies disaient qu’elle aimait à 
être honorée. « Sans cette faiblesse, je serais allée de 
suite au ciel. » Lorsqu'on ouvrit sa tombe pour y en- 
terrer une autre personne, on y trouva une fontaine 
d'huile. Tous ceux qui étaient présents l’ont vus. 

« I vint parmi nous une Richilde de Gemmershaim.(1) 
Son mari l’accompagna et se fit convers. (2) Richilde 
était une personne très sainte. Toutes les nuits, elle réci- 


(1 ) Gammershaim ou Geimersheñïn, sur les frontières de la 
Bavière au N. O. d’Ingolstadt. 

(2) Sans doute, dans un couvent de Dominicains, car il semble 
peu probable qu’on l’ait admis comme frère servant dans le cou- 
vent où entrait sa femme. | 


38 CHAPITRE II 


tait le «Confiteor. » Peu de temps avant sa mort, comme 
elle faisait cette même prière devant un autel, Notre 
Seigneur lui dit lui-même le « Misereatur. » 

« À l'instant de son décès une sœur vit le ciel ouvert 
au-dessus de l’infirmerie et trois rayons en descendaient 
sur la couche mortuaire. 

« Une sœur s'appelait Elisabeth de Trochau. (1) Dès 
son enfance elle fût douée de Fesprit prophétique. 
Avant d'entrer au couvent, elle dit un jour à sa mère : 
« Plus tard, mon pè:e et ma plus jolie sœur seront infir- 
mes. » Une autre fois elle dit : «Mon père est à Regens- 
bourg, il a Joué tout ce qu’il possède et a défendu qu’on 
vous le dise. » Elle voyait et prédisait ainsi beaucoup 
de choses lointaines et tout le monde l’appelait la 
prophétesse. 

« Quand elle vint dans notre couvent, elle fut ravie 
en esprit une nuit et se trouva transportée à l’endroit 
où sont placés les enfants non baptisés. À sa vue, les 
enfants s’enfuirent en la regardant avec jalousie. Elle 
leur demanda : « Pourquoi me fuyez-vous ? » IIS répon- 
dirent : «Nous te fuyons parce que nous sommes ici à 
cause du péché originel et que nous ne verrons jamais 
Dieu de nos propres yeux. Toi, au moins, tu peux te 
délivrer de la tare dece péché, car tu n’es pas baptisée. » 

« Peu de jours après, comme elle était devant l’autel 
de notre chœur, après Matines, elle fut ravie encore et 
se trouva devant le tribunal de Notre Seigneur, selon 
ce qu’il est dit dans l'Evangile, que les bons anges sont 
a droite et les mauvais à gauche. (2) Elle courut elle- 


(4) Trochau en Franconie, au N. E. de Pottenstein. 
(2) L'auteur du « Petit livre de la Grâce » fait erreur ici sans 


ù CHAPITRE II 39 


même vers les élus. Notre Seigneur dit à ses anges : 
Appelez Alheide, (1) elle ne peut pas être à ma droite, 
car elle n’est pas bien baptisée. Elle demanda aux 
anges : « Vous est-il jamais jarrivé de mal par Dieu ? 
Pour moi, j'ai accepté souvent de souffrir pour lui. Je 
ne veux pas que ce soit de vos mains que je me 
voie séparée de lui. » Les anges dirent au Seigneur : 
« Seigneur, elle nous a montré qu'il ne nous était 
jamais arrivé de mal par toi, et qu’elle ne voulait pas 
s’en aller par nous. » Jésus appela Marie - Madeleine 
et lui dit: « Ordonne à Alheide de s'éloigner de ma 
droite. » Alheide parla ainsi à la sainte pécheresse : 
« L’Evangile assure que Notre Seigneur a chassé 
sept démons de toi et je ne crois pas avoir jamais 
commis un péché mortel. » Le juge suprême envoya 
alors Saint Paul. Alheide lui dit qu’il avait été persécu- 
teur des chrétiens et qu'elle ne s’en irait pas à son 
commandement. Saint Pierre vint ensuite. L’intrépide 
sœur lui rappela qu'il avait trahi trois fois son maître, ce 
qu'elle n'avait jamais fait. Le Seigneur envoya alors 
Jean-Baptiste. — « Qui es-tu ? demanda Alheide. — 
« Je suis Jean le Baptiseur. » Elle dit: « Tu as baptisé 
les hommes et tu voudrais me damner? Baptise-moi 
donc aussi. » Saint Jean y consentit, il lui Ôta son ban- 
deau et versa sur sa tête un petit vase d’eau. Toutes les 
sœurs qui étaient dans le chœur virent le bandeau enlevé 


doute par inadvertance. Ce ne sont pas les mauvais anges qui 
sont à sa gauche, mais les damnés, que les bons anges ne 
des élus pour le jugement. 

(1) Elisabeth avait-elle changé de nom en entrant au couvent, 
ou bien est-ce une erreur du copiste ? 


CHAPITRE II “ 40 


et l’eau couler. (1) Alheide conta à la prieure tout ce 
qui lui était arrivé. Celle-ci écrivit au prieur de Regens- 
bourg afin qu’il examine et soumette à discussion la 
manière dont il fallait agir en cette singulière occur- 
rence. Les religieux envoyérent auprès de la mère 
d’Alheide pour s'informer de ce qui s'était passé à son 
baptème. La mère répondit : « Je ne sais pas, elle a été 
très vite baptisée, mais une femme qui était auprès de 
moi l’a baptisée de ses mains. » Les envoyés demandè- 
rent à cette femme comment elle avait procédé. — « Je 


l'ai très bien fait, répondit-elle. Je lai baptisée au nom 


du bon Saint Nicolas. » 

« Les Prêcheurs prirent Alheide et la baptisèrent 
eux-mêmes. L'un de ces religieux était le frère Henri 
d'Abbach. (2) 

« À la suite de cet évènement, Notre Seigneur fit de 
grandes grâces à Alheide. Le mercredi de la Passion 
elle entra en extase jusqu’au soir de Pâques. Elle vit 
tout ce qui se passa pendant la Passion du Sauveur, elle 
le vit attaché à la colonne et flagellé, elle vit son sang 
couler au troisième coup. Lorsque Jésus se trouvait 
attaché à la croix, il dit à Alheïide : « Ma bien-aimée, 
j'ai souffert toutes ces douleurs pour toi. Qu’as-tu souf- 
fert pour moi ! » 

« Dans sa tendre jeunesse, alors qu’elle croissait 
encore, Notre Seigneur lui dit: — « Je veux faire de 
toi une personne imposante, tu seras la plus puissante 
des prieures de ce couvent ; mais alors je ne serai plus 


(1) Cette vision avait lieu au chœur, après l’office des Matines. 
(2) Abbach, en basse Bohême, au Sud Est de Regensbourg. 


CHAPITRE II 41 


avec toi dans les termes de tendres épanchements dont 


Je te favorise. Que choisis tu ? » Alheide dit : — « Mon 


Seigneur, je ne veux pas être privée de tes grâces. » 
Jésus lui dit : « En signe (de la convention) que nous 
venons de faire, tu ne grandiras plus, et je ferai en toi 
plus de merveilles encore. » 

« Le diable lui causait de grands tourments. Il la 
tentait et lui conseillait de sortir du couvent, lui assurant 
qu'elle serait alors la créature la plus riche et la plus 
heureuse de la terre. Il vint un jour auprès d’elle sous 
l'apparence d’une sœur et l’emmena hors du chœur en 
lui ordonnant d'aller rendre quelques services aux 
religieuses. Quand elle fut hors de l'Église, il dis- 
parut. Une autre fois, comme elle était en prières 
il lui criait : : « Combats, combats, quand tu seras 
vieille, tu ne pourras plus rien faire. » Elle répondit : 
« J'aurai au moins devant moi (le bien) que je fais 
maintenant. » (1) 

« Une autre nuit le diable vint près d'elle et voulut 
lui lire une lettre. Son ange gardien arriva, arracha la 
lettre au démon, la détruisit et la jeta loin du lit en 
disant : « Charmante enfant je suis venu t'aider. Il était 
impossible que tu lises cette lettre, car si tu l'avais 
entendue tu n’aurais plus jamais eu le cœur pur. » — On 
trouva le matin les débris de la lettre détruite par 
l’ange. 


(4) Ce passage est assez obscur. Le texte allemand dit: « Nù 
bever, nù bever, wenn du nù alt wirst, so maht dù -nichts mehr 
gelun. » — Est-ce ici un verbe bever?— beffern —Keifen, zanken ? 
Le sens doit, semble-t-il, s'entendre comme nous le traduisons. 
Schrôüder non plus n’a pas trouvé l’explication de ce mot. 


LS 


49 CHAPITRE II 


« Au moment où Alheide aurait dû faire ses vœux, 
la prieure se refusa à la recevoir, parce que son père 
était infirme. Alheide fut tres affligée. Elle alla devant 
un crucifix que nous conservons encore et pleura si 
abondamment que ses pieds en étaient tout mouillés. 
Notre Seigneur detacha une de ses mains de la croix et 
releva Alheide en lui disant : « Lève-toi, moi-même je 
t'aiderai à faire tes vœux. » Il se trouva peu de jours 
après que les Praitensteiner (1) accusèrent cette 
prieure de les avoir trahis. Pour se disculper elle dût 
aller à la Sainte Croix. (2) Elle y demeura longtemps. 
On choisit une autre prieure qui accepta volontiers les 
vœux d’Alheide. 

« Un homme noble fut décapité. Il était très cher 
à une sœur, mais personne ne le savait. Alheide alla 
vers cette sœur et lui annonça qu’elle devait prier Dieu 
pour cet homme, car il venait de perdre la vie. Ce sup- 
plice avait eu lieu loin du couvent. | 

« Il y avait un précheur qui s'appelait frère" Conrad 
de Eystet. Il fut longtemps l'administrateur de notre 
couvent et l’aimait beaucoup à cause de sa sainteté. 
Alheide eût la faveur de voir Notre-Seigneur dans ses 
mains pendant qu'il disait la messe. Lorsqu'il agissait 
contre la volonté de Dieu, Alheide le lui signalait. Un 
jour il voulut aller mendier pour nous dans le terme. (3) 


(1) Les Praitensteiner étaient une famille de chevaliers très 
‘considérée. Un Herman de Praitensteiner était sur la liste des 
bourgeois de Nüremberg en 1382. 

(2) Le couvent des Augustines de la Sue Croix de Regens- 
bourg, fût fondé en 1237 par le comte Henri d’Artenbourg. 

(3) Terme ou Termeneek, cercle dans lequel une communauté 
d’un ordre mendiant a le droit de quêter. 


CHAPITRE 11 43 


Alheide vint le prier de lui donner la sainte communion. 
Il répondit : — « Je ne puis vous la donner, je vais men- 
dier et j'ai fait mes préparatifs. » — « Va donc, dit la 
sœur et tu verras ce que tu recevras. » Il fit un grand 
tour et ne reçut pour sa peine que la valeur de trois 
« helblings. » Conrad reconnût sa faute et pria Alheide 
de lui pardonner. Notre Seigneur dit à Alheide : — 
« J'ai éteint la lumière entre toi-et lui, elle ne sera plus 
jamais rallumée. » Et dès ce jour Alheide ne vit plus le 
Seigneur entre les mains de Conrad et elle ne sût plus 
ce qu'il faisait, quand il n’était pas près d’elle. 

« Un précheur était très dévoué à une sœur mais 
cette sœur méprisa cette affection avec des paroles 
offensantes. Le religieux s’en plaignit à Notre Seigneur 
pendant qu'il le tenait entre ses mains. Alheide qui était 
au chœur dit à la sœur : « Prépares-toi à la patience, 
car de grandes souffrances vont t’atteindre. J’ai entendu 
que le prêtre se plaignait de toi à Notre Seigneur, 
quand il le tenait dans ses mains. » 

« Alheide fût aussi une fois transportée à Béthanie, 
le jour où Lazare sortit du tombeau. Elle fût assise à la 
table (de Marthe et de Marie) et vit tous les plats qu’on 
servait. André dit : « Faisons asseoir cette belle amie 
auprès de notre maître. » Et cela fût. 

« En certains moments de grâce, Alheide comprenait 
parfaitement les livres les plus difficiles, tout autant que 
le plus savant pasteur. Après ces instants de lumière 
elle retombait comme auparavant dans son igno- 
rance. 

- « Alheide, plusieurs fois, fût comme dédoublée. 
Dans des transports d'amour, elle faisait quantité de 


44 CHAPITRE 11 


choses sans avoir la possession d'elle-même. Si elle 
allait au chœur pour chercher une sœur et qu'elle jetait 
les yeux sur le tabernacle renfermant les saintes espèces, 
elle était prise d’une joie debordante, elle sautait, 
.Chantait, oubliait tout dans sa ferveur. Souvent, pendant 
qu’elle travaillait, on voyait bien que son esprit était 
en Dieu. Il suffisait qu'une sœur parlt tendrement de 
Notre Seigneur, soit au jardin, soit en allant à table 
pour qu'elle fût transportée hors d'elle-même. Elle sau- 
tait d’un arbre à l’autre et les pressait contre son cœur, 
et répondait aux demandes qu'on lui adressait : — « II 
me semble que chaque arbre est Notre Seigneur Jésus- 
Christ. » 

Quand on allait au dortoir elle s’écriait : « Ah! cher 
Seigneur Jésus ! Montons ensemble la montagne ! » 

« Un jour, pendant l'office elle recitait les versets des 
deux chœurs. La prieure lui dit : — « Tu agis comme 
une oie, chante dans ton cœur et laisse l’autre tran- 
quille. » Elle se mit à agiter ses bras comme les ailes 
d’une oie jusqu’à ce que la prieure lui eût dit: — « Tu 
n'es pas une oie. » 

« Alheide avait un frère et une belle-sæœur dont tous 
les enfants naissaient morts. Elle envoya vers eux pour 
leur dire : « Vois frère, ne sais-tu pas que la vengeance 
de Dieu est sur toi ? Tu sais bien que tu as tué ton beau- 
frère. C’est pourquoi tous tes enfants meurent avant 


leur naissance. Reconnais ton crime et toi et ta femme, 


entrez tous deux dans les ordres, sinon la colère divine 
vous atteindra. » Ce ménage suivit le conseil de la sainte 
sœur. Le mari devint chevalier teutonique et la femme 
entra dans notre couvent. 


CHAPITRE 11 45 


« Il arrivait fréquemment qu’Alheide découvrait aux 
gens leurs vertus ou leurs fautes de la part de Notre 
Seigneur, 

« Lorsqu’approcha l'heure fixée par Dieu pour ter- 
miner sa vie, Alheide l’envoya annoncer à quelques 
sœurs. Les religieuses vinrent en disant : « A quoi 
penses-tu, chère Alheide de prendre congé de nous pen- 
dant la messe de Saint Pierre ? Ne nous as-tu pas dit : 
Si je vis le jour de Saint Pierre, je ne mourrai pas cette 
année. » Elle répondit : « Il y a aujourd’hui trente ans 
que le Seigneur m'a dit : — « Je te ménerai sur la 
montagne de myrrhe et je te couronnerai de gloire. 
Quand viendra le chant de l’alouette, tu chanteras 
devant ma Sainte Trinité. » — Je demandai : — « Sei- 
gneur, quand chante l’alouette ? » — Le Seigneur dit : 
— « Le jour de la chaire de Saint Pierre. » Et depuis, 
j'aitoujours cru que ma vie finirait ce jour-là. 

« Üne autre sœur ne voulait pas croire qu'elle allait 
mourir. Alheide lui dit : « Prépares-toi, tu mourras 
avant moi, et ce fût ainsi. » 

« Alheide mourut un vendredi à midi, avant les 
vépres de Saint Pierre, en répétant : — « Réjouis-toi, 
mon âme, réjouis-toi. Dimanche prochain, tu seras dans 
l’Éternité ! » Après sa mort elle devint plus lon qu'elle 
ne l'avait jamais été. 

« Pendant qu’on tablait pour cette sœur, une voix se 
fit entendre à une vieille religieuse : — « Cette sœur 
couchée sur de la paille (disait la voix) est digne d'entrer 
tout de suite au ciel. » La vénérable sœur alla à linfir- 
merie et vit couchée sur de la paille, une sœur appelée: 


46 CHAPITRE II 


_Rihza d’Ellenbach. (1) Rihza mourut quatre jours après 
la sainte sœur Alheide. Après sa mort le Seigneur parla 
à maître Frédéric, le vieux chapelain : — « Il ne faut 
pas, lui dit-il, laisser le grand office pour le petit. » (2). 
Le chapelain pensa qu'on ne devait pas omettre la 
messe du jour He celle de QE CHU en mémoire de 
cette sainte Rizha. > d 

Mais on ne peut 7 citer de cette naïve et charmante 
chronique. Nommons quelques sœurs au hasard : Voici 
Alheide d’'Hersbrüuck. Elle vint avec son mari à En- 
gelthal. Ce mari s'appelait Henri, il donna de grandes 
sommes pour les bâtisses du couvent. Sa femme servait 
les sœurs très aimablement, se réjouissant chaque fois 
qu'on lui confiait un office. Au moment de sa mort elle 
dit aux SŒurs : « Ghères sœurs, je dois vous confesser 
que, lorsque j'étais à Nüremberg, mon mari me demanda 
d’entrer dans votre communauté, mais je ne voulais pas. 
Peu après, Saint Dominique vint à moi dans l’église de 
Saint Sebald; je le lui refusai encore. Alors Marie, mère 
de miséricorde me pria à son tour et me dit d'entrer 
ici en me promettant, en récompense, de venir me 
chercher à ma mort. Chères sœurs, demeurez ici, afin 
que vous soyez témoins de sa visite. » Et cela arriva. 
La Mère de Dieu vint la chercher et lui montra son 
ravissant visage en lui disant qu’elle était une créature 
- choisie, qu’elle voulait combler de biens ; ainsi lui appa- 
raîtrait-elle avec son fils, encore une fois à sa mort. 
Cette sœur raconta sa vision, en montrant la place où 


(4) Ellenbach en Franconie au S.-0. de Hersbrück sur la Pegnitz. 
(2) C'est-à-dire : ces sœurs qui viennent de mourir n’ont pas 
besoin qu’on prie pour elles, car elles sont au ciel. 


CHAPITRE II 47 


se tenait Notre-Dame. — « Chères sœurs, ajouta-t-elle, 
ne manquez pas sa présence. » Cela fût. Le soir du 
jour des palmes, lorsque commença la fête de la Sainte 
Vierge, (1) Notre Seigneur vint dans le chœur pendant le 
Te Deum, au verset : « Et laudamus nomen tuum in 
seculum » et y resta jusqu’à la fin. Alors il se pencha 
vers la communauté, mais personne-ne le voyait sinon 
la Schülerin, la prieure ; il paraissait âge de trente 
ans. Après le Te Deum, il sortit du chœur et alla vers la 
sœur malade comme il avait dit. La sœur Alheide 
s’écria à haute voix : — « Notre Seigneur est venu avec 
sa chère Mère Marie ! » Toutes les sœurs tombérent à 
genoux en priant la mourante d’intercéder pour la 
communauté. Alheide revint à elle et causa tendrement 
avec Notre Seigneur. Les sœurs entendaient ses ré- 
ponses sans percevoir la voix du divin Maitre. Après la 
vision on lui demanda si elle avait prié pour la commu- 
nauté. Elle répondit : — « Il a fait une croix sur cha- 
cune de vous. » Ainsi finit Alheide, d’une sainte mort. 

Une autre sœur, Cunégonde de Evystett est la petite 
fille de la fondatrice. 

Elle alla un jour après Matines (2) hors du chœur; il 
faisait déjà jour. Elle entendit le chapelain disant la 
messe. Elle était près de la porte à laquelle aboutit le 
chemin dallé qui mène à l’église, et vit cent gâteaux qui 
y étaient rangés. Le beau tilleul qui se trouve à côté, 
avait toutes ses feuilles changées en étoiles du matin qui 


(4) I s’agit sans doute de la fête de l’Annonciation qui arriva 
dans la Semaine Sainte, en 1279, 1290 et 1301. 

(2) Matines et Laudes se disent après minqit, soit dans la nuit, 
soit au matin. 


3) 


48 CHAPITRE 1] 


brillaient avec le plus bel éclat. Cela dura un instant, 
puis les étoiles devinrent tantôt grandes, tantôt petites. 
Quand elles remontaient au sommet, elles avaient Pair 
de se mouvoir. Elles se tenaient suspendues par leur 


propre force et si l’une disparaissait, une autre venait 


la remplacer. Tout cela était d'un effet merveilleux, 
au-dessus de toute compréhension humaine. Elle laissa 
le chapelain continuer sa messe et alla vers l'arbre. 
Elle aperçut sur les branches d'en dessous deux oiseaux 
grands comme des colombes et qui avaient leur forme. 
Ils étaient transparents comme du cristal et on voyait 
dans l'intérieur de leur corps comme une pierre de 
béryl. Cette vision dura jusqu’au premier signal de 
prime. Alors les étoiles disparurent et l’arbre reprit ses 
feuilles naturelles. Cunégonde alla à prime et resta 
préoccupée, ne pouvant comprendre cette vision. 
Quand elle assista à la messe basse, une voix lui dit : 


« Aimerais-tu savoir le sens de cette vision? » Elle 
répondit : « Certes. » — « Elle signifie (dit la voix) 
qu’au commencement de ce couvent, il fut habité par . 
des personnes très saintes et très riches en grâces. 
Notre Seigneur connaît toutes choses par sa préscience. 
(IL sait) qu’à l'instant où cette communauté aura atteint 
son plus haut point de sainteté, les grâces diminueront 
mais ne disparaîtront jamais. (1) Il s’y trouvera toujours 
une créature à laquelle le divin Maître accordera des 
faveurs spéciales, tant que le couvent subsistera. Il 


(1) La sainteté excellente des premières sœurs était représentée 
parles gâteaux.L'arbre signifiait le couvent, et ses feuilleschangées 
en étoiles, les grâces merveilleuses, d’abord innombrables, puis 
diminuant peu à peu, avec la perfection des religieuses. 


CHAPITRE 1] 49 


rassemblera lui-même ici celles qui marchent dans sa 
grâce. Et situ veux avoir une assurance de ma parole, 
ecoute : Tu as aperçu deux oiseaux, ils signitient que 
deux des plus saintes sœurs vont vous quitter prochai- 
nement. » Cunégonde (sortit de l’église) après la messe 
et on lui dit qu’Alheide d'Igelstat allait mourir, et (la 
sœur) qui là servait mourut peu après. Toutes deux 
étaient de très saintes personnes. 

« Je vais vous parler de cette sainte Alheide d’Igelstat 
et de sa vié. Elle avait été héguine avant de venir à 
nous. Elle observait la règle avec une grande séverite 
et gardait surtout le silence. Rien ne le lui fit jamais 
rompre. Les sœurs remarquèrent que, au chœur, quand 
elle ne chantait pas, elle repétait sans cesse : Jésus- 
Christ, Jésus-Christ ! Sa manière d’être avec le monde 
rendait meilleurs ceux qui lui parlaient. Notre Seigneur 
lui imposa lépreuve d’expier pour le couvent en la 
rendant malade. « Ne t’afflige pas, lui dit-il, si tu expies 
pour les autres. Je serai moi-même ton époux. » Et il 
accomplit sa promesse. Elle commença la plus sainte 
vie qui se puisse mener sur cette terre. Elle ne prit 
plus jamais qu’un peu d’eau et de pain. Elle se donnait 
la discipline tous les jours et veillait toutes les nuits 
avant Matines et non après, car elle disait : « Personne 
n’est-là (au chœur) avant Matines et après l'office, il y 
a quelqu'un. » Au bout de plusieurs années d’une 
existence aussi parfaite, Notre Seigneur lui apparut et 
lui annonça qu’il allait la reprendre dans la bienheureuse 
éternité. Alheide avait une amie, elle s’appelait Mech- 
tilde Krumpsitin. Notre Seigneur lui apparut cette même 
nuit et lui dit : — « Je vais prendre ton amie auprès de 


50 CHAPITRE HN 


moi. » Le matin quand elles se revirent, elles se con- 
ticrent leurs visions. Alheide dit à Mechtilde : — « On 
voit que tu as une âme plus pure, il a parlé plus avec 
toi qu'avec moi. » | 

« Une nuit qu’elles récitaient Matines ensemble — 
elles disaient si pieusement leur office qu’elles ne se 
regardaient jamais, — Alheide se retourna vers Mech- 
tilde et la regarda gravement. Gomme cet acte lui parut 
tout à fait extraordinaire, Mechtilde, au matin suivant, 
demanda à son amie : Pourquoi m’as-tu regardé cette 
nuit? Alheide répondit : « Je sentais avec certitude la 
présence de Dieu auprès de moi et il me semblait qu’il 
était encore meilleur pour toi. » 

« Quand cette bienheureuse Alheide fut près de 
mourir, elle dit : « Je suis une fraîche rosée! » Et 
elle répétait des paroles si douces et si tendres que 
tous ceux qui l’approchaient se sentaient pénétrés 
d'amour. Elle fit venir secrètement son amie et la 
remercia avec une grande reconnaissance de tous les 
services qu'elle lui avait rendus. — « Tu ne m'as jamais 
repoussé dans mes soufirances, dit-elle, et tu m’as 
toujours aidée avec amour. Dis-moi, maintenant, ce que 
tu souhaites obtenir de Dieu,'car il m'a dit : «Ce que tu 
me dermanderas à la mort, tu l’obtiendras. » Mechtilde 
répondit : — «Je ne désire obtenir autre chose que la 
grâce de devenir parfaite. » Alheide lui dit ensuite : 
« Je l'annonce que tu ne mourras pas ici, tu seras élue 
prieure d'Aurach et tu v seras enterrée. » (1) 

Citons encore Mechtilde Krumpsitin qu’une petite fille 


(4) Frauenaurach, couvent non loin d’Erlangen. 


CHAPITRE Il Di 


du village d'Entenberg voit monter au ciel, Irmgard 
d’Eystett souriant à la Sainte Trinité qui la réconforte 
dans son agonie et dit : « Je suis couchée comme un 
agneau; » Gertrude de Hapurch si sévère pour elle- 
mème qu’elle se refuse la douceur de la moindre con- 
versation en s’écriant : « Quelle est la créature pour 
laquelle je voudrais rompre le silence ! » et qui, au 
moment de la mort, entonne un chant d'allegresse. 
Alheide de Grindloch qui apparait aprés sa mort et 
annonce à ses sœurs qu’elle contemple la Sainte Trinité 
et qu’elle est brillante comme un cristal, parce que 
son cœur a été toujours occupé de la grandeur de 
Dieu. 

Hedwige de Regensbourg voit le divin Maitre dans Île 
chœur du couvent. C’est elle qui, dans sa jeunesse, 
poursuivie par les soldats de l'empereur Conrad, (1) est 
miraculeusement préservée, alors que, tout en courant 
pour fuir, elle récitait des vers en l'honneur de l'amour 
de Dieu, Dimut de Nuremberg est assistée à sa mort 
par Saint Martin; Bertha Markerin à la promesse du 
roi David de venir charmer sa mort par les accords de 
sa harpe ; Mechtilde et sa sœur Sophie de Netstein sont 
ravies, voient le ciel, Sophie meurt à 24 ans dans une 
extase; la sœur Jewt d'Unzelhoven voit l'enfant Jésus 
à l’élévation. 


1) Conrad 1V, fils de Frédérie I, élevé à l'école de son père, 
fut, dès son élection, en querelle avec le Saint Siège, 11 poussa 
limpiété et la eruauté jusqu’à abandonner pendant un temps fixé, 
les eouvents et le elergé de l'empire à la brutalité de ses soldats. 
I y eut alors en Allemagne beaucoup de pillages, de massacres 
et de crimes. 


592 CHAPITRE I] 


Il faut s'arrêter. Toutes ces saintes moniales forment 
comme une couronne de fleurs célestes parfumées de 
Pardeur enivrante du paradis. Elles encadrent d’une 
beauté mystérieuse les trois grandes dominicaines dont 
nous allons essayer d'esquisser le portrait par leurs 
propres révélations. | 


CHAPITRE I 


Christine Ebner. — Ses parents. — Son enfance. 
Ses premières années à Engelthal. 


Nous pouvons maintenant nous former une idée du 
couvent d'Engelthal et de ses moniales. Dans lintérieur 
du cloître, c’est un courant impétueux d’ascèse mystique, 
d'amour de Dieu, d'aspiration vers le ciel. Au dehors 
c’est un phare éclatant qui guide les âmes plongées dans 
la nuit obscure du doute, du malheur, de langoisse 
religieuse qui troublait alors l'Allemagne. On vient de 
partout prier dans le sanctuaire, chercher au couvent 
un asile, un conseil, des prières, des consolations. 

Au milieu des misères, des batailles, des égarements 
de la conscience, combien le couvent devait paraître 
délicieux de calme et de paix ! Jamais peut-être il n’y 
eut un tel mouvement vers les cloîtres. Depuis les fils 
de roi jusqu'aux pauvres manants, tous sollicitaient 
humble bure avec la sécurité de l’âme. Et les cou- 
vents se multipliaient partout et aussitôt devenaient 
trop petits pour contenir leurs hôtes. 

Cette abondance de vocations devait même parfois 
être un danger pour les couvents eux-mêmes. Mais, à 
l’époque dont nous parlons ils étaient surtout un bien- 
fait en Allemagne alors que, pour les peuples de Pempire, 


D4 CHAPITRE IH , 


le centre du catholicisme semblait voilé par l’éloigne- 
ment des Papes à Avignon et que j’axe du monde 
religieux se faussait pour les nations par l'abandon de 
Rome. 

Ainsi que le dit le Père Lechner : « Les âmes privi- 
legiées des couvents au quatorzième siècle, devenaient 
des flambeaux places sur des chandeliers pour indiquer. 
le chemin à tant d’esprits errants au unilieu des troubles 
causés par les querelles des empereurs avec les Papes. 
Aussi venait-on de toutes parts frapper à la porte des 
couvents et à Engelthal comme ailleurs, les sœurs se 
voyaient souvent obligées de quitter les douceurs de la 
contemplation pour écouter les visiteurs qui venaient 
leur demander un secours moral ou matériel. | 

La vie des nonnes d'Engelthal se partageait donc 
entre les exercices religieux, la pratique d’une ascèse 
rigoureuse et les œuvres de. charité. 

Au milieu de tant de saintes âmes favorisées, presque 
toutes, d’extases et de révélations, Christine Ebner 
brillait d'un vif éclat, autant par son incontestable 
sainteté que par sa haute intelligence et la culture de 
son esprit. L'ordre qu’elle reçût de rédiger la chronique 
du couvent prouve qu’elle était considérée comme da 
plus capable parmi les sœurs. Elle n’en fut pas moins, 
pendant les premières années de son séjour au couvent, 
l'objet de l’antipathie de quelques-unes. Plusieurs des 
religieuses d'Engelthal, soit par des aspérités de carac- 
tère, soit par erreur de jugement, firent beaucoup 
soufirir Christine, très sensible à la malveillance et 
aux mauvais procédés. 

Christine Ebner appartenait à l’une des familles les 


ASS 


CHAPITRE ÏII] Ye) 


plus considérables de Nüremberg qui, dés le treizième 
siècle y jouissait d’une haute situation et d’une influence 
prépondérante. Il serait trop long d'entrer ici dans les 
discussions et dans les recherches savantes provoquées 
par le peu de clarté des documents généalogiques de 
cette époque. Nous admettrons les assertions de 
Lochner qui a étudié à fond les différents recueils de 
Nüremberg, du Saint Empire et de la famille Ebner, 
lesquels donnent comme ancêtres à Christine un certain 
Eberhart Ebner, époux de la comtesse de Wolfsberg, 
tous deux grands parents de Seifried, père de notre 
moniale. | 

Seifried Ebner épousa Elisabeth de Kühdorf appelée 
selon l’usage du temps qui féminisait les noms de famille 
des femmes : Kühdorferin. De ce mariage naquit dix 
enfants dont Christine clôtura la belle série. Les noms 
et l'existence de ces dix enfants, à l’exception de la 
dernière, sont assez peu connus. On sait que deux filles, 
Dimut et Elisabeth entrèrent à Engelthal avant Chris- 
tine; deux autres, Agnès et Claire, prirent lhabit de 
Saint François chez les Clarisses de Nüremberg, Geut 
épousa Berthold Pfinzing et une autre épousa Albert 
Behaim VI. On ne connaît qu’un fils : Conrad. 

Les parents de Christine étaient de grands chrétiens. 
Pendant les mois qui précédèrent la naissance de son 
enfant béni, Elisabeth se sentit remplie d’une piété 
‘extraordinairement ardente. Elle se plongeait souvent 
dans la contemplation des souffrances de Notre Seigneur 
Jésus-Christ. Elle aurait voulu souffrir avec lui et 
— chose peut-être unique — elle pria le Rédempteur 
de la rendre plus étroitement semblable à lui par la 


36 : CUAPITRE II 


souffrance, en lui rendant la naissance de son enfant 
particulièrement douloureuse. En gage de ce pieux 
désir, elle promit, si l'enfant naissait un Vendredi- 
Saint, de l’appeler Chrétien, si c'était un garcon, Chris- 
tine si c'était une fille. 

Christine dit, dans ses révélations, que sa mère, 
pendant qu’elle la portait, se sentait souvent animée 
d'une joie débordante. Elle aimait cette enfant encore 
inconnue d’une tendresse mystérieuse, et parfois pressait 
si fort son cœur de ses deux mains qu'il fallait user de 
violence pour les lui détacher, e peur qu’elle ne se fit 
mal, à elle ou à l'enfant. 

Selon le vœu d’Elisabeth, Christine naquit le Vendredi- 
Saint de l’an 1277, pendant qu'on lisait la Passion. La 
pauvre femme souffrit si horriblement qu’on craignit 
qu'elle ne mourut. « Jamais, disait-elle, je n'ai autant 
souffert pour aucun de mes enfants.» 

« Et, écrit Christine, cela arriva en la ville de 
Nüremberg, comme on compte, de la naissance du 
Christ mil deux cent et septante-sept annees, et l'enfant 
füt baptisée en l’église de Saint Sebald, le soir de 
Pâques, et on l’appela Christine. » 

On comprend que les enfants d’une telle mère ne 
pouvaient qu'être éleves avec grande sollicitude. Dès 
que leur intelligence commençait à s’éveiller, on dé- 
veloppait leur âme en la tournant vers Dieu, afin que 
la piété fût comme la base de toute leur science future. 
Chez Christine on semait dans un terrain qui devait 
produire au centuple. Les dispositions extraordinaires 
de l'enfant pour la piete et la vertu se montrèrent dès 
qu’elle pût entendre et agir. Elle recherchait d’instinct 


CHAPITRE Il] 51 


la perfection. Elle avoue qu’elle aimait la vérité et ne 
mentit que deux fois dans sa vie. Encore était-ce par 
ignorance enfantine. Elle n'avait que six et sept ans 
quand elle commit ces peccadiles. 

Christine, dans son autobiographie nous apprend ce 
qu'était l’éducation d’une jeune fille noble d'Allemagne 
au moyen-âge. Seifried Ebner paraît avoir habite ordi- 
nairement Nüremberg. Christine ne mentionne pas de 
château à ses parents. [ls jouissaient d’une situation 
très importante dans le pays. Leur maison de famille, 
« Am Salzmarkt » était une somptueuse habitation fort 
importante sans doute, puisque nous verrons l’empe- 
reur Louis de Bavière y séjourner. 

Elisabeth Ebner, ayant conduit sa petite Christine 
âgée de sept ans, écouter un sermon sur la beauté de la 
pauvreté et le détachement du monde par amour du 
Christ, l'enfant reçût une si vive impression de cette 
prédication, qu'elle conçût dès lors le désir ardent 
d'entrer au couvent, surtout dans un ordre où elle 
pourrait mendier. Elle aurait voulu tout de suite 
pouvoir mendier et, pressentant que ses parents S’Op- 
poseraient à cette fantaisie, elle cherchait dans sa petite 
tête, les moyens de parvenir à ses fins. Elle supplia 
l’une de ses sœurs de l'aider, et celle-ci, voyant l'in- 
quiétude de l'enfant, la calma en lui promettant d'aller 
mendier avec elle. Christine tranquillisée, continua de 
prier, soit à l’église, soit ailleurs, pour obtenir l’humi- 
liation de la pauvreté. Ces désirs travaillaient l’imagina- 
tion de lenfant. Dans son lit avant de s’endormir, elle 
répétait en soupirant : « Quand viendra le jour où je 
pourrai aller mendier pour l’amour de Dieu ? » Et elle 


38 * CHAPITRE IH 


continuait ainsi de soupirer et de prier ardemment, 
jusqu’à ce que le sommeil vint calmer son agitation. 
Son pére allait doucement écouter ce que disait sa 
petite fille, et S'étonnait grandement, ne comprenant pas 
ce qu'elle voulait. 

Christine, en attendant qu'elle pût embrasser Îla 
pauvreté parfaite, calmait la vivacité de ses désirs en 
s’exercant de son mieux à la pratique de cette vertu. 
Elle distribuait à d’autres enfants tout ce qu’on lui 
donnait de jouets, de friandises, de babioles. Parfois 
elle éprouvait tant de peine à se séparer de certaines 
choses que les larmes lui montaient aux yeux. Mais 
aussitôt elle domptait ce sentiment involontaire par 
amour pour la pauvreté. Si on lui observait qu’elle 
donnait beaucoup trop, elle répondait : « Je suis si 
heureuse quand je suis pauvre ! » 

Seifried Ebner était le digne époux Elisabeth. 
Comme elle, il possédait une grande foi, une piété qui 
se manifestait dans toutes ses actions, et souvent d’une 
facon touchante. Ainsi, pendant le Carême, il faisait 
tous les jours manger à sa table deux religieuses, et le 
jour des Rameaux, il invitait toute la communaute. 
Christine s’empressait à servir les sœurs, croyant servir 
le Sauveur lui-même. Elle ne quittait pas ces hôtes 
bénis et si elle découvrait dans une sœur une plus 
grande piété, elle lui réservait un présent particulier: 
qu'elle avait préparé davance. Quand les sœurs pre- 
naient congé, l’enfant leur demandait avec instance de 
. prier pour elle, afin qu’elle put bientôt quitter le monde. 

Un jour une des sœurs lui répondit qu’elle pouvait 
ètre tranquille et que son vœu serait exaucé : elle 


CHAPITRE II] D 


entrerait au couvent. Christine en füt toute réjouie. 
Les pieux Ebner aimaient à voir leur dernière née 
montrer, si jeune encore, de si grands sentiments de 
piété. Son père surtout ne lui refusait rien de ce 
qu’elle demandait. 

L'amour du cloître croissait toujours davantage en 
Christine. Pour arriver au but de ses désirs, elle cher- 
chait à intéresser à sa cause la mère de Dieu et son 
divin Fils, espérant tout d’une si puissante protection. 
En attendant la petite fille s’exerçait de son mieux à la 
vie claustrale. Elle trouvait d'emblée le chemin de la 
sainteté. Toute petite, elle avait entendu la conversation 
de deux religieuses qui s'entretenaient des avantages 
de la mortitication et des pénitences corporelles, Chris- 
tine frappée de ce qu’elle apprenait ainsi, en garda un 
souvenir très vif. Elle-même se tit, en cachette, une 
discipline et s'en frappait de toute la force de ses 
faibles bras. Les enfants, compagnons de ses jeux, 
qui avaient découvert les flagellations de leur amie 
disaient à sa sœur aînée : Christine est une sainte ! 

Seifried et Elisabeth Ebner, croyant peut-être distraire 
Christine de pensées et de préoccupations trop exces- 
sives pour son jeune âge, la placérent en pension chez 
un cousin. Sans doute ils avaient prévenus leurs parents 
des goûts de pauvreté et de vie religieuse de l'enfant, 
car ce cousin et sa famille se mirent en devoir de la 
dissuader d'entrer au couvent. On lui disait sans cesse 
qu'elle trouverait le bonheur dans le monde tout aussi 
bien que dans le cloître. Christine fut profondément 
affligée. Elle voulut quitter cette maison où on la tour- 
mentait et, croyant naivement que tous les moyens 


60 CHAPITRE Hi 


étaient bons à prendre, elle imagina de se plaindre à 
ses parents qu'on ne lui donnait pas à manger. C’est 
ce petit mensonge qu'elle regretta amérement toute 
sa vie. 

On la ramena néanmoins à la maison paternelle. Elle 
y gardait une réserve prudente bien au-dessus de son 
âge. Elle comprenait d'instinet le soin excessif qu’exige 
la préservation de lPinnocence., Un serviteur de Ja mai- 
son avait pour elle une amitié sans doute fort honnète, 
mais qui se manifestait, comme on le fait avee Îles 
enfants, par des cajoleries et des manières affectueuses. 
Christine avait une telle horreur de la moindre fami- 
liarité que ces obsessions lui étaient insupportables. 

La fillette n'avait pas encore dix ans, lorsque ses 
parents la placèrent chez une femme très vertueuse et 
expérimentée, pour linstruire dans la récitation des 
psaumes et lui apprendre le latin. Dans cette maison 
habitait un prêtre de l’ordre des chevaliers teutoniques. 
Il s'appelait Henri de Regensbourg. 

C'était un homme très saint et de grand jugement. I 
se prit d'intérêt pour la petite Christine a cause de sa 
modestie, de sa piété, de sa vive intelligence et de son 
caractère plein de franchise et de courage. Henri, 
avec une affection toute paternelle, voulüt lui-même 
former cette jeune âme à la vertu et à la pieté. I lui 
apprit à se confesser, à méditer, et la prépara à faire sa 
première communion. Christine écoutait avidement ces 
saintes instructions et en profitait parfaitement. Elle 
aspirait avec tant de ferveur à recevoir son Dieu, qu’elle 
décida le frère Henri à l’admettre à la table eucharis- 
tique. Le très jeune âge de l’enfant effrayait sans doute 


CHAPITRE 11] GI 


les parents. Ts demanderent qu'on attendit encore, 
mais le frère Henri connaissait à fond sa pieuse élève 
et les admirables dispositions de son cœur. « Il se dit, 
raconte Christine, si le roi et toute la ville voulaient 
m'empêcher de la communier, je ne le ferais point, car 
il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Il savait 
que c'était la volonté de Dieu et, eflectivement, le jour 
des Rameaux de l’an 1287, quand le peuple eût quitté 
l’église, le frère Henri donna à Christine la sainte 
hostie après laquelle elle soupirait si ardemment. 

Ce bon chevalier teutonique était un protecteur vigi- 
lant pour Christine. Il suivait Journellement le travail 
opéré par Dieu dans cette pure âme d’enfant et jugeait 
qu'elle était destinée à grandes choses. Il combattit 
vivement les projets de Seifried Ebner et de sa femme, 
qui voulaient mener leur fille dans le monde et, 
probablement, avaient déjà projeté un mariage pour 
elle : « Les hommes ont des projets, répétait le saint 
prêtre, mais Dieu les change selon sa volonté. » Et 
on s’étonnait, dans toute la parenté de Christine, de 
cette décision de l'enfant qui, invariablement, déclarait 
qu'elle irait au couvent. 

Depuis sa première communion, Christine se fortifiait 
et s’enflammait toujours davantage dans la voie de 
piété qu’elle avait adoptée. Elle priait jour et nuit pour 
obtenir le consentement de ses parents à son entrée en 
religion. Rien ne pouvait la retenir dans le monde. Elle 
ne voulait que Jésus seul. 

Une touchante union régnait entre les enfants de 
Seifried ;Ebner. La petite Christine était chérie de tous, 
comme la plus jeune et la plus aimable. L'enfant avait 


69 CHAPITRE II] 


confie à ses Sœurs ainées son désir d'entrer au couvent, 
et sans doute les avait priées de prendre sa défense 
auprès de ses parents. Il semble que ceux-ci aient fait 
une opposition très vive à ce désir de leur dernière fille, 
soit que. le projet de mariage leur tint fort à cœur, soit 
qu'ils eussent plus de peine à se séparer d’elle, ayant 
déja donné quatre filles à Dieu. Les Sœurs de Christine 
s’attristaient de cette opposition, en voyant la peine 
de leur Benjamine et priaient avec d’autant plus de 
ferveur; celles surtout qui étaient déjà au couvent, 
comprenaient mieux le désir de leur sœur. 

Un an environ après la première communion, il se 
passa un fait extraordinaire qui consola grandement les 
jeunes filles. 

Un jour que deux d’entre elles priaient avec ferveur 
devant une image de la Sainte Trinité, afin d'obtenir le 
consentement tant desire, elles eurent la pensée qu’elles 
eussent mieux fait d'allumer un cierge en plus des 
deux qui brülaient, le nombre trois honorant la Sainte 
Trinité. En cet instant même, elles virent tout à coup 
surgir un troisième cierge tout allumé qui se plaça 
entre les deux premiers. Très émues, les deux sœurs 
redoublérent leurs supplications et l’une d'elle ravie en 
extase, vit Christine devant elle en costume religieux. 

Il est probable que ces deux sœurs étaient Dimut et 
Elisabeth. Un des manuscrits étudiés par Lochner dit 
que ce miracle eût lieu pour les deux sœurs déjà au 
couvent. À la suite de cette vision elles ne doutèrent 
plus que Christine ne vint bientôt les rejoindre. 

Cet évènement fut connu aussitôt dans la famille et 
ébranla beaucoup les idées des parents de Christine 


CHAPITRE 1 63 


sur l'établissement de leur fille dans le monde. Seifried 
et sa femme étaient trop sincèrement chrétiens pour 
hésiter davantage à faire à Dieu le sacrifice de leur 
dernier enfant. La grande jeunesse de Christine leur 
avait fait craindre qu'elle ne pût comprendre l’impor- 
tance d’une décision aussi grave. A douze ans, on peut 
se laisser emporter par une fantaisie irraisonnée. Mais 
en la voyant maintenir ses projets avec une décision 
presque virile en dépit de tous, les Ebner cessèrent 
toute opposition et Christine pût enfin entrer à Engel- 
thal pour s’y consacrer entièrement à Dieu. 

L'offrande qu'elle faisait d'elle même, n’était pas 
pour elle un vain mot. Malgré sa jeunesse, elle en 
sondait toute la gravité et voulût aussitôt commencer la 
vie parfaite qu’elle révait depuis le jour où elle avait pu 
l’apprécier. 

Christine crût que le meilleur moyen d’imiter Notre 
Seigneur, modèle de la perfection, était de commencer 
par mourir a elle-même, en matant son corps de telle 
sorte que jamais il n’essayât de se révolter. | 

« Je voulus, dit-elle, commencer par veiller beau- 
coup et par vaincre le sommeil. Pour cela, quel que fût 
le froid, je me couchai par terre, n'ayant qu’une chemise 
pour tout vêtement. Afin que les autres ne s’aperçus- 
sent pas de ce que je faisais (1) j'étais obligée de me 
tenir très tranquille et le froid suftisait pour m'empêcher 
de dormir. Je ne dormais parfois qu’une heure de la 
nuit. Comme je souffrais de ce manque de sommeil, il 

(1j La règle Dominicaine ne comportait pas le logement en 


cellules, mais en dortoir. Il est probable que chaque couchette 
for mait alcove ou était séparée par une cloison. 


64 CHAPITRE III 


n'arriva de lutter pendant sept heures pour me tenir 
éveillee. » 

Depuis l’âge de dix ans, Christine portait une chemise 
de crin. Elle ne l’ôta qu'une fois pendant une grave 
maladie. Outre cette penitence, elle se frottait avec des 
orties ou se couchait la nuit par dessus; elle s’en mettait 
mème sur la poitrine quelquefois. Elle se frappait avec 
des épines, des chaines, des branches de genevrier, et 
y mettait une telle force que son bras se lassait de 
frapper. À ces mortilications corporelles, effrayantes 
chez une enfant de douze et treize ans, Christine 
joignait la mortitication intérieure. Son naturel gai, 
ouvert, amiable, la portait à rechercher la societé des 
autres; elle voulüt se priver de ces innocentes distrac- 
tions en évitant les conversations. Elle se refusait toute 
récréation, toute plaisanterie avec les jeunes novices de 
son àge ; elle se priva même de tout entretien. L’ardeur 
qui la portait vers la perfection l’entrainait, si on peut 
s'exprimer ainsi, dans les excès. 

C'est aussi ce que jugeaient les religieuses plus âgées, 
ainsi que les moins ferventes. Les pénitences et l’ar- 
deur violente de l’ascèse de Christine effrayaient les unes. 
et faisaient honte aux autres. On craignait que l’ardente 
novice ne se laissât emporter par un enthousiasme 
trop peu pondéré ; quelques-unes se fâchérent contre 
cette petite sœur qui, à peine entrée au couvent, prenait 
des allures de grande sainte. Une véritable cabale se 
monta contre la pauvre enfant. 

« Les sœurs, écrit-elle, me dirent : Pourquoi entre- 
prends-tu une vie que tu ne pourras pas continuer ? 
Quand tu verras que tu dois t’arrêter, tu te dépiteras, 


CHAPITRE HI E 6) 
on se moquera de toi et tu seras bien confuse. La 
Jeunesse est capricieuse, un jour tu en auras assez. 
Par ta folie tu gâtes ta sante, et alors, pourras-tu servir 
Dieu comme tu le dois, raisonnablement et en toute 
perfection? A ces discours, je fus extrémement desolce, 
J'eus à combattre de grands découragements et un 
foule de scrupules. Je me mis à craindre les admones- 
tations et les bavardages des autres. Je n'osai plus 
continuer ma vie de pénitence, telle que je Pavais 
commencée et cependant, je souffrais beaucoup de n°: 
pas la continuer, je ne pouvais me décider à l'aban- 
donner. J'étais plongée dans des alternatives pleines 
d'angoisses. À ces peines intérieures se joignirent les 
menaces et les coups, car les sœurs me traitaient dure- 
ment. Au chœur surtout, j'étais l'objet de grosses 
réprimandes et on m'accablait de punitions. (1) Mais 
Dieu me donna toujours la patience nécessaire pour 
souffrir avec résignation. » 

Christine continue en prenant la troisième per- 
sonne. (2) « Elle désira le martyre à l’âge de treize ans 
et cette pensée lui vint à lesprit : « Faut-il qu’elle 
souffre le martyre? Et si jamais elle reculait devant 
l’excès de souffrances ? Si elle commettait une làchete ? 
Pour connaître son endurance, un jour de Vendredi- 
Saint, elle pria une sœur de lui donner une tres dure 


(4) Les manquements dans la récitation de loftice, les fautes 
de rite sont punies dans les couvents bien disciplinés. 

(2) Nous avons dit dans l’avant-propos que les révélations de 
- Christine Ebner ont été écrites en partie par elle, en partie par 
son confesseur. 1l est probable que le confesseur a écrit les par- 
ties à la 3° personne. 


66 CO CHAPITRE HI 


discipline. La sœur exécuta si fidèlement ce qu’on lui 
demandait que Christine éprouva de cuisantes douleurs. 
Elle crût qu'elle allait demander grâce. Mais Dieu lui 
donna la force et le courage de subir son supplice 
jusqu’au bout et plus la douleur augmentait, plus son 
courage s’enflammait, Dans l'ardeur de son zèle, elle 
désirait le feu et le gril pour consommer son martyre. 
Elle reconnut intérieurement que lexpérience qu’elle 
venait de faire lui avait servi à sonder son courage, et 
quelle était capable de souffrir sans faiblesse une 
semblable torture. 

« Cette même année, entendant conter qu’un prêtre 
avait laissé tomber une hostie consacrée, elle en fût si 
affligée qu'elle se fustigea de toutes ses forces avec des 
orties, en expiation de ce manque de respect à Dieu. 

« Elle commença à prendre de très rudes disciplines 
tous les vendredis, dés l’âge de quatorze ans. Avec les 
années, elle augmenta ses macérations et souvent elle 
était douloureusement écorchée et saignait beaucoup. 
Son jeune sang coulait avec tant d’abondance que sa 
robe lui collait au dos et elle ne savait plus comment se 
tenir, n'osant s'appuyer sur rien à cause des souf- 
frances causées par ses plaies. » Elle prenait ordinaire- 
ment ces disciplines avec des verges, des épines ou des 
orties. | 

Les forces de Ja nature humaine ont des limites et 
Christine, à ce point de vue, abusait de ses forces. 
Ses pénitences, au-dessus de la nature humaine, mon- 
traient clairement que Dicu la menait par une voix 
différente de la voie du commun des chrétiens et même 
des religieux. Ce que d’autres eussent difficilement 


CHAPITRE 11] 67 


supporté à la force de l’âge, cette enfant de treize ans 
le subissait sans peine, Cependant l'épreuve de la mala- 
die ne l'avait pas encore atteinte, elle devait y passer, 
car c’est là que Dieu éprouve la patience et la résigna- 
tion de ces vrais serviteurs. 

À l’âge de quatorze ans, Dieu ne soutenant plus ses 
forces miraculeusement, Christine tomba gravement 
malade. Pendant de longs jours de faiblesse, elle tit un 
retour sur elle-même et demanda à faire une confession 
générale, Cette confession tit naître en elle un tel 
repentir de ses péches, qu’elle commença à les pleurer 
avec abondance.'fl semblait que ses yeux fussent deve- 
nus deux sources de larmes. Pendant les quatre 
semaines qui suivirent cette confession, ce furent des 
pleurs ininterrompus. Elle pleurait au lit, à table, à 
l'ouvrage, partout, mais surtout quand la communaute 
était rassemblée. Ces larmes continuelles finirent par 
lui.irriter la peau, qui se crevassa et causa à la pauvre 
désolée de vives douleurs. Ce déluge de pleurs finit 
par impatienter les autres sœurs, surtout celles qui 
n’aimaient pas Christine; les punitions redoublérent. 
bristine $’efforçait d’être patiente et de ne donner 
lieu à aucun reproche. Souvent elle ne se couchait pas 
afin de ne pas manquer les Matines. 

Cette môême confession générale avait ranimé plus 
fortement encore son désir de se modeler toujours 
davantage sur son divin modéle. Ne sachant qu'inventer 
pour exprimer son amour, elle se fit un jour une croix 
en pleine chair, qu'elle se coupa sur à poitrine et elle 
eut le courage de la ciseler pour ainsi dire, avec un 
couteau, malgré l’atroce souffrance qu’elle ressentait. 


68 CHAPITRE Hi 


Mais peu importaient à la courageuse enfant les souf- 
frances qu'elle pouvait cacher. Ge qui lui était bien 
plus pénible, c’étaient ses larmes qui lui valaient à 
chaque instant des remarques désoblisgeantes, des mo- 
queries, voire même des coups. | 

I semble qu'en ce temps-là, la supérieure avait 
vraiment une animosité marquée pour Christine. Les 
punitions et les coups pleuvaient sur elle aux réunions 
de la communauté, mais surtout au chapitre. Les sœurs 
s'excitaient contre cette petite sainte éplorée et Ghris- 
tine passait de douloureuses heures n'ayant personne 
pour apaiser son excessive sensibilité ni pour la défen- 
dre, Sans doute ses propres sœurs mêmes la blamaient. 
On exigea qu’elle eût son tour de servir à table. Ce mal- 
heureux ruisseau de larmes qui, sans cesse, mondait le 
visage de Christine Jui rendait pénible tout emploi qui 
la mettait en évidence, 

Le premier Jour de service, les p'eurs redoublérent 
tellement qu'elle eût grand peine à remplir son ofice. 
Les sœurs se demanderent ironiquement : « Qu'est-il 
done arrivé à Ghristine ? Qu'a-t-elle à pleurer ainsi? La 
malheureuse redoublait de larmes dans sa confusion. 
Ah! Seigneur, Seigneur ! soupirait-elle, pourquoi ne 
me Jaisses-tu pas pleurer quand je suis seule avec toi 
et non devant le monde ? 

« Gette même année, dit Christine, je pris une 
chemise de crin et je me couchai souvent sur des 
orties. (1) Je veillai aussi avant ou après Matines, de 

‘1 Christine semble dire ici qu'elle prit le cilice pour la pre- 
anière fois alors que plus haut (p. 64, on dit qu'elle Le prit dès 
Page de 10 ans. I est probable que la chemise de erin de son 


CHAPITRE 11] 69 


façon à diminuer mon sommeil autant que possible. Au 
milieu de ces veilles, je fondais en larmes, puis, comme 
je craignais la vivacité ou la mauvaise humeur des 
autres, J'éteignais doucement ma lumière et je prenais 
une rude discipline. Chaque nuit, je récitais mille Ave 
Maria et d’autres prières. » 

Ce don des larmes dura plusieurs années, avec moins 
d'abondance et de tribulations, toutefois. Mais à cette 
. âme ardente le souvenir de la Passion, le récit d’un 
sacrilège, le péril d’une âme, suflisaient pour provoquer 
en elle une émotion violente qui ramenait les pleurs 
comme l'orage provoque la pluie. (4) 


enfance était un très léger cilice et que Christine ne le comptait 
pas comme un véritable instrument de pénitence, 

(1) On s’étonnera peut-être des coups et des punitions corpo- 
relles infligées à Christine, comme aussi de l’aversion que cer- 
taines sœurs lui portaient. Pour les coups, il faut remarquer 
qu’au moyen-âge, la punition corporelle était entrée si bien dans 
les mœurs qu'on la regardait comme toute naturelle. Quant aux 
mauvais sentiments de certaines sœurs, ils sont souvent permis 
par Dieu pour éprouver les âmes qu'il veut épurer davantage, en 
obscurcissant le jugement de ecrtains esprits étroits ou scrupuleux. 


CHAPITRE IV 


Vie mystique. — Premières révélations. 


_Nous avons déjà vu Pintensité de vie mystique 
régnant dans les cloîtres de l'Allemagne à l’époque dont 
nous nous occupons. Gette vie mystique devait néces- 
sairement déborder dans le monde extérieur : tel le 
ferment qui fait bouillonner le jeune vin, s'échappe en 
mousse abondante du vaisseau qui le renferme. Cet 
esprit de mystique rencontrait partout des âmes pré- 
parées qui s’en nourrissaient avidement.Malgré le triste 
etat de l’Eglise, les désordres du clergé, le schisme et 
les dissensions ecclésiastiques, une foi très vive régnait 
encore dans les peuples; foi souvent ignorante, mé- 
lëée de superstition et de naïveté, mais ardente, 
simple et par cela même, trouvant dans les principes de 
la mystique son aliment naturel. 

Les flagellants, les bégards et beaucoup d’autres 
sectes dévoyées qui surgirent alors n'étaient que Îles 
exagérations grossières dun principe mystique mal 
compris et mal dirigé. | 

Les habitudes pieuses des familles ne permettaient 
pas au scepticisme et au matérialisme de vivre à leur 
foyer. Les défiances ironiques, le respect humain 
étaient inconnus. On pouvait commettre de grands 


CHAPITRE IV | 71 
crimes, car les natures étaient impétueuses et violentes, 
mais on savait expier avec le mêmeentrainement. On n’'a- 
nalysait pas à la loupe les œuvres de Dieu, on s’étonnait 
plutôt des absences de miracles, que des miracles eux- 
mêmes. On vivait dans la simplicité d’une croyance qui 
rapprochait pour ainsi dire, Dieu et les saints, des 
hommes de la terre. Jésus, Marie, rs Anges auraient 
pu traverser une ville visiblement, sans étonner per- 
sonne. On craignait le diable, mais on ne le niait pas. 
Il jouait son rôle mauvais parmi les fidèles, ouvertement, 
n'ayant pas, comme maintenant, intérêt à se faire nier. 

Si, à cette foi simple et forte, on ajoute l'état d'esprit 
particulier à la Germanie, où l’amour du merveilleux, de 
la rêverie, dispose naturellement les âmes aux contem- 
plations imaginatives, on comprendra que le mysticisme 
en Allemagne ait trouvé un terrain tout special de cul- 
ture et de développement extraordinaire. 

. Ge qu'on a lu déjà sur Engelthal à pu donner une 
idée de l’atmosphère d’ardente piété d’un couvent à 
cette époque. Mais en dehors des couvents, beaucoup 
de laïques s’adonnaient à une vie de piété sérieuse, 
contemplative et penitente qui, parfois attirait sur eux 
des faveurs divines miraculeuses. 

La famille Ebner était une de ces familles ferventes 
où, dès leur premier pas, les enfants étaient exercés à 
une piété raisonnée et méthodique. On a vu Christine 
mise, dès l’âge de sept ans, sous la direction d’une 
maîtresse pour lui apprendre la récitation de l'office et 
le latin. Ce fait en dit assez long. 

Christine avait été formée et instruite par un homme 
de haute valeur. Henri de Regensbourg lui avait appris 


72 | CHAPITRE IV 

a mener le travail de sa perfection avec cette effrayante 
énergie que Gôrres appelle la mystique purgative, c’est- 
à-dire le travail d’assujettissement absolu du corps et 
des sens à l'âme. 

Le Père Lechner dit que Christine tirait la source de 
ses larmes de cette récollection intérieure qui est le 
premier degre de la vie mystique, et que Dieu lui fit 
“apidement parcourir les autres degres : Le silence 
spirituel pendant lequel l'âme considère Dieu dans un 
saint étonnement et se trouve dans une immobilité 
forcée, comme si elle était enchaînée devant lui; le 
repos dans la prière, où l’âme pressent le voisinage de 
Dieu; puis les saintes caresses divines qui plongent 
l’âme dans un ocean de délices et la jettent dans Îles 
bras de Dieu; la soif d'amour vient ensuite, et, avec 
lPapôtre, on ne désire plus rien que d'être auprès du 
Seigneur, délivré de tous les liens du corps; cette soif 
méne au contact de Dieu qui se montre intérieurement 
à l'âme. Entin, comme couronnement à ce merveilleux 
édifice arrive l'union d'amour, l’extase, le mariage mys- 
tique avec Jesus. 

Et Christine n’a pas quinze ans lorsque Dieu lappelle 
au sommet de l'échelle mystique, la plaçant du même 
coup à côté de ses illustres sœurs, des Gertrude, des 
Mechtildé, des Hildegarde ! 

Preger attribue aussi à Henri de Regensbourg cette 
belle formation mystique (1). Il est certain que Christine 
devait à ce saint prêtre son éducation religieuse et sa 
direction vers les hauteurs de la plus sublime dévotion. 


(1) Preger. Die deutsche mystik. Tom 1}, p 269. 


CHAPITRE IV 73 


Ahristine avait quatorze ans lorsque, un dimanche, 
comme elle était au chœur, elle eût la vision de toute 
la communauté autour d'elle. Sept des sœurs lui paru- 
rent beaucoup plus belles et mieux parées que Îles 
autres. Tout à coup une mélodie délicieuse se tit enten- 
dre, sans que la jeune nonne püt se rendre compte de 
l'endroit d’où: elle venait. Elle comprit que c’étaient les 
anges qui chantaient. L’un d'eux commença à chanter 
seul ces mots : Jesu Christe cælestis medicus, et sur le 
seul mot de Jésus il vocalisa une si ravissante mélodie 
que pendant ce temps « on aurait pu réciter mille Ave 
Maria. » La jeune novice assure qu’elle serait morte de 
bonheur si l’ange eût continué encore. 

Les sept religieuses parées et ornées moururent pen- 
dant le carême suivant (1291). 

L'année d’après (1292) Christine fut entin admise à 
faire ses vœux. Elle avait quinze ans. Elle fit sa profes- 
sion le samedi avant la Passion. Le bonheur qu'elle 
ressentit en se donnant à Dieu pour toujours fut tel 
qu'elle renonce à lexprimer. Elle voulut accomplir cet 
acte solennel comme un sacrifice d’obéissance, en 
reconnaissance de la soumission avec laquelle Jésus- 
Christ offrit à son père céleste sa vie et sa mort pour le 

rachat de nos âmes. 

Christine prononça ses vœux avec une émotion grave 
et profonde, pleine du sentiment de la sincérité absolue 
du don d'elle-même qu’elle faisait à Dieu. 

Aussitôt après sa profession, la nouvelle sœur tomba 
malade. Elle inaugurait sa vie souffrante, longue chaîne 
de maladies qui la mettaient, pour ainsi dire, tous les 
ans au tombeau. Cette fois, on eéraignit sérienrsement 


74 CHAPITRE IV 


pour son existence. Les sœurs qui là soignaient ou la 
visitaient se sentaient emues de compassion pour cette 
pauvre enfant si patiente et si resignée. Christine atten- 
dait humblement la volonté de Dieu, lorsqu'elle eût, en 
vision, la visite de saint Jean l'Evangeliste.c Il paraissait 
comme un jeune homme de quinze ans et se tenait 
debout comme le prêtre à lPautel. « Je t’assure, dit-il, 
de la part de Dieu, que tu ne mourras pas dans cette 
maladie. Fais une confession générale et désormais vis 
dans la crainte de Dieu et dans son amour. Tu atteindras 
une sainte vieillesse. (Si tu ne vivais pas ainsi) tu ne 
l’atteindrais pas. » Et elle se trouva gueric bientôt. 

« Après la Noël, Dieu me pardonna mes peéeches ainsi 
que Je Pai écrit, » 

Les excessives mortitications de Christine, en affai- 
blissant son corps, lui donnaient l'aspect maladif et 
souffreteux. Elisabeth Ebner, sa mère, étant venue la 
voir, fut désolée de trouver sa tille dans cet état lamen- 
table. On lui révéla les pénitences que s’imposait la 
jeune sœur et la tendre mere s'effraya dune telle vio- 
lence. Au moins Christine devait-clle réparer ses forces 
“par une nourriture substantielle. Les Dominicaines 
avant pour régle de ne jamais manger de viande, 
Christine S'y conformait fidèlement. Les sœurs trop 
jeunes ou trop faibles qui devaient suivre un autre 
régime, mangeaieat dans un réfectoire séparé. Élisabeth 
Ebner obtint que sa tille irait prendre ses repas avec 
ces sœurs dispensées et paya même un supplément de 
nourriture pour étre assurée que Christine la recevrait. 
Celle-ci fut très affligee de cette disposition nouvelle, 
Ne pas suivre fidèlement la règle lui était un vrai su p- 


CHAPITRE IV 79 


plice. Son estomac, cependant, tiraille par la faim, lui 
donnait un vif désir de manger d’un aliment qui lui 
semblait très bon. Elle se résol'ut à suivre la règle en 
dépit de toutes les difficultés, car c'etait en usant de 
mille ruses qu'elle dissimulait son abstinence. Tantôt 
elle se servait, eoujrait sa viande comme si elle allait 
la manger, puis cachait les morceaux sous son pain. 
D’autres fois, elle laissait les autres se servir de façon 
qu'il ne lui restât plus rien. Quand elle ne pouvait 
absolument se soustraire à lobéissance, elle saupoudrait 
sa viande de cendre, afin de lui en ôter le bon goût. 
Quelque mauvaise que fut parfois la nourriture des 
sœurs, elle Ia trouvait toujours trop bonne pour elle. 
Elle dit humblement : « Si j'ai fait cela par crainte des 
personnes assises à côté de moi, ou pour un aütre 
motif, je ne puis le savoir. » 

Ælle voulut aussi se rationner dans sa boisson. Elle 
compta ses gorgées d'eau, ne se permettant qu’une 
quantité dérisoire. Quand elle était malade et qu’on 
lui donnait du vin, elle le réservait pour les pauvres. 
Elle en arriva à ce point de mortification qu’elle se 
refusa même toute position commode. Elle parle d’au- 
tres mortifications qu’elle ne détaille pas et avoue que 
la prieure dut souvent lui défendre ces excès de 
macérations. . | 

De tous côtés lui venaient les épreuves. Elle les narre 
avec simplicité, sans plainte. Dieu lui-même se montrait 
sévère pour elle; il l’exerçait durement, ayant l'air de 
repousser cet amour ardent et humble de sa petite 
servante. 

« J'avais seize ans, écrit-elle, lorsque je dis à mon 


76 CHAPITRE IV 


Dieu : Seigneur, que ferais-je pour l'être agréable ? 
Jésus répondit: Tu ne dois jamais te plaindre de ceux 
qui-te font de la peine, tu ne dois jamais te dérober à 
la régle et tu dois remercier Dieu de ses grâces. Toi et 
les autres hommes êtes tous des ingrats, vous oubliez 
tout le bien que je vous ai fait !» 

« Ah! Seigneur! s’ecrie Christine émuc, si j'avais la 
voix de tous les anges pour pouvoir te louer ! Si javais 
les souffrances de tous les hommes pour pourvoir te les 
offrir ! Si javais le sang de tous les martyrs pour te le 
donner! Si j'avais l’amour de tous les cœurs pour 
t'aimer ! | 

A ces accents sitendres, Jésus répond avec une 
apparente durete : « Une goutte du sang que j'ai versé, 
dit-il, vaut plus que le sang de tous les saints. Une 
pensée aimante de mon trés doux cœur est plus efficace 
que l'amour de tous les cœurs purs, que tu pourrais 
n'ofirir. Et comme Christine, aneantie dans son humi- 
lite, l’ecoute en tremblant, il la console par ces derniers 
mots : « Offre ma vie humaine à mon père et prends 
Pamour de mon cœur pour le lui présenter, ear il fait 
toutes choses pour et par moi. » 

Malgré sa grande jeunesse, Christine, par la grâce 
de Dieu, etait assez forte et assez croyante pour sup- 
porter le poids des mysteres les. plus effrayants de 
l’ordre surnaturel. | 

Une nuit, au dortoir, Christine et les autres sœurs 
entendirent une voix lamentable qui criait : Mon âme 
va mourir !.… Les religieuses effrayées ne savaient ce 
que pouvait signilier cet appel déchirant. 

Elles apprirent le lendemain, qu'à cette même heure, 


CHAPITRE IV 77 


était mort un miserable apostat, qui scandalisait tout le 
pays et causait un grand chagrin à la communaute. Cet 
homme, ancien abbe de Cisterciens, avait séduit une 
religieuse de son ordre et l'avait emmenée dans un 
endroit proche du couvent appele le « jardin du ciel » 
(Himmelsgarten). C'était un petit couvent abandonné, 
ayant appartenu jadis à l'Association des « Freres de 
Marie » (1). Üne petite chapelle y attenait. Le malheu- 
reux vivait là avec sa complice et quelques autres 
femmes. Christine n’explique pas comment il se fit 
qu’on l’enterradans l’église même du couvent d’Engelthal. 
Peu après, il apparut à Christine pendant son sommeil : 
« Il était tout entoure de feu, et les flammes sortaient 
de lui comme d’un tonneau de goudron, dit elle pitto- 
resquement. On ne voyait pas sa forme, à cause du feu 
qui le cachait. « Christine le conjura, par la puissance 
de Dieu, et le dernier jugement, de lui dire qui il était. 
Il se nomma. Elle lui demanda dans quel lieu il se 
trouvait. « Je souffre, répondit-il, toutes les peines que 
peut souffrir un moine renégat, parce que j'ai fait 
beaucoup de choses injustes, que j'ai perdu mon 
honneur, ma réputation, et donné un grand scandale. 
« Étes-vous préservé de la damnation? demanda la 
sœur. « Oui, répondit l’infortuné, mais ce fut bien 
difficile. J’ai obtenu cette grâce pour deux motifs : 


(1) Le père Lechner dit qu’il s'agit sans doute de l’ordre des 
« Serviteurs de Marie » ordre fondé à Marseille et approuvé en. 
4254 par le Pape Alexandre IV. Lorsque le deuxième Concile de 
Lyon (1274), supprima tous les ordres mendiants à l’exception 
des Dominieains, Franciscains, Carmélites et Augustins, ce petit 
couvent fut sans doute abandonné. 


78 CHAPITRE IV 


d'abord, lorsque j'allai mourir, votre vieux chapelain 
est venu vers moi, Il vit que j'avais un grand repentir 
et une profonde douleur de mes péchés et il me con- 
fessa. Je is une confession sincère, ce que je n'avais 
pas fait depuis longtemps, avant caché ma honte et ne 
voulant pas m'accuser d'avoir séduit des femmes. 
Celles que je rassemblai autour de moi, je les disais 
mes proches parentes. Le second motif qui m’attira la 
miséricorde de Dieu fut la dévotion très grande que 
jeus toujours pour le saint apôtre Jacques et pour 
d’autres saints que je ne cessais de vénérer malgré mes 
désordres. Ceux-ci se sont prosternés devant Dieu et 
Pont supplie de ne pas me damner. En signe de la 
vérité de mes paroles, va interroger le vieux chapelain. 
Christine alla le trouver et le bon prêtre lui dit que 
_€’était vrai (1). La misérable femme, complice du mort, 
vint aussi au couvent et contirma la vérité de cette 
révélation. Elle avait assisté aux derniers moments du 
malheureux qui, après avoir appelé à haute voix l’apôtre 
saint Jacques, avait récité le verset : Laudate Dominum 
in sanctis ejus, puis avait expire. 

L'état maladif qui affligea Christine de quatorze à 
vingt-trois ans lui attira, de la part de la supérieure, 
beaucoup de défenses qui la désolaient, parce qu’elles 


mettaient obstacles à ses désirs de mortifications. Un 


soir de Noël, comme elle se proposait de passer la nuit 
en adoration, la prieure lui défendit de rester à l’église 
plus longtemps que l’espace mis à réciter cinquante 


Paters. Après avoir prié, Christine quitta tristement le 


(1) Il ne pouvait comme confesseur, que constater que le péni- 


tent s'était confessé. 


CHAPITRE IV 19 


sanctuaire, pour aller Se mettre au lit. A peine fut-elle 
couchée qu’elle se trouva transportée en esprit à 
l’église où elle voyait la Sainte Vierge assise, son enfant 
dans les bras. Le petit Jesus était ravissant et sa sainte 
mére le pressait tendrement sur son cœur. Christine 
contemplait ce divin groupe avec Joie, $s’abimant dans 
une adoration pleine de douceur et priait pour obtenir 
le pardon de ses péchés. Mais l’enfant Jésus se taisait. 
Une colombe blanche vint voltiger auprès de la mère 
et de l'enfant. Christine comprit qu’elle représentait le 
Saint-Esprit. La colombe vola auprés d'elle et lui dit : 
« Toustes péchés te sont remis. Ne sois plus triste, 
l'enfant ne veut pas parler avec toi parce qu’il tient à se 
montrer tel qu’il était en la nuit de Noël, un petit nou- 
veau-né sans paroles. » 

Peu de temps après cette douce vision, la jeune 
moniale se mettait au lit, préoccupée de cette anxieuse 
question : Combien ne devrais-je pas souffrir pour 
atteindre le royaume de Dieu ? Le sommeil la prit dans 
ces pensées. 

— «Je rêvais, dit-elle, que la prieure tenait chapitre 
et ne voulait pas écouter mes fautes. Elle disait 
— « Que cette sœur aille devant le juste juge ! » 

J'étais debout, pleine de frayeur, et il me semblait 
que les anges venaient me chercher et me conduisaient 
hors du couvent, dans le lieu où Notre Seigneur rend 
la justice. Il avait à ses côtés ses douze apôtres et 
beaucoup de saints. Il jugeait un grand nombre d’âmes. 
Les unes étaient damnées, d’autres allaient en purga- 
toire. Le visage de ce divin juge était si sévère que je 
tremblais d’une peur extrême. Les anges me conduisi- 

7 


80 CHAPITRE IV 


rent devant lui et il me dit : « Regarde tout ce que tu 
as fait contre moi ? Je vis alors tous les péchés grands 
et petits que j'avais commis depuis longtemps, et quel- 
ques petits péchés que je n'avais pas pensé à confesser. 
Notre Seigneur me dit avec bonté : « Ne t’inquiètes pas 
du jugement des créatures, car mon jugement, quoique 
juste, est plus bienveillant que le leur. » Je ne puis 
comparer à aucun martyre la grande crainte et l’angoisse 
qui me transperçaient pendant toute cette scène, puis 
la frayeur s’apaisa ensuite. » (1) | 

Après les sévérites qui étaient pour Christine comme 
une discipline morale, venaient les douceurs des con- 
solations : « Je fus ravie peu après, écrit-elle, et je me 
trouvais dans la maison où les apôtres reçurent le 
Saint-Esprit sous la forme de langues de feu et je le 
reçus en même temps qu'eux. Je m'estimais bien indigné 
de toutes les choses sublimes que je voyais dans cette 
maison, car je pensais que ma vie avait été criminelle 
et que je ne pouvais prétendre à toutes ces grâces, 
quoique j'en aie déjà reçu de Dieu bien plus que je n’en 
meritais. » 

Peu de jours apres, alors que Christine remplissait 
loftice de portière, arriva au couvent une « petite 
sœur » de Nüremberg, peut-être une béguine, en tous 
cas une âme favorisée de Dieu. Elle salua la jeune 


(1) 11 est souvent question iei de visions ou de révélations en 
rêve. Le Seigneur dit à Christine lorsqu'elle avait vingt ans : 
Saches que tu ne dois pas prendre comme rêve ce que jete 
confie de mes secrets dans ton sommeil. Je t'ai parlé en toute 
vérité. Ainsi je parlai au prophôte Isaïe et je lui appris beaucoup 
de choses concernant l’avenir. 


CHAPITRE 1V S1 


sœur avec respect par ces mots : «Dame, vous avez 
reçu le Saint-Esprit avec les Apôtres. » Christine fut 
vivement contrariée, car elle cachait de son mieux 
les faveurs extraordinaires dont Dieu la eomblait. Elle 
réprimanda très vertement la petite sœur, lui disant 
qu'elle répétait des choses incroyables. Mais plus Chris- 
tine grondait, plus la bonne sœur recommençait : « Je 
le sais bien, je le sais bien, cela vous est arrive. » Les 
autres personnes qui étaient là ou qui passaient, s’arré- 
taient pour écouter cette étrange conversation et 
Christine dut se résigner à voir circuler partout le récit 
de sa vision. 

« C'est peut-être une punition que Dieu m'envoie ? » 
dit-elle humblement. 


CHAPITRE V 


Les croix. — Jésus pénitencier. 


Malgré ses austérites et ses macérations, Christine 
s'était développée avec les années, en même temps 
qu'elle se fortitiait. À vingt ans, elle avait atteint une 
belle stature et sa physionomie aimable lui attirait la 
sympathie. Ses révélations prouvent en clle un système 
nerveux très sensible, une constitution saine et bien 
équilibrée, un tempérament sanguin, mais dont tous les 
penchants étaient domptes et asservis. Sa vivacité lui 
servait à remplir avec courage tous les devoirs de sa 
vocation, à surmonter les obstacles, à chasser toute 
lâcheté. Sa mémoire etait excellente, son jugement 
éclairé, son esprit pénétrant, son imagination vive, son 
humeur toujours prête à faire le plus parfait. Des dons 
aussi remarquables, cultivées par une excellente éduca- 
tion en faisaient vraiment le vase d’élection, le jardin 
fleuri où Dieu voulait prendre sa demeure. Désormais 
entre elle et le bien añné, commence un dialogue d'amour 
qui ne s’achèvera qu'au ciel. Tantôt inondée de grâces, 
tantôt plongée dans la nuit glaciale, Christine demeure 
toujours pleine d’ardeur et de zèle. 

Christine, dit le Père Lechner, n’appartenait pas à 
cette classe de favorises qui marchent dans le chemin 


CHAPITRE V S3 


de Dieu avec tant de calme qu'on ne voit en eux aucune 
faute, méme insignitiante. Sa nature vive et ardente 
Pentrainait vers toutes les hauteurs. Son enthousiasme 
la poussait si loin qu'elle oubliait les pierres du chemin, 
S'y heurtait et trébuchait. Dieu voulait la laisser parfois 
inême, choir, atin de la maintenir dans lhumble dé- 
tiance. Elle avait trop à lutter contre la vanité, l’orgueil, 
l’amour propre, la colère, pour n'être pas blessée de 
temps en temps. Ges fautes lui donnaient l’occasion de_ 
s’abimer dans Phumilite, elle se Jetait avec d'autant 
plus dardeur: aux pieds du Seigneur. Reprenant ses 
exercices de pénitence avec plus de courage, son 
mérite devenait plus grand que celui d'autres tidèles 
qui, de nature paisible et pondérée, parcourent dun 
pas égal le chemin de la perfection. Les œuvres de 
renoncement, de mort à elle-même qu’elle à accomplies 
sont merveilleuses et, dit encore le Père Lechner, on 
_en trouve à peine de plus grandes ehez les saints 

canonises. » | 

C'est l'erreur commune des mondains, de s'étonner 
en constatant que. les saints commettent des fautes on 
ont des imperfections. Ts ne comprennent pas que là 
sainteté consiste surtout dans la manière de dompter 
les défauts de la mauvaise nature et de mortitier sa 
volonte. Beaucoup de saints avaient en eux les germes 
de nombreux défauts, et leur lutte pour couper sans 
cesse les rejetons de ces mauvaises herbes à duré 
jusqu'à leur mort. 

Christine avait aussi en germe de nombreux défauts, 
mais surtout la vivacité et Famour-propre. La maniere 
dont elle se corrigeait est la marque de sa sainteté. 


54 CHAPITRE Y 


Mais aussi quel sublime et terrible directeur que Gelui 
qui à rachete les âmes de son propre sang ? 

Un jour Christine s'était impatientée contre une Sœur. 
Dans la confession qu’elle fit ensuite, le confesseur lui 
ordonna d'aller demander pardon à la sœur offensée en 
faisant un « venia ». (1) Gette humiliation parut pénible 
a Christine, elle refusa d'obéir. « Si vous ne voulez 
pas faire ce que je vous impose, dit le ‘confesseur, 
demandez à Dieu de vous punir lui-même. » Gela ne lui 
plut pas davantage et elle sortit du confessionnal dans 
cette disposition de révolte. La nuit suivante, avant 
Matines, Dieu lui signitia lui-même la punition qu’il lui 
infligeait à cause de sa résistance. Elle devait, pendant 
toute l’année, faire tous les jours plusieurs prostrations 
en l’honneur des cinq plaies et, d’abord, se donner une 
rude discipline et réciter les sept psaumes de la péni- 
tence. Christine, qui regrettait sa faute, accepta volon- 
tiers la punition imposée par Dieu et le remercia avec 
reconnaissance, en récitant en actions de grâces le 
Te Deum et les Litanies de la Sainte Vierge et des Saints. 
Mais cela ne suffisait pas, il fallait briser la volonté et 
Christine reçut Pordre ®aller répéter au confesseur ‘la 
punition ordonnée par Dieu. L'aveu au confesseur lui 
parut plus dur que tout Le reste, mais elle n’hésita pas : 
S'y soumettre. 

Un autre grave défaut de Ghristine était le chagrin 
profond qu’elle se faisait lorsqu'on lui contfiait un emploi 
et, on lui en contiait souvent, car elle etait exacte et 


‘{) On appelle venia, le prostcrnement sur les genoux et la 
prière de pardon ou Confiteor, ainsi que la place où, au chapitre, 
on se prosterne pour reconnaitre ses fautes. 


CHAPITRE V 85 


zèlée à les remplir. De tous les emplois dont on la 
chargeait quelquefois, aucun ne lui était plus insuppor- 
table que celui d’économe. Quand on le lui imposait, 
elle ne cessait de demander à Dieu de l’en délivrer. 

Un jour en exerçant cette charge, elle fut saisie d’un 
tel accès de mauvaise humeur, qu’elle se laissa empor- 
ter à une impatience visible. 

Rentrée dans sa cellule, lorsqu'elle voulut se mettre 
en priére, Dieu la repoussa sévèrement : « Je ne veux 
pas de ta prière, dit-il, fais pénitence car, d’abord, tu as 
agi contre l’obéissance, ensuite tu n’as pas été édifiante 
dans les œuvres extérieures de ton emploi, enfin tu as 
scandalisé tes amies et d’autres personnes. Christine fut 
très effrayée. Elle demanda humblement : Seigneur, 
quelle pénitence dois-je faire ? Et elle tremblait en 
écoutant la voix divine qui lui commandait de prendre 
la discipline et lui disait formellement qu'il voulait 
qu’elle apprit l’obéissance. 

Christine s’humilia et accepta avec reconnaissance 
l’ordre de Dieu. Comme elle s’apprétait à l’exécuter, 
Pappel pour le diner retentit. Elle alla d’abord où 
l’obligceait l’obéissance, mangea avec les autres et 
méme, après le repas, se livra au court sommeil que les 
sœurs avaient l'habitude de prendre en ce moment, 
d'après les statuts. Mais quand elle fut libre, elle courut 
se livrer tout entière à l’œuvre d’expiation. Elle voulait, 
une fois pour toutes, vaincre cette nature rebelle et 
orgueilleuse et la jeter, pantelante et brisée aux pieds 
de son divin Maître. Gette lutte de Christine contre son 
corps est effrayante de violence courageuse. 

Tout d’abord, elle tomba trois fois sur ses genoux 


86 CHAPITRE V 


devant Notre Seigneur en disant : Domine, qui plas- 
masti me? Miserere mei ! Elle supplia Dieu de lui être 
favorable et, se relevant, elle recita avee grand repentir 
le Miserere debout, une seconde fois à genoux, et la 
troisième fois étendue sur Île visage, à cause des 
reproches qu'elle avait reeus de son divin directeur. 
Elle prit ensuite une peau de hérisson et s’en frappa 
si fort et si longtemps que ses bras ne pouvaient plus 
se lever. Elle recommencea alors ses prosternements et 
le Miserere, puis reprit son supplice, et cela, par trois 
fois. Elle récita ensuite les deux oraisons : Respice, et 
Deus cui proprium est, avec le verset : Non nobis, 
Domine. Et cette épouvantable pénitence dura des 
Nones jusqu’à Vèpres. Quand elle reprit son habit, le 
Seigneur lui commanda de mettre sa cravate de fer. 
C'était un instrument de pénitence qu’elle ne possédait 
que depuis peu de jours et qui, de son propre aveu, 
était la plus terrible de toutes les tortures. Il écorchait 
douloureusement le cou et, l’hiver surtout, le froid y 
pénétrant, ce Ssupplice était insupportable. Christine 
porta patiemment son carcan jusqu’à ce que le Seigneur 
lui permit de l’ôter. Mais ce qui lui coûta le plus, ce fut 
d'exécuter l’ordre d'aller raconter cette punition à son 
confesseur. 

Après une telle bataille contre son humeur, Christine 
se trouvait prête à exécuter tout ce que son emploi 
exigeait et il était, en ce temps là, d'autant plus péniblé, 
qu’elle se trouvait sous la puissance d’une prieure qui 
paraît ne l'avoir pas comprise ou bien l'avoir eu en. 
aversion. Sans cesse Christine recevait des reproches : 
Elle ne remplissait pas bien son emploi, elle ne regardait 


CHAPITRE V 87 - 


pas avec assez de soin aux besoins du couvent, elle ne 
surveillait pas, ne s’appliquait pas à augmenter les 
ressources ou à économiser. 

Ces reproches, non seulement, mortifiaient la pauvre 
sœur, mais la remplissaient de erainte et d’angoisse. 
Elle se demandait si vraiment elle était coupable, si elle 
se trompait en croyant n’agir jamais que pour lamour 
de Dieu. 

Christine était plongee dans le trouble le plus doulou- 
reux lorsque Jésus eût enfin pitie delle. I vint lui 
promettre qu’on lui enlèverait bientôt son emploi. Cette 
révélation lui étant donnée peu d’instants avant l'heure 
du chapitre, Christine, dans l’ardeur de son désir, erût 
qu'il lui était permis, après l’accusation de ses fautes, de 
demander qu’on lui ôtût son emploi. Get empressement 
marquait une hâte trop personnelle, mais la sœur ne 
pensait qu’à se voir débarrassée de cette charge si 
pénible pour elle. Quand ce fût à son tour de faire le 
venia, elle dit : Je ne me lèverai pas qu'on ne nr'ait 
délivré de mon emploi ! On exauça sa prière, mais elle 
eût peur ensuite d’avoir fait un acte de volonté propre, 
et quand elle vint se mettre aux pieds de Notre Seigneur, 
pour lui faire l’aveu de ses fautes, elle reçut interieure- 
ment l’ordre de se donner, en pénitence, cent coups de 
peau de hérisson. Elle le fit avec joie, remerciant 
Dieu de ce qu’il la punissait comme un pére, qui ne 
néglige rien pour perfectionner son enfant. 

Une autre fois, pour la mortitier davantage, Dieu Jui 
ordonna de se donner publiquement la discipline au 
chœur. C'était plutôt une épreuve pour assouplir sa 
volonté. Mais Christine fût aussi effrayée que confuse à 


: SS CHAPITRE V 


l'idée d’être exposée devant la communauté à la honte 
de la nudité. Comme elle hésitait, Jésus lui dit : « J’ai 
été flagellé en public devant tout le peuple de la ville. » 
Christine surmonta sa confusion et acquiesça avec resi- 
gnation à la: volonté de Dieu. Il se contenta de ce 
sacrifice. Lorsque Christine vint exposer son projet à la 
prieure, celle-ci lui défendit de l’exécuter et la traita de 
vaniteuse et de folle, ce que la pieuse sœur souffrit avec 
joie. Si, depuis lors, Christine reçut encore des oflices 
à remplir, elle réprima si bien son ennui et sa vivacité, 
qu'elle ne s’impatienta-plus de façon à s’attirer encore 
d’autres terribles punitions. 

Elle ne fut cependant jamais prieure, malgré ce qu'ont 
assuré quelques auteurs. Aucune liste de prieures 
d'Engelthal ne porte son nom. (1) 

En revanche on lui contia plusieurs fois la charge 
de garde-malade et I encore elle se heurta à beaucoup 
de difficultés. Dans un moment de découragement, étant 
infirmière, elle demanda et obtint qu'on lui otàt son 
office. IL y avait alors à l'infirmerie une sœur très 
malade, nommée Gertrude. Quand elle vit que Christine 
avait quitté son poste, elle en fut fort affligée, car 
Christine avait un grand amour pour les malades et les 
soignait trés bien. L'état de Gertrude empirant, Ghris- 
tine vint la voi: et la mourante lui dit hardiment que 
Dieu la punirait de n'avoir pas eu la patience de garder 

(1) Preger. Myst. leben , déjà cité (tome H, p. 271), assure que 
Christine Ebner fut pricure d'Engelthal pendant quelque temps 
et appuie son dire sur une lettre d'Henri de Nordlingen. Le Père 


Lechner et Strauch prouvent que jamais notre moniale n’eût 
cette charge. 


CHAPITRE Y 89 


son emploi, en la privant de toutes les grâces extraor- 
dinaires dont elle etait comblée. Sa prophétie se réalisa. 
Christine tomba dans la sécheresse et la froideur et cet 
état pénible dura de la fête de Saint Dominique jusqu’à 
l'Avent. | 

Combien de petites fautes lui échappaient, que l'amour 
attentif de son divin Directeur ne laissait pas sans 
réprimande ! 

Un jour qu'elle etait malade à l’infirmerie, des sœurs 
étant venues pour la voir, Se mirent à bavarder frivole- 
ment, puis en arriverent aux plaintes et aux critiques. 
Christine écoutait tout cela avec peine et, sans doute, 
ne pouvant cacher son ennui, montrait un visage peu 
avenant. Elle disait intérieurement à Jésus : « Ah! 
Seigneur, que ne puis-je être dans un endroit où Je 
n'entendrai que toi! » C'était un manque de bienveil- 
lance chrétienne. Notre Seigneur le lui montra : 
« Quand j'étais sur la terre, Je supportais les fautes 
et les faiblesses des hommes qui m'entouraient. À mon 
exemple soit toujours d'un abord aimable pour ton 
prochain et supporte patiemment ses défauts. » 

Une autre fois, Christine avait été grondée par la 
prieure. Sous l'empire de ce mécontentement, Christine 
se plaignait à Notre Seigneur, lui disant qu’elle ne 
pouvait plus vivre sous l'autorité de cette supérieure et 
le suppliant de len délivrer. « Pourquoi, lui répondit 
le Sauveur, te refuses-tu à son obéissance ? Saches que 
bien avant ta naissance, la volonté divine avait destiné 
cette femme au gouvernement d'Engelthal, atin que tu 
lui fus soumise. Veux-tu t’opposer à cette volonté ? » 

Ces paroles firent une profonde impression sur la 


90 CHAPITRE V 


sœur qui sentit sa colère s’apaiser et, dès lors, ne 
contredit plus jamais la prieure. 

Revenons encore sur les mortifications et les peni- 
tences de Christine Ebner; c’est par là qu’elle s’est 
montrée vraiment la disciple ardente du divin crucitié. 
C’est dans lPimmolation d'elle-même qu'elle cherchait à 
lui termoigner lamour de son âme de feu, jamais 
rassasiée. 

Christine avait compris que la mortitication mtérieure 
doit marcher de pair avec la péenitence extérieure, Pour 
y arriver, elle soutint de violents combats et remporta 
de grandes victoires sur elle-même. Ses maladies lui en 
fournissaient souvent l’occasion, en exerçant sa patience, 
soit envers les personnes qui la soignaient, soit en se 
résignant à la volonté de Dieu. Jamais elle ne se plaignait 
de sa nourriture, quelque mauvaise qu’elle fût. Quand 
les autres sœurs déclaraient un plat trop mauvais, elle 
se disait qu’il était toujours assez bon pour elle. Nous 
avons vu qu’elle mêlait la cendre à ce qu’elle mangeait. 
L’ardeur de lPamour divin la brülait intérieurement au 
point qu'elle ne pouvait manger que des aliments froids. 
Elle retranchait, en, outre tout ce qu’elle pouvait de 
ses repas, sans trop nuire à sa santé. Si, cependant, 
quand elle était malade, on lui prescrivait de manger de 
la viande, elle le faisait sans hésiter. 

Parfois, pour se mortifier davantage, elle se représen- 
tait le dernier repas de Notre Seigneur, se plaçant en 
esprit à table au milieu des disciples, se retraçant la 
salle et les personnages avec tant de vérité qu’elle s’y 
eroyait réellement et voyait avec quel amour Jesus 
distribuait lui-même à ses disciples, sa chair et son 


CHAPITRE Y 91 


sang. Un jour, étant ainsi à table, elle fût ravie et se 
trouva en esprit à la sainte Cène, Jésus lui donna la 
communion comme aux autres apôtres. 

À dater de ce jour, elle eût souvent des ravissements 
a table ; elle restait assise, ne sachant pas ce qu’elle 
imangeait, le cœur affamé d’une faim surnaturelle. Le 
ciel se plaisait à récompenser cet amour si pur par des 
miracles. Fréquemment ce qu’elle mangeait prenait un 
goût d’une suavité exquise et cette saveur délicieuse se 
répandait même sur les sœurs assises à côté d’elle. 

Christine ne cessa jamais ses pénitences ordinaires. 
Ce fût à l’âge de trente ans qu’elle commença à employer 
la peau de hérisson pour se frapper. Elle eut d’abord 
horreur de ce nouvel instrument de supplice qui était 
particulièrement douloureux, mais, surmontant cette 
terreur, la bonté de Dieu lui donna une joie surnatu- 
relle chaque fois qu'elle se fustigeait ; {es battements 
de son cœur effrayé se calmaient et elle se trouvait 
inondée d’une telle béatitude que, selon sa propre 
expression, elle était assise à un festin de joie, et 
s’écriait dans son ivresse : « O! Seigneur ne me 
reprends plus cette joie et laisse moi mourir en elle! » 

Et cependant la sainte sœur se frappait souvent par 
centaines de coups. Elle se roulait dans les orties et les 
épines, Ss’agenouillait sur des chardons piquants, sur 
des branches cpineuses. Mais il arrivait que la joie 
surnaturelle ne se montrait pas. Le vendredi surtout, 
Christine subissait toute la douleur des disciplines. 
D’autrefois c'était une légère impatience, une petite 
faute contre la règle qui la privait de ces consolations. 
Elle se résignait, heureuse de souffrir pour Dieu. Elle 


99 CHAPITRE V 


se frappait parfois jusqu’à ce qu’elle tombât à terre de 
fatigue et, apres un court repos, reconnpençait ses 
coups. Elle se donnait habituellement chaque jour 
soixante coups de verges, d’épines ou d’orties, sans 
préjudice des disciplines en surplus pour des fautes 
connnises, pour les péches du monde, pour les âmes du 
Purgatoire. Son confesseur tient pour miracle que 
tant de supplices infligés à son corps, loin de lui nuire, 
lui aient procuré une plus grande vitalité. 

Des voies aussi extraordinaires fui attiraient, comme 
nous l'avons vu, beaucoup de persécutions et de con- 
trarietes. Aux reproches d'orgueil qu’on lui faisait, elle 
eût peur de s'être trompée et cette crainte la jeta dans 
un grand trouble. Elle eût recours à la prière pour 
sortir de cette cruelle obscurité. Un jour qu’elle priait 
dans le chœur, elle entendit une voix qui lui dit : Penses- 
tu que les saints martyrs ont versé leur sang pour la 
justice par amour de Dieu ? S'ils avaient voulu se con- 
server la vie, ils auraient fait ce qu’on exigeait d'eux, 
mais ils auraient perdu l'amitié de Dieu! Lorsqu'il 
était sur la croix, les Juifs criaient : Si tu es le roi 
d'Israël, descends de la croix et nous croirons en toi! 
La foi des Juifs eùt été certainement agréable au 
Rédempteur, il ne descendit pas cependant. Il ne voulait 
pas abandonner l’œuvre de justice commencée : la 
Rédemption des hommes. Que ceci te soit un exemple, 
n’abandonnes jamais rien du service de Dieu, ni de tes 
autres exercices de pénitence. (1) 

Il fallait bien que Jésus vint lui-même de temps en 


(l) Cette voix divine n’encourageait pas Christine à faire des 


CHAPITRE V 93 


temps soutenir sa fiancee car, seul, le Secours céleste 
pouvait ranimer son àme. Autour d'elle, au couvent, 
elle comptait peu d'amies, les sevices du chapitre lui 
étaient pénibles, la prieure la traitait avec une séverité 
souvent injuste. 

Notre Seigneur lui dit un Jour : « Tu n’es pas 
toujours coupable au chapitre. » Seigneur, que dois-je 
faire alors ? (quand on m'accuse) demanda-t-elle, 

« Parles toujours franchement et agis de façon que 
le prochain, à ton contact, devienne meilleur. » 

Son confesseur ajoute : Christine s'était toujours tue 
sur ce qui se passait au chapitre et sur les injustices 
qu’on lui faisait. Notre Seigneur, en lui parlant ne lui 
révéla point qui était coupable, (quelle était l’instiga- 
trice de ces persécutions). Il ne lui dit rien non plus 
sur les autres personnes présentes (qui laissaient 
faire) ni des choses secrètes qui se passaient là. Notre 
Seigneur lui dit : « Lorsque tu vas au chapitre, prépares- 
toi aux coups et aux réprimandes et sache que je 
regarde ces coups comme supportés pour moi et que 
c’est moi qui les ai reçus pour toi. » 

« Christine s’exerça dès lors à une plus grande pa- 
tience tout en suivant l’ordre du Seigneur de parler 
franchement. 

« Ce lui fut l’occasion d’endurer beaucoup de souf- 
frances ; on lui disait de dures paroles et on lui répon- 
dait avec méchanceté. Ges manières d’être la frappaient 
au cœur et il lui semblait qu'aucune créature ne souf- 
frait autant qu’elle. Il arrivait même que la prieure 


mortifications qui lui étaient défendues, mais à faire pénitence 
selon qu'on les lui permettaient. Lechner. 


94 CHAPITRE V 


parlant mal d'elle, ces calomnies se répandaient au 
loin. Elle savait qu'on tenait sur elle toutes sortes de 
propos, mais elle ne voulait pas les entendre. Dieu lui 
tit la grâce d'ignorer beaucoup de ces méchancetés car 
elle ne s’attardait pas aux conversations inutiles. 

Mais la plus dure des pénitences, c’était l’absence de 
Jésus. Les coups et les injures se pouvaient supporter, 
Christine remerciait même celles qui la faisaient soufirir. 
Mais lorsque Dieu, se retirait d'elle en apparence, la 
laissait dans les ténèbres et l’aridité, elle tombait, 
dans un abîme de douleurs. D'abord elle craignait 
de n'être plus, par sa faute, dans les bonnes grâces 
de Jésus. Malgre les assurances que la miséricorde 
divine lui envoyait pour-la soutenir, la pauvre sœur 
perdait confiance. Non pas qu’elle doutât de la bonté 
de Dieu, mais par une humilité mal. entendue, elle 
se croyait indigne des faveurs d'en haut et craignaïit 
de mal employer les dons de Dieu. Un jour qu'elle 
suppliait le Seigneur de l'exercer dans la pénitence 
. jusqu’à la mort, afin qu’elle y trouvât un gage de pré- 
destination, il lui répondit : & Ma bien-aimée, il t'est 
beaucoup plus utile de vivre sans cette assurance 
qu'avec toute la certitude possible. » 

Et Christine se trouva consolée. | 

Une autre fois que toutes ses craintes l’accablaient 
de nouveau et qu’elle laissait son cœur faiblir dans le 
doute qui déplaît à Dieu, parce qu'il trouble l’âme et la 
rend pusillanime, elle se demandait anxieusement si les 
assurances d'élection que lui donnait Jésus n'étaient 
pas le produit de son imagination. Dieu lui avait dit : 
« Je ne te priverai Jamais de ma douce conversation et 


CHAPITRE V 95 


elle se figurait avoir été le jouet d’une illusion. Elle 
communia avec ardeur, mais ne reçut aucune des con- 
solations habituelles : « Je vois bien, Seigneur, dit-elle 
tristement, que c’est moi-même qui, par mes doutes, 
me suis privée follement de ta douce conversation. 

« Tu es toi-même cause de ta sécheresse, répondit 
Jésus, ce sont tes doutes qui te l’ont attirée car tu as 
manqué de confiance en moi ! » | 

Depuis ce Jour elle repoussa tous les doutes comme 
une tentation, se contentant de s’humilier quand elle 
recevait des grâces particulières. 

La patience de Christine, fruit d’une longue lutte avec 
elle-même, était devenue chez elle une vertu solide. 
Les reproches injustes ou les mauvais procédés la 
laissaient calme et résignée. Un jour que, sur les ins- 
tances d’une amie, elle était sortie de son silence pour 
se disculper, elle s’en repentit aussitôt parce que c’était 
contraire à la patience qu’elle voulait pratiquer. 

D’autres fois cette patience rencontrait des épreuves 
bien opposées. Sa réputation de sainteté s'étendant 
chaque jour davantage, les uns venaient l’assaillir de 
compliments et de marques de venération; d’autres 
l’accablaient de questions indiscrètes. Au milieu de ces 
gens trop bienveillants se mêlaient les fâcheux qui 
traitaient de haut la sœur portière, mais celle-ci répon- 
dait à tous avec la même douceur et bonté. 

Même, croyant n'avoir pas encore assez dompté son 
orgueil, elle en venait à désirer qu’on la chargeât des 
emplois qui lui étaient désagréables et surtout de ceux 
qui l’obligeaient à plus d'obéissance ; elle recherchait 
les ouvrages pénibles et rebutants, ceux où elle avait à 

8 


96 CHAPITRE YV 


p— 


combattre la fatigue et le sommeil, Dieu, pour la récom- 
penser, lui donnait ses plus sublimes ravissements 
quand elle travaillait aux ouvrages les plus humbles. 

Elle arriva à une telle maîtrise d'elle-même qu’elle ne 
versa plus une larme qui ne fût selon la volonté de 
Dieu et même, à la mort de son père bien-aimé, alors 
que son cœur était brisé, elle ne témoigna jamais le 
plus petit sentiment de découragement. 

Dans les crises de sécheresse et de froideur qui la 
rendaient si malheureuse, elle gemissait vers Dieu pour 
y chercher la consolation. 

« Pourquoi, lui disait-elle un jour, me donnes-tu 
parfois tant de suavité et peu après une si grande 
désolation ? 

« Pour éprouver ta constance, répondit Jésus, et 
connaître Si tu m'aimes quand je te quitte ! » 

Une autre fois qu’elle succombait à la douleur des 
injustices qu'on lui faisait : 

« Je viens dans ton cœur, lui dit le doux Jésus, pour 
te réjouir et te consoler par moi-même dans ta tristesse. 
Je t’ai dejà communiqué généreusement mes grâces, je 
le ferai davantage encore. Autant on te méprise, autant 
je t’éléverai, autant on NUS autant Je: serai pour 
toi un trésor de grâces. ) 

Et Christine, reprenait sa croix avec une 
nouvelle ardeur. 

Pendant les premières années de sa vie religieuse, 
elle eut beaucoup à souffrir de la faim. Elle eut grand 
peine à s’habituer aux jeûnes de la règle et quand elle 
arrivait à table, elle ne pouvait plus manger. D’autres 
fois, au milieu de l'office nocturne, la faim lui donnait 


—— 


en sans 


CHAPITRE V 07 


un désir ardent de manger de la viande où d'autres 
bons mets et elle combattait ces faiblesses comme 
autant de pièges de satan. 

Ainsi, victorieuse d'elle-même, partout où se rebel- 
lait la nature, la courageuse fille de saint Dominique 
montait rapidement les échelons douloureux de cette 
échelle mystique qui mène aussi haut que homme 
puisse monter ici-bas, au seuil radieux du Paradis. 


CHAPITRE VI 


Les joies. — Premières grandes visions. 


La vocation spéciale de Christine pour la vie contem- 
plative s'était manifestée dès l'enfance. Le chemin 
mystique qu’elle devait parcourir sur un sol couvert de 
fleurs merveilleuses, elle en avait acquis l'entrée au 
prix de sacrifices héroïques; mais aussi le corps brisé, 
dompté, anéanti ne pouvait plus opposer aucune bar- 
rière aux élans de l’àme, attirée sans cesse en dehors 
de lui par la force invincible de l’amour. Aussi la con- 
templation de Christine était presque surnaturelle. 
Comme Mechtilde, Gertrude, Julienne et tant d’autres 
saintes, elle vivait dans une union si intime avec Jésus, 
qu’elle pouvait converser .avec lui dans un colloque 
perpétuel que n'interrompaient ni le travail, ni le 
sommeil. (4) | 

Christine n’a pas, comme sa cousine Adélaïde Lang- 
mann, à lutter sans cesse avec le démon ; à peine ose-t- 
il l’approcher. L’élan de cette âme sainte est joyeux, 


(4) Le livre de Lochner et celui du Père Lechner qui forment 
la base de notre récit ne contiennent pas toutes les révélations 
de Christine. Jusqu'ici personne n’a publié intégralement le 
manuscrit contenant lautobiographie de la sœur Ebner. Il 
mériterait ce travail. 


CHAPITRE NV] 99 


confiant, irrésistible. Ses visions ont une grâce de ten- 
dresse exquise. C’est la fiancée du cantique qui court vers 
le bien-aimé. A mesure qu’elle avance dans sa longue 
carrière, ses contemplations prennent un caractére 
plus sublime, plus abstrait en Dieu. Son amour s’épure, 
s'élève davantage d’une ascension ininterrompue et, à 
mesure que cette ascension s'opère, les grâces aug- 
mentent, les révélations se font plus suivies, plus 
intimes, plus unitives. 

Christine avait vingt-quatre ans lorsque, une nuit, 
elle vit en rêve Notre Seigneur à l’âge de trente ans. T 
errait sur [la terre, visitant les communautés, afin de 
voir comment elles se comportaient vis à vis de lui. 
I vint dans le « dormitorium ». (1) Son visage était admi- 
rablement beau et sa démarche très aimable. « Je le 
- regardais, dit Christine, avec amour et aussi avec 
crainte et Je le suivais partout. Mais je prenais attention 
qu'il ne me vit pas, car j'avais honte de mes pechés. 
Notre Seigneur alla dans le jardin et je le regardai par 
une petite fenêtre, puis j'allai aussi au jardin et je me 
cachai derrière un arbre. A peine étais-je la que Jesus 
fut prés de moi quoiqu'il fut d’abord trés loin. I me 
dit : « Pourquoi t’éléves-tu, cendre et poussière? » 
« Seigneur, ai-je répondu humblement, je sais bien que 
je ne suis que cendre et poussière ». Alors mes yeux 
s’ouvrirent et je vis toutes mes fautes et mes manque- 
ments comme s'ils étaient écrits sur un livre devant 
moi. Je fus remplie de confusion et je fermai les veux 


(4) Dans certains couvents, on appelait dormitorium une sorte 
de vestibule sur lequel s’ouvraient les cellules des relisieuses. | 
Bibliothèque des Fontaines 
BP 205 
6O5O1 CHANTILLY C=Te 
Tél. (16) 44.57.24.6C 


100 CHAPITRE VI 


et baissai la tête. Je n'osai parler. Jésus alors, me 
voyant si abimée de honte me dit tendrement : « Tous 
tes péchés te sont remis. » En entendant ces paroles je 
le regardai. Son corps était aussi brillant et clair qu’un 
bervl. (1) Notre Seigneur Se pencha vers moi et, de sa 
main droite, m'attira à lui et.me serra si fort contre lui 
que je me croyais de la cire sur laquelle $’imprime le 
‘achet. Mon âme fut comme formée à l’image de la 
Sainte Trinité. Je ne puis trouver de mots qui soient 
capables de dépeindre la beauté aimable, la suavité du 
visage de mon Seigneur, J’eus désormais une grande 
connaissance de Dieu et un mépris profond pour moi- 
méme, » (2) 

Quoique la plupart de ses visions aient lieu pendant 
la nuit, dans son sommeil, Christine affirme qu’elle est 
tellement certaine de leur réalité qu’elle la soutiendrait 
contre le monde entier. Cette assurance parfaite de 
l'union de son âme avec Dieu est, du reste, un des 
degrés connus de la vie contemplative. Les maitres 
de la vie spirituelle le nomment le degré ultime de la 
vie mystique : l’union, lequel se subdivise en trois 
autres degrés : La simple union, les fiançailles et le 
mariage spirituel. 


(4) Christine affectionne le béryl, qui, dans le langage mystique 
et allégorique du moyen âge, signifiait l'humilité et la charité 
enversle prochain. (Voir Don PAÉIANSER Année liturgique. Temps 

Paseal, © II, p 343.) 

(2) I va de soi que toutes ces visions doivent s'entendre pure- 
ment, spirituellement. Nous avons ici la figure du 7e degré de la 
vie contemplative appelé : l’attachement de Dieu. Saint Jean de 
la Croix dit sur ce sujet des choses admirables. Note du Père 
Lechner, p. 185. 


- 


CHAPITRE VI 401 


Christine était assise un mardi dans sa cellule. Notre 
Seigneur vint et lui dit : « Compte le nombre de tes 
, années (elle avait trente-six ans) (1313). Quand viendra 
la nouvelle année tu seras avec moi dans le Paradis. » 
C'était une promesse figurative, car Christine ne mourut 
pas, mais elle fut très malade. Pendant sa maladie elle 
fut ravie au ciel. Jésus prit son âme et la présentant à la 
Sainte Vierge, il dit: « C’est mon épouse.» Puis s’adres- 
Sant aux anges : « C’est votre sœur en pureté, je la 
ferai demeurer éternellement dans vos chœurs. » Jésus 
dit ensuite aux saints : « C’est votre sœur ; par moi, elle 
vous aime tous. » Se tournant ensuite vers Christine; il 
conclut : « Va maintenant, retourne à la vie humaine. » 

Le confesseur de la sainte raconte qu'à l’âge de 
quinze ans, le Seigneur lui envoya l’apôtre Saint Jean 
pour lui dire que Dieu, dans sa sagesse, avait décide de 
la reprendre de ce monde dès sa jeunesse, mais que les 
supplications qu’on lui avait adressées étaient montées 
jusqu’au trône de la Très Sainte Trinité. Le conseil 
divin, dans sa miséricorde, se résolut de faire de 
Christine un instrument pour le salut des âmes et de lui 
donner le temps d'accomplir l’œuvre divine. À soixante- 
sept ans puis à soixante-dix ans, saint Jean vint con- 
firmer sa première visite et prédit à sa protégée qu’elle 
mourrait à soixante-dix-neuf ans. 

En cette même annee 1313, Christine fut saisie une 
nuit d'un tel élan d'amour qu’elle en crût mourir. Elle 
souffrait des douleurs intolérables, autant de soif 
d'amour que de contractions corporelles. Notre Seigneur 
à ses plaintes répondit : « Fais un retour sur toi-même 
et resigne-toi. » 


102 CHAPITRE V1 


À l'aube de ce jour, un ange vint auprès d'elle : 
« Mon Seigneur t’envoies son salut et son amour, dit-il. 
Il a vu le douloureux combat qui se livrait dans ton 
âme et s’y est complu. Il l’a dit à ses amis. Le Père 
Céleste l’a envoyé sa force, le Fils son amour et le 
Saint-Esprit a fait sa demeure en toi, car il a eu grand 
pitié de toi et il veut secourir celle qui souftre pour lui, 
il veut te consoler. Ce ne sera pas encore la récompense 
parfaite, mais tu seras honorée devant tous les saints. » 

Quand elle revint à elle, la sœur qui la gardait lui 
dit : « Tu as dormi dans des merveilles. Nous ne 
pouvions parvenir à t’éveiller. » 

Christine ne voulut pas dévoiler ce qu’elle avait vu. 

Jésus aimait à témoigner la complaisance qu’il prenait 
dans la prière de foi de sa servante, Elle fut un jour 
ravie au ciel dans une cite toute en or pur. Les rues 
en étaient parsemées de lys et de roses. Notre Seigneur 
y invitait les saints qui avaient exercé la contemplation 
pendant leur vie avec une virginale purcté. Jésus prit 
des couronnes que des anges tenaient préparées. Il y 
en avait de deux espèces. Il couronna avec les unes 
tous ceux qui avaient conservé leur pureté baptismale. 
Les autres couronnes furent données à ceux qui s’effor- 
Çaient de conserver la chasteté. Alors commença une 
danse céleste. (1) Notre Seigneur la presidait avec sa 


(4) On trouve des visions de ce genre dans les écrits mystiques 
de Saint Jean de la Croix, de Sainte Thérèse, de Searamelli, 
Gôrres, etc. La danse sacrée existait encore en plusieurs pays, à 
l’époque où vivait Christine et on la dansait à certaines fêtes, à 
l’église. Les danses profanes elles-mêmes n'avaient pas l'aspect 
frivole de nos danses modernes, 


CHAPITRE VI 103 


Sainte Mère et les saints couronnes. Nul autre ne 
dansait avec eux. Chaque fois que Jesus se mouvait 
une flamme ardente tombait sur les 1ys et les roses. 
Quand un des saints se rapprochait de Notre Seigneur, 
il recevait des flammes de purete et de contemplation 
qui Pembrasaient d'amour. Les saints avaient leurs yeux 
fixés sur le visage du Sauveur. Le saint roi David dit à 
Christine : « Lorsque j'etais sur la terre, j’entrevis ce 
jour en esprit. Je ne pus autrement exprimer ce que je 
voyais que par ces cinq mots: Laudate Dominum in 
sanctis ejus. » 

Toute la cour céleste s’approcha alors, demandant : 
« Quelle est cette fête aujourd’hui ? » Et Notre Seigneur 
répondit : « C’est aujourd’hui un grand jour, il n’a 
coûté beaucoup. Mon peuple m'honore aujourd’hui sur 
la terre et c'est pourquoi il y a une grande Joie au 
ciel, » (1) 

Quelque temps après cette vision, Jesus dit à la 
sœur : Celui qui m'invite, je le visite avec amour. Celui 
qui me désire, je lui suis un hôte assidu. Celui qui 
soupire après moi, je ne me séparerai pas de lui. Ces 
trois choses sont en toute perfection entre la Dürriglin 
et moi. » (2) 

« Je vis, écrit Christine, dans mon sommeil pendant 
la nuit, Notre Seigneur assis devant l'autel de Saint 
Dominique pour y juger. Une sœur qui, dans ce temps 
la était malade, lui fut amenée et elle gémissait et se 


(1) C'était sans doute le jour de Pâques. 

(2) I s’agit ici d’une sœur du couvent. Les Dürrigel étaient 
une famille de chevaliers de la Pegnitzthal. Les ruines de leur 
château existent encore. 


1404 CHAPITRE VI 


lamentait, Toute la communauté était assise en cercle 
autour du Sauveur. Sous le chœur se tenaient une 
foule de méchants esprits qui venaient l’un après 
l'autre devant le divin juge accuser la sœur. Quand 
Pun partait, un autre arrivait comme l'éclair. Notre 
Seigneur ne disait rien. Il écoutait avec un visage 
sévère et une grande majesté. 

« Une sœur se leva et dit : « Sois lui miséricordieux, 
vois comme elle a souffert lorsqu'elle a dù subir quoi- 
qu'innocente, deux sévères chapitres. Donne-lui sa 
récompense dès cette heure. » Aussitôt les mauvais 
esprits perdirent toute leur audace et S’enfuirent. Alors 
Jésus prenant un visage plus doux renvoya la sœur 
rassurée et en paix. Je compris, quand je me retrouvai 
à l’intirmerie combien il est bon de soufirir quand on est 
innocent et quelle miséricorde Dieu montre alors dans 
ses jugements. Je fus aussi confirmée dans l'assurance 
que j'irais dans la joie éternelle, mais que je devrais 
beaucoup souffrir avant de lobtenir. (1) 

« Peu après, j'eus encore un songe du même genre :- 
Notre Seigneur, sous l'aspect de son humanité à trente 
ans, tenait chapitre. Il se plaça au lieu le plus élevé. Le 
Père confesseur du couvent était assis à côté de lui et 
les sœurs mortes se tenaient les plus proches de son 
trône. Les autres sœurs vivantes venaient, à leur tour, 
se prosterner devant le Seigneur, et tous leurs manque- 
ments et leurs défauts étaient rendus publics, car le 
divin juge ne laisse passer la moindre faute, la plus petite 


(1) 11 est probable que la sœur accusée était Christine elle- 
méme. La suite du récit, et l’assurance de sa félicité éternelle qui 
lui est donnée, le prouvent. 


CHAPITRE VI 405 


faute secrète. Notre Seigneur commenca par juger la 
prieure et la punit très durement pour des choses pres- 
qu'innocentes, comme de laisser entrer les gens du 
monde dans la clôture (1) sans necessite et parce qu’elle 
était trop faible pour certains abus, ne regardant pas 
assez Strictement au maintien de la règle. La sous- 
prieure fut punie plus durement encore, pour ne pas 
veiller assez à la discipline monaeale et parce qu'elle 
laissait passer beaucoup de manquements sans les 
punir ou sans faire de remontrances. Elle voulut $s’ex- 
cuser, mais Notre Seigneur ne Île permit pas. Il en fut 
méme encore plus fâché et dit qu'il ne servait à rien de 
s’excuser puisque rien ne lui était cache. 

« Quand je vis et entendis tout cela, j’eus une plus 
grande frayeur de la justice divine, mais en regardant 
ce visage si plein d'amabilité et de grâces, j'oubliai la 
crainte pour me laisser aller à mon amour. À mon 
tour de paraître devant lui, je ne me rappelai plus 
aucun de mes péchés, Je ne pensai qu'aux grandes 
gräces et à toutes les faveurs qu'il m'avait prodiguécs. 
Je ui dis alors : « Seigneur, j'ai reçu beaucoup de 
gräces et de tendresses de toi, surtout quand j'ai eu le 
bonheur de te recevoir dans la Sainte Eucharistie, et 
quoique je me reconnus alors bien indigne de toutes ces 
faveurs, tu me parlais toujours avec bonté, » Alors son 
visage et toute sa personne S’illuminérent de tendresse 
et de douceur. Il me dit d’une voix affectueuse ? « Que 
te donnerais-je pour m'avoir dit cela? » Et mon esprit 


(4) La loi de clôture n’était pas alors aussi sévère qu'elle le fut 
depuis. P. Lechner, 


106 CHAPITRE VI. 


se trouva éclairé, Je reconnus qu’on doit moins craindre 
la justice divine qu'espérer en sa misericorde et ma 
confiance en fut encore augmentée, » | 
Malgré la contiance que de semblables visions de- 
vaient donner à Christine, le Sentiment de la crainte 
dominait en elle, Notre Seigneur dit un jour qu’il vou- 
lait lui ôter cette crainte. | 
Christine répondit : « Cher Seigneur, Je ne te le de- 
mandes pas. Mes péches doivent nrinspirer cette 
crainte. Aide-moi seulement afin que je ne désespère 
pas et que j’unisse la confiance à la crainte, car j'aurai 
toujours confiance en toi. » — « Ma bien-aimée, dit 
Jésus, Sache que j'habite toujours en ton cœur. 
Demeure dans mon amour, car la crainte, unie à 
l'espérance et à Pamour, n’est très agréable. » 
Christine entretenait cette union avec Dieu par une 
prière incessante, Au son de la cloche donnant le signal 
de loftice, elle recitait le verset : Omnis spiritus laudet 
Dominum. Elle conseillait cette dévotion aux autres. 
Elle pensait souvent à ce passage des psaumes. — Je 
me suis réjoui quand on m'a dit : Nous irons dans la 
maison du Seigneur. — Etelle se disait en frémissant 
de joie : « Oh! mon âme ! que ferais-tu si on te disait 
que tu vas entrer dans Péternel bonheur ? » Rien ne lui 
plaisait plus que de se sentir tout près du tabernacle. 
Son amour la portait à embrasser cette demeure mysté- 
rieuse de Dieu comme le trône du maitre du ciel et de 
la terre, trône d’amour et de miséricorde. L’ardeur de 
la sœur était telle que si ses forces ne lui eussent 
manqué — elle le confesse elle-même — clle fut 
demeurée volontiers au chœur sans en sortir jusqu’à sa 


CHAPITRE VI 407 


mort. Aussi arrivait-il souvent qu’on n’entendait plus sa 
voix à l'office, elle venait de Séteindre subitement, 
Christine etait prise d’un ravissement qui l’enlevait aux 
choses extérieures. Ces ravissements la prenaient aussi 
à la messe. Elle dit que, bien souvent, elle ignorait 
mème quel prêtre célébrait. Un jour elle entendit à la 
Consécration une voix qui lui disait : « Ceci est ton 
Créateur et le mien. » Et elle vit, à l'élévation de l'hostie 
un enfant d’une beauté merveilleuse entre les mains 
du prêtre qui, ce-jour là, était le vieux chapelain. A la 
fraction de lhostie, l'enfant parut plus grand. En ce 
moment la sœur revint à elle. 

Christine vit aussi Notre Seigneur, un Vendredi-Saint, 
sous l'apparence qu'il avait lorsqu'il fut clouë à la 
croix. Ce spectacle était déchirant. Jésus crucitié était 
entouré de sept personnes. Il parla à Christine avec 
tant de suavité et de grâce qu’elle pensait dans sa recon- 
naissance : « Ah ! si ces paroles pouvaient être ecrites ? 
Car il m'est impossible de les retenir ! Elle se souvint 
cependant que Notre Seigneur lui avait dit : Quand tu 
avais cinq ans un domestique de la maison de ton père 
te demanda en mariage. Tu en fus très triste parce que 
ton inclination ne te portait pas vers le monde, mais 
vers le cloitre. C'est alors que tu as pris mon cœur et 
dès lors je ne te l’ai jamais retiré. » (1) 

Outre les offices de la communauté et les oraisons de 


(4) I faut prendre ici le mot de domestique dans le sens de 
« familier ». À cette époque, fréquemment, les-gentilshommes 
prenaient chez eux les tils de leurs amis pour les former aux 
belles manières et aux exercices du corps, principale éducation 
de la noblesse. 


108 CHAPITRE V1 


la règle, Christine recitait chaque jour trente fois 
l'Antienne : Feni Sancte Spiritus, avec cinq versets, 
plus cinquante Pater pour honorer les souffrances de 
Jésus-Christ, cent {ve pour honorer la sainte Vierge, 
cinquante Pater pour honorer les saints, cinquante 
autres pour les anges, Cinquante pour les patrons, autant 
pour les âmes du Purgatoire, auxquels elle ajoutait les 
vigiles. À cet ordinaire surchargé, combien d’autres 
dévotions n'étaient pas ajoutées, soit qu’on lui demandât 
des prières, soit à cause d’une fête ou d’un évènement ! 
Le divin époux recevait tous ces soupirs fervents avec 
complaisance. Un jour il promit à Christine qu’il bénirait 
sa race à cause d'elle. « Aussi longtemps que tu vivras, 
ajouta-t-il, ta communauté n’éprouvera aucun mal. 

>arfois, dans ses prières, Pamour divin se répandait 
dans ses veines comme un feu brûlant si violeat, qu’elle 
croyait ne pouvoir le supporter longtemps sans mourir. 
Ce feu intérieur faisait de Christine comme un foyer de 
chaleur qu’on ressentait en s’approchant d'elle. 

Mais aussi quels colloques enflammeés entre le cœur 
de la servante et celui du maitre ! 

— « O cher Seigneur ! s’écrie Christine, si j'avais ta 
puissance et toi ma pauvre vie, je voudrais changer 
avec toi et te donner ma puissance pour reprendre ma 
misère! Tu m’es tellement cher que si je pouvais avoir 
toutes les joies du ciel sur cette terre, je les abandon- 
nerais pour toi et je conserverais ma pauvre existence 
sans recevoir rien en retour. Oui, Seigneur, je t'aime 
tant que si je possédais l'affection de tous les hommes et 
qu'ils voulussent me faire du bien, si tu ne me donnais 
plus aucune pénitence, si je n’avais pas de Purgatoire à 


CHAPITRE VI 109 


souffrir, je ferais le sacritice de tout cela par amour 
pour toi ! Et Notre Seigneur de repondre : « Maintenant 
s’accomplit ce qui est écrit au livre de Pamour : Tu as 
blessé mon cœur d’un regard de tes yeux, d'un cheveu 
de ta nuque. » (1) 

— «Que veux-tu dire par là, O mon Seigneur ? 
demanda Christine. 

Jésus répondit : « Quand une créature, pour mon 
amour, méprise tous les biens qu’elle peut avoir en elle 
et autour d'elle, ces biens fussent-ils aussi minimes 
qu’un cheveu, mon cœur en est blessé et je me lie à elle 
par un retour d'amour, voulant Ia combler de tout ce 
qu’elle peut désirer. 

Peu de temps après, Jésus dit à la Sœur : « Ma bien- 
aimée, parce que tu m'aimes au point d'abandonner tous 
biens et de les mépriser par amour pour moi, Je te 
donnerai une récompense qui attirera des grâces spé- 
ciales sur tous ceux qui t’'aiment, et plus ils t’aimeront, 
plus je les favoriserai. Je joue dans ton cœur comme 
une mélodie de harpe. Ma demeure est dans ton âme. 
J'étais avec toi dès le commencement de ta vie et à 
mesure que tu vivais pour faire ma volonté, mon amour 
croissait pour toi. Même quand tu âgissais contre ma 
volonté, je te pardonnais. 

Qui s’étonnerait de l’enivrement surnaturel qui s’em- 
parait de Christine après de tels entretiens ? Cet enivre- 
ment durait parfois plusieurs jours. Pendant ce temps 
elle ne voyait, n’entendait rien, elle ne buvait ni ne 
mangeait, elle paraissait être sans vie. En revenant à 


(4) Cantique des cantiques. 


410 CHAPITRE VI 


elle, elle parlait de Dieu et de ses perfections d’une 
manière ravissante qui enflammait à leur tour ceux qui 
l’entendaient. 

Un jour, dans un ravissement, la sœur vit Notre 
Seigneur entouré de beaucoup de saints. Jésus couronna 
Christine d’une précieuse couronne et lui témoigna une 
tendresse si grande que tous les saints S'écrièrent : « O 
Seigneur ! quel grand amour portes-tu donc à cette 
âme et comment, du haut de ta grandeur, o toi le Dieu 
tres Haut! daignes-tu te pencher vers elle? Jésus 
répondit : « Je vous ai ainsi attirés à moi et je vous ai 
donné votre gloire par ma seule bonté. Aucun de 
vous n’est arrivé où vous êtes par vos propres mérites. 
Tout ce que vous avez et possédez, c'est moi qui vous 
lai donné. » — Et se tournant vers Christine. — « Ne 
te laisse pas troubler, dit-il, si les hommes te jalousent 
pour les gràces que tu reçois, car les anges et les 
saints eux-mêmes s'étonnent des grandes merveilles 
que j'opère dans ton àme, alors qu’elle habite encore 
ton faible corps. » 

— « Je vais prendre une étincelle de mon cœur 
brûlant, dit un Jour Jesus, et je rendrai ton cœur comme 
le mien. Je prendrai une des larmes que j'ai versées 
sur la terre et j'y mettrai toutes tes larmes pour qu’elles 
acquièrent la valeur de la mienne. Je prendrai un des 
coups de verge de ma douloureuse passion et j'y unirai 
les coups et toutes les violences que tu as reçues par 
obéissance et amour pour moi. J'ai commandé à tous 
mes amis de t'aimer, Que puis-je faire de plus ? » 

— « Seigneur, répond Christine, si j'avais la voix 
de tous les anges, je voudrais te louer par elle; si 


CHAPITRE VI 411 


j'avais tout le sang des martyrs, je voudrais te le 
donner; si j'avais les souffrances subies par tous les 
hommes, je voudrais t'en faire hommage; si j'avais 
l'amour de tous les cœurs, je voudrais t’en aimer ! » 

Et notre Seigneur termine ce colloque enflammé par 
une nouvelle assurance de prédestination. 

— « Je vis un jour, écrit Christine, Notre Seigneur 
sous trois aspects differents. Je le vis d’abord agenouillé 
au Jardin des Oliviers. Sa tendre peau, pâle et blanche, 
comme la peau d’un œuf, laissait suinter des gouttes de 
sang qui tombaient à terre. Les mouvements de Jésus 
étaient tristes et lasses, mais doux et résignés. Je vis 
l’état lamentable de tout son être et cependant je ne 
pouvais ressentir de tristesse, mais une grande suavité, 
un grand amour reconnaissant. 

« Je le vis aussi quand il fut flagellé. Son corps si 
délicat était durement lie avec des cordes au milieu de 
son buste. Ses mains aussi étaient liées, et si profondé- 
ment serrées, qu’on voyait à peine les cordes enfoncées 
dans la chair. Ses divines mains étaient comme un linge 
bleu. Mon cher Seigneur était cruellement abîimé par 
les verges, tout troué et couvert de sang. En le con- 
templant souffrant si indiciblement, en voyant ses gestes 
douloureux et son corps meurtri, épuisé du sang 
répandu, je fus remplie d’une douce vive et gratitude. 

« Je vis Notre Seigneur pour la troisième fois lors- 
qu’il fut descendu de la croix. Il me parut comme un 
misérable martyrisé. Pas une place dans son corps 
qui fut saine, chaque membre avait souffert d’une 
souffrance spéciale. La tête était abiméce par la couronne 
d’épines, dont les traces marquaient le front de plaies 

9 


419 CHAPITRE VI 


bleues et rouges. Beaucoup deépines de la couronne 
restaient encore piquées dans le crâne, Les yeux noyés 
de douleur, éteints et sanglants, le visage noir, plein 
de sang seche, Les plaies des mains et des pieds avaient 
largement déchiré la peau. C'était le spectacle le plus 
pitoyable que des yeux humains pussent contempler. 
Aucune langue ne pourrait lexprimer, J'ai vu Notre 
Seigneur dans les douleurs de sa mort amère, j'ai vu 
ses cinq plaies, et cette vue m'a inondée de bonheur 
J'ai sucé la plaie du côté comme l’abeille suce la fleur 
et je nrélançai vers cette plaie avec amour, car c’est 
par elle que j'ai éprouvé les plus douces jouissances, 
les délices les plus inexprimables, » 

« Aprés ces Visions, Je ne pouvais plus dormir. Tous 
mes sens étaient p'ongés et comme enfouis en Dieu. Je 
n'aurais pu écrire trois mots ou faire la moindre chose 
exigeant l'assiette ordinaire de l'esprit, Oui, je Paflirme, 
il n'y avait pas en moi un membre qui ne fut plein de 

grace et de suavité. » 

Chaque communion était pour Christine un instant de 
bonheur supraterrestre, Elle éprouvait souvent des 
désirs de communier semblables à une. soif ardente, 
dont elle souffrait comme d’un martyre très douloureux. 
Généralement, aprés la réception de là sainte hostie, 
elle entraïit en ravissement et elle s’en lamentait, parce 
que ces extases causaient du trouble et des distractions 
autour d'elle, Elle s’en plaignit à son divin ami qui lui 
dit : « Ne te troubles pas, je veux que tout le monde 
sache combien je t'aime. » 

Un jour qu'elle était encore plongée dans les dou- 
ceurs du ravissement devant Jésus entouré de ses 


LS 


CHAPITRE VI 113 


saints, elle reçut une rude penitence, Comme elle s'en 
étonuait, le Seigneur lui dit : « Je suis juste et toutes 
mes œuvres sont fondées sur la justice, On s'étonne 
que je partage mes trésors avec mes bien-aimés et que 
je leur fasse des faveurs si extraordinaires, mais je leur 
fais sentir aussi ma sevérite. » (1) 

D'autres fois le Seigneur disait à Christine après la 
_connnunion : « de t'ai épousée par un amour éternel, 
Parmi les enfants des hommes, tu nres l’un des plus 
cher, Aucun tiancé n’aspire après sa fiancée comme 
j'aspire après toi. Tous les prêtres qui me donneront à 
toi seront ornes de mes grâces. » 

Un autre jour, après la communion, Jésus dit à la 
sœur : « Je veux te donner cette grâce que toutes tes 
œuvres te soient méritoires. S'il s'y trouvait une imper- 
fection, je l’effacerai dans ma miséricorde, Je veux te 
donner les plaies de mes mains, la douceur de mon 
cœur, les trous de mes pieds, pour que ton obeissance, 
par eux, te devienne efficace. Par la plaie de mon côté 
tu recevras un doux amour et l’assurance du mien ; je 
te couronnerai au ciel des stigmates de ma couronne 
d'épines. Je viens plus volontiers vers toi qu’un ami 
visite son ami. Tes yeux ne rencontreront plus jamais 
ce qui pourrait leur faire tort. » 

Jésus révéla aussi à Christine que le mauvais esprit 
avait perdu tout pouvoir de la tenter. 

Un jour qu’elle priait le Seigneur de consolider en 
elle toutes ses œuvres, afin que, oubliant les choses 

(1) Cette pénitence consistait à se coucher sur une peau de 


hérisson. La sœur y resta couchée jusque midi et y serait volon- 
tiers restée davantage, si le Seigneur y avait consenti, 


414 CHAPITRE VI 


du monde et du temps, toutes ses préoccupations 
soient uniquement tournées vers lui : 

— « Contentes-toi de mes grâces, lui répondit Notre 
Seigneur, car je t’en ai donné bien plus qu’à beaucoup 
d’autres qui m'étaient très chers et qui m'ont servi 
fidélement. 

— «Seigneur, dit l’humble sœur, comment se fait-il 
que j'aie reçu tant de grâces et que je sois encore si 
imparfaite ? 

— « Afin, répartit Jesus, que tu me connaisses et que 
tu te connaisses, que tu saches que toute bonté vient de 
moi et toute imperfection de toi, et pour que les tideles 
me louent de la miséricorde et des grâces dont je t'ai 
gratitiéeg. » 

Au milieu de cet échange de sentiments surnaturels, 
la sainte communion devenait vraiment pour Christine 
un festin de délices. Ainsi qu’elle le dit dans ses révé- 
lations, les saintes espèces lui étaient comme un plat 
d’une douceur exquise. Elle ne goûtait pas le pain, mais 
une suave sensation. Souvent aussi une odeur très 
agréable sortait d'elle et se répandait dans le chœur. 

Un jour de Pâques, après la communion, elle vit le 
Rédempteur tel qu’il ressuscita d’entre les morts, au 
milieu des patriarches. L'endroit où ils se trouvaient 
était ravissant et le sol était recouvert d’un gazon. 
verdoyant. Le Seigneur semblait se tenir sous les 
patriarches dans une lumière éblouissante comme la 
lune sous les étoiles. Et les âmes chantaient avec une 
grande joie : « Hæc est dies quam fecit Dominus. » 

Une autre fois, au premier Dimanche de Carême, le 
Seigneur, après la communion, annonça à Christine la 


CHAPITRE VI 415 


délivrance de plusieurs milliers d’âmes du Purgatoire, 
le retour de milliers de pécheurs et le renouvelle- 
ment dans la grâce d'innombrables fidèles. Il dit à la 
sœur : « Que mes grâces te suffisent! » Peu après 
toutes ces âmes vinrent à elle et lui dirent : « Nous 
avons crie longtemps du fond du Purgatoire. Mais la 
justice de Dieu ne voulait pas nous délivrer avant ce 
jour. Maintenant nous montons au ciel et nous prierons 
pour ceux qui nous ont aidees. » 

Une autre fois, après la communion, Jésus dit à sa 
tidéle amie : « Je veux te sortir d’une vie heureuse 
pour te placer dans une vie divine. » Il.la mena au 
milieu des chérubins et des séraphins qui chantaient 
les louanges de Dieu par les paroles de la préface de la . 
Messe de la Sainte Trinité. Ce chant était exécuté avec 
une telle grice et une telle dignité que Christine ne put 
trouver aucune expression pour peindre cette beauté. 
La vision dura depuis le matin jusque midi. 

Christine n’était-elle pas aussi un chérubin par 
l'amour ? 


CHAPITRE VII 


Le Père Conrad de Füssen. — Dimut Ebner. 
Christine et les âmes. 


. 

Ghristine Ebner commença à écrire ses révélations à 
l'age de quarante ans, sur l’ordre de son confesseur, le 
Dominicain Conrad de Füssen. Pendant de longues 
.annees, ce Saint religieux fut le confesseur du couvent, 
En 1324, il fut envoyé à Fribourg. On suppose que ce 
fut Conrad qui écrivit une partie des révélations, sans 
doute après lt mort de Christine. La voyante cessa 
d'écrire trois ans avant la fin de sa vie. Conrad devait 
étre plus Jeune ou, tout au moins, du même âge que 
sa pénitente, était comme beaucoup de ses frères 
en religion, profondément versé dans la science mysti- 
que, Si Christine avait en lui une grande contiance, 
lui, de son côté, la vénérait beaucoup et, souvent 
lui demandait des conseils. Une affection réciproque 
et très élevec unissait le Pére Conrad et la soeur Ebner. 
Christine fui parlait avec une affection d'autant plus 
vive, qu'elle avait reçu plusieurs fois des révélations à 
son sujet, 

— «@ CUn jour, dit-elle, à la fête de Saint André, 
comme le lecteur (le Père Conrad) avait Notre Seigneur 
dans les mains pendant la messe, j'entendis le Père 


CHAPITRE VII 117 


Céleste lui dire : « Tu vas recevoir ma bénédiction 
paternelle et ma confirmation éternelle, Le Fils de Dieu 
lui dit : Tu auras dans ta vie de grandes consolations 
de mon humanité. Le Saint-Esprit dit aussi : Je te ferai 
d'inmenses dons, mais tu ne peux en jouir seul, tu 
dois les partager avec les autres, » 

Quand le Père Courad célébrait Ia messe, il y mettait 
une si touchante piété que tous Îles assistants, religieux 
ou laïques, en étaient vivement émus : « Si le grand 
Saint Nicolas avait dit lui même cette messe, s’écriaient 
naîvement les fidèles, il n'aurait pu être plus dévôt ni 
plus recueilli! 

Lorsque ce saint religieux dut quitter Engelthal, sa 
dernière messe au couvent fut Signalee par une série 
de faits extraordinaires. | 

L’agitation causée par son départ, non seulement au 
monastère, mais dans tout le pays, prouve que Conrad 
de Füssen jouissait d’une grande réputation de sainteté. 
On accourut en foule pour assister au dernier office 
qu'il célébrait à Engelthal. Conrad disait la messe de la 
Sainte Trinité. Dés les premières prières de la messe, 
on entendit avec surprise que le prêtre, au Confiteor, 
au lieu de dire «et vous, sœurs », avait dit « et vous, 
innocentes ». Conrad avait été comme forcé de pro- 
noncer ce mot sans qu'il y pensât. D'ailleurs il se 
sentait transporté, inondé de grâces. $es pleurs cou- 
Jérent sans s'arrêter tout le temps du sacritice et tous 
ceux qui y assistaient recevaient les effluves de la piété- 
du célébrant. Elle remuait tous les cœurs, provoquant 
des larmes dans tous les yeux. 

Apres la messe, Conrad monta en chaire pour y faire 


418 CHAPITRE VII 


son sermon d'adieu. Au milieu de Pallocution il s’inter- 
rompit pour dire aux religieuses : 

— « Le Père Céleste vous a pris pour enfants, il 
vous à pardonné vos péchés. Vous êtes confirmées et 
choisies pour la vie éternelle. » Et comme il disait ces 
mots de la part de Dieu avec beaucoup de paroles 
très douces, il ajouta : « Ce n’est pas moi qui vous 
parle, vous l’entendez bien à ma voix. » Effectivement 
sa voix était toute changée. 

Le lendemain, le Père Conrad donna la communion à 
Christine qui entra en extase aussitôt après et eut 
la faveur de sucer lasplaie du côté de Notre Seigneur. 
La sœur Ebner resta en extase jusqu'aux vêpres. Pendant 
lcs dix jours suivauts elle eut la grâce de pouvoir 
communier chaque matin (1) et ces mêmes jours 
furent également remplis de grâces smgulières pour la 
communauté. Un souffle de miraculeux enivrement la 
transformait. Quelques sœurs pleuraient, d’autres 
riaient, presque toutes marchaient dans une sorte 
d’extase. Le bruit de ces merveilles s’etendit au dehors 
du couvent et beaucoup de gens louaient Dieu pour 
les bénédictions qu’il répandait sur Engelthal. 

Est-ce le même Conrad que Christine appelle « le 
jeune chapelain » et dont elle raconte le fait suivant ? 
On peut le supposer. | 

Pendant une messe, la sœur vit Notre Seigneur dans 
ses mains. Il se tournait affectueusement vers le prètre 


(4) En ce temps là, on ne pratiquait guère la communion 
fréquente. Même dans les couvents, on se contentait de commu- 
nier tous les quinze jours, les plus fervents recevaient la commu- 
nion tous les huit jours, 


CHAPITRE VII 419 


et se penchait vers lui. Ce même jour et sans doute à 
la même messe, comme Christine se plaignait amoureu- 
sement à Notre Seigneur de ce qu’il n’avait pas inspiré 
a ses supérieurs de lui permettre de communier, Jésus 
lui répondit : « J’ai considere ta misère et j'ai donné 
l’amour de mon cœur à ce prètre pour qu’il te nourrisse 
de mon Eucharistie. Dis le lui de ma part et dis lui que 
je lui donnerai une maladie corporelle atin qu’il honore 
l’obéissance et soit plus indulgent (pour toi ?) Et qu’il te 
donne mon corps avec plus de mansuetude. » 

Une lettre que Christine écrivait au Père Conrad 
quand il était à Fribourg peindra mieux que toute 
dissertation, l’affection attentive et dévouée que Chris- 
tine conserva toujours pour son confesseur. (1) 

« Mon cher Seigneur frère Conrad écrit-elle. Moi, 
Christine Ebner, je te salue en Notre Seigneur Jesus- 
Christ qui m'est cher par-dessus tout. O, cher Seigneur ! 
vous m'avez fait demander si je ne voulais pas prier 
pour vous. Ma prière est une pauvre prière. Mais par 
l'affection et la fidélité que j'ai toujours eue pour vous, 
je le ferai avec la meilleure disposition qu’il me soit 
possible. Et si je savais que vous viviez dans le péché 
mortel, ou dans les dangers du monde, ou dans lini- 
mitié de Dieu, je prierais encore pour vous. Je vous 
demande de ne pas mépriser mon conseil, quoique je ne 
puisse guère conseiller moi-même et qu’il serait plutôt 
nécessaire qu’on me conseillàt. Vous ne devez pas. 
donner à la science l’avantage sur Dieu, ni l’aimer plus 


(1) Cette lettre se trouve dans la vie de Christine, de Lochner, 
et paraît avoir été insérée dans le manuscrit des révélations, 
peut-être par Conrad lui-même, 


120 CHAPITRE VII 

que Dieu, car les arts passent en un instant, mais les 
fruits de Pamour demeurent éternellement, Celui qui 
se contie trop en lui-même et vit selon à volonté des 
hommes, pêche souvent et nest pas lPami de Dieu. 
Personne ne devient saint qui agit contre la droiture. 
Vous devez remplir votre devoir afin que la discipline 
spirituelle ne S'aflaiblisse pas en vous. Pendant qu'on 
est assis en société le temps passe, inutile, et c’est 
Chose nuisible aux personnes spirituelles. ‘Car nous 
n'avons d'autre richesse que le temps; ceux qui ne 
emploient pas bien seront dans la misère, là où nous 
levrons un jour demeurer en l’éternelle Joie. 

« Cher Seigneur, j'ai trop parlé. Pardonnez-moi. 
Pardonnez-moi par amour pour la vérité, Une mère 
parle ainsi avec son enfant et lui dit ce qu’elle ne dirait 
pas aux autres qu'elle n'aime pas. Aussi longtemps que 
vous serez mon fidele ami et que mes conseils et mon 
souvenir ne vous fâcheront pas, je me croirai obligee 
de vous porter Secours, méme si cela ne vous procure 
aucun plaisir. En vous donnant un conseil, je mérite 
autant d'en avoir comme je vous l'ai dit, 

« Que Dieu soit avec vous pour l'Eternite, qu'il 
éloigne de vous tout mal. Qu'il vous donne sa grâce en 
tout ce que vous faites comme en tout ce que vous 
«devez laisser, atin d'agir toujours pour sa gloire et son 
honneur et que vous en receviez une grande récom- 
pense, Le cher Jésus-Christ nous soit en aide. » 

Cette lettre montre, et l’autorité que Christine avait 
sur ceux qui la connaissaient, et la grande charité de 
son âme envers ceux qu'elle aimait. Fribourg, centre 
très vivant alors, paraissait à la moniale recluse un lieu 


CHAPITRE VI] 191 
dangereux pour Son ami, peut-être lui connaissait-elle 
un penchant à se répandre trop dans le monde. Avec 
quelle liberte elle parle, faisant taire son humilité dans 
son désir de faire du bien aux âmes qui lui sont chères ! 

Dans les premieres années de sa vie religieuse, alors 
que Dieu, pour Péprouver, permit qu’une véritable 
persécution s’élevât contre Christine, celle-ci croyait 
agir parfaitement en se taisant humblement et souffrant 
en silence, Elle ne voulait accuser personne. 

Notre Seigneur lui dit un jour : « Saches que tu ne 
m'es nulle part plus désagréable qu'au chapitre. » 

Etonnée, Christine en demanda la raison. 

— « Tu dois, répondit le Sauveur, parler là en toute 
justice, atin que toutes soient corrigées. » 

Christine, à dater de ce moment, surmontant la crainte 
que lui inspiraient les personnes malveillantes à son 
endroit, se résolut à parler toujours avec franchise et à 
parler selon sa conscience quoiqu'il en püt advenir. 

Les hauteurs où la conviait son tiance céleste ne la. 
rendaient pas indifférente aux siens. Nul n’aïma mieux 
ses parents et ses amis. Entre elle et sa mère régnait 
la plus douce affection. Elisabeth Kudôrferin se plaisait 
à venir souvent visiter sa tille, heureuse de s’entretenir 
avec elle, de connaitre les moindres détails concernant 
son Corps et son âme. Devenue veuve, c’est à Engelthal 
qu'elle venait chercher la consolation. La renommée de: 
sainteté de sa fille, renommée toujours grandissante, 
rejouissait son cœur maternel et les choses merveil- 
leuses que Pon contait sur sa vie lui donnaient une juste 
tierte. Mais Christine qui, probablement, écrivait sou- 
vent à sa mère, se taisait par humilité sur les faveurs 


129 CHAPITRE VII 


divines. Ün jour Elisabeth vint à Engelthal, bien résolue 
d'obtenir de Christine elle-mênre, les contidences qu’elle 
souhaitait. Mais aux interrogations pressées de sa mère, 
Christine ne voulut rien répondre. Son humilité s’ef- 
frayait, puis elle craignait de deéplaire à Dieu et d’agir 
contre sa volonté, en révélant ce qui lui semblait le 
secret de son fiancée céleste. Plongée dans un trouble 
douloureux, car il lui était pénible de donner à sa mère 
un refus catégorique, Christine priait ardemment pour 
connaître la volonté d’en haut. La voix de Notre Sei- 
gneur la consola : « Ma bien-aimée, disait la voix benie, 
tu dois faire ce plaisir à ta mère et accéder à son désir, 
car j'ai moi-même commandé aux enfants d’honorer 
leurs parents. » Christine, aussitôt, faisant taire son 
hunilité, découvrit à sa mére les faveurs divines et 
Elisabeth quitta Engelthal l’âme inondée de joie. 

Cette heureuse mère était grandement récompensée 
dans ses enfants. du soin qu’elle avait.cu de les élever 
dans là vertu. Des quatre tilles qu’elle donna à Dieu, 
trois furent l’objet de la bonte toute particuliere du divin 
maître. Agnès et Dimut, dans un degre moindre que 
Christine, connurent le bienfait de la vision surnaturelle, 

Agnès était franciscaine, au couvent de Nüremberg. 
Dans les révélations de Christine, on voit qu’'Agnès, 
étant malade, tout espoir de guérison semblait perdu. 
-On obtint sans doute la permission pour Christine de 
venir voir sa sœur. Pleine de foi et de conffance, la 
fille de Saint Dominique arriva pres de lenfant de 
Saint François et lui dit : « Agnès, je t’ordonne au 
nom de Dieu d'abandonner la maladie, Recommande-toi 
à Saint Gotthard. » Agnès obeit et fut bientôt retablie. 


CHAPITRE VII 193 


Une douce et gracieuse physionomie est celle de 
Dimut Ebner, la sœur aînée de Christine, moniale 
comme elle à Engelthal. Rien ne peindra mieux l’affec- 
tion des deux sœurs que cette vision de Christine : 
« Je rêvais, dit-elle,que j'arrivais près d’une fontaine et 
que je devais y puiser l’eau du bonheur éternel. Je fus 
priée par ma sœur Dimut de puiser aussi pour elle, 
personne ne le pouvait que moi. C'était un travail très 
fatiguant, car la corde qui descendait dans la fontaine 
était toute lisse et me glissait dans les mains. En outre, 
la planche sur laquelle je devais me tenir était à moitié 
pourrie et je craignais à chaque instant qu’elle ne se 
brisàt. Mais entin je surmontai toutes les difficultés et 
je pus puiser pour ma sœur et pour moi cette eau 
bénie. Je reconnus par là que cette eau signifiait les 
grandes grâces que je ne pouvais obtenir qu'au prix de 
beaucoup de peines, de cruelles douleurs et d’une 
_ grande crainte de Dieu. Ce travail, je devais le faire 
jusqu'à ma mort, mais par lui, beaucoup d’âmes 
seraient sauvées. Cette vision me donna un nouveau 
zèle pour supporter avec patience toutes les difficultés, 
afin de pouvoir aider les autres à faire leur salut. » 

Christine, dans son Petit livre de la Grâce, trace rapi- 
dement le résumé de la vie claustrale de cette sœur 
aînée qui partageait avec elle les faveurs mystiques du 
Sauveur. 

€ Une sœur s'appelait Dimut Ebnerin de Nüremberg, 
écrit-elle. Elle entra au couvent l’an 76 (1276). Elle 
servait le seigneur avec zèle et surtout par de grandes 
oraisons. Dès sx jeunesse, elle considérait l’oraison 
comme le plus grand devoir d’une religieuse. Elle était 


194 CHAPITRE Vil 


encore toute jeune quand Notre Seigneur lui apparût le 
jour de Pâques. Elle vit Marie Madeleine près de lui 
dans le jardin et fut témoin de la scène racontée dans 
PEvangile. Elle assure que, dès son enfañnce, Notre 
Seigneur Jui avait fait de grandes grâces. 

« À l’âge d'environ trente ans, Notre Seigneur fit con- 
naître à Dimut qu'il Pavait contiée à Saint Jean PEvan- 
géliste et à Saint Martin. » « S'il m'avait été possible 
de les aimer davantage, je les aurais recommandés f ma 
mère, Je t'ai aussi recommandé à elle. » Elle eût beau- 
coup de consolations de Saint Jean lEvangeéliste. Elle 
insistait près de tous ses amis pour qu'ils le servent 
ainsi que Saint Martin. 

« Elle reçut également de grandes consolations des 
saints anges et assurait qu’elle reconnaitrait son ange 
entre mille autres. Le jour de la fête des Saints Anges, 
elle les entendit chanter le répons : Te Sanctum domi- 
num. Et quand:ils arrivèrent au verset : Chérubin, ils 
le chantèrent' à trois voix et cette mélodie la transporta 
de ravissement. 

Elle avait l'habitude de prier tous les jours Saint 
Gervais. Son frère Protais lui apparut un jour et lui 
dit : « Pourquoi ne me pries-tu pas aussi ? Je suis placé 
dans le ciel aussi haut que lui, tu dois aussi me prier. » 
Elle le fit désormais. 

« Elle fut un jour ravie dans le paradis terrestre dont 
elle disait qu’elle en connaissait aussi bien tous les 
recoins que ceux du couvent. Elle y vit Elie et 
Enoch. (1) Ils parlèrent avec elle et lui montrèrent 


(1) Le Paradis terrestre, d’après les idées du moyen-âge, était 
le dernier degré du Purgatoire, le neuvième cerele du Purgatoire 


CHAPITRE Vi] 495 


toutes les merveilles de leur demeure. Elle vit quel- 
ques arbres qui avaient en méme temps des fleurs et 
des fruits. D’autres arbres portaient des fruits qui 
n'avaient pas encore leur croissance, alors que, de 
certains arbres, les fruits étaient tombés depuis long- 
temps et cependant restaient frais comme les autres. 
Dimut vit une sœur morte dans son couvent qui était 
aussi dans ce paradis. Elle lui demanda : « N’es-tu donc 
pas au €iel? » Gette sœur répondit : « J’y suis vrai- 
ment. » Que fais-tu donc à? « Dieu m'a envoyé vers 
toi pour ta consolation. » Alors dis-moi quelqué chose 
de sa beauté ? La sœur dit : « Ne me demande rien de 
sa beauté. Demande-moi de te parler de sa misericorde. 
Si les maîtres de Paris (1) étaient aussi nombreux que 
toutes les feuilles qui ont jamais verdi, que tous Îles 
brins d'herbes qui croitront dans la suite des temps, 
ils ne pourraient encore ni bien écrire ni bien parler 
de la miséricorde qui est en Dieu, ni surtout de la 
miséricorde qu’il montre à la mort des hommes. | 
« Je vais cependant essayer de te faire comprendre 


du Dante. C’est là que, d’après la eroyance ancienne, Elie et 
Enoch attendent l’Antechrist. Cette vision se retrouve dans 
Mechtilde de Magdebourg : La puissance de l’Antechrist est plus 
crande qu'aucun homme ne pourra le comprendre. Quand le 
Pape ne pourra plus combattre contre lui, il se retournera vers 
les saints frères et les priera de l'aider. 1Is appelleront à leur 
secours Elie et Enoch qui sont maintenant dans le doux Paradis. 
195, p. 190. Plus loin elle dit : Je vis deux hommes Enoch et 
Elie. Enoch était assis et Elie couché par terre en grande 
méditation. 

(1) Paris, par ses écoles, était alors célêébre dans le monde 
entier autant par l’atflluence des étudiants qui y accouraient, que 
par la science et la valeur des hommes qui y professaient. 


_ 


496 CHAPITRE Vil 


la beauté de Notre Seigneur en te disant qu’il est 
impossible de trouver un équivalent pouvant offrir une 
image de comparaison comme il est impossible de 
comparer le blanc au noir. Si une église était d’or pur 
et que cent soleils y brillassent ; si chacun de ces soleils 
était sept fois plus beau que le nôtre et qu'ils fussent 
illuminants comme lui quand il se mire dans l'or, ce 
serait un immense éclat. Ce ne serait pourtant rien en 
Comparaison de la beauté qui est en Dieu. 

« Elle méditait tous les jours la Passion de Notre 
Seigneur. Comme elle était plongée dans la contem- 
piation de l’admirable économie par laquelle les souf- 
frances de Jésus faisaient la. joie des saints et ses 
blessures leur gloire au ciel, elle fut ravie et vit Notre 
Seigneur dans son royaume céleste assis à la place 
d'honneur entouré d’une grande splendeur. Elle vit les 
blessures de ses pieds et de ses mains et celle de son 
"côte qui brillait sur tous (les saints) et elles brillaient 
ans la Sainte Trinité et (de là) se projetaient sur toute 
l’'ornière céleste. Aucune joie n’était plus grande que 
celle qu’on recevait de ses blessures, aucune jouissance . 
ne pourrait dépasser la jouissance (qu’elles procu- 
raient). Notre Seigneur lui dit : « Regarde Dimuit, si 
tu peux supporter cette vue. Tu ne m'as vu jusqu'ici 
que dans un miroir. Plus tard tu me verras dans l'éclat 
de ma divinité. | 

« Une autre fois étant en prières, elle fut ravie au 
ciel. Elle vit Notre Seigneur dans toute sa magnificence. 
Des astres brillants sortaient de lui et l’entouraient, 
plus beaux et plus éclatants que les étoiles naturelles. 
Trois d’entre ces astres se tenaient au-dessus de lui 


CHAPITRE VII 197 


et rejetaient leur éclat dans sa divinité, Il lui fut dit que 
cet éclat venait des âmes que la divinité envoie pour 
animer le corps des hommes avec lesquels elle veut 
opérer des merveilles. (Dieu dit : ) Ces hommes, par ce 
retour en moi, doivent éprouver un plus ardent désir 
vers moi que les autres hommes. Tu es aussi de ces 
âmes. 

« Avant sa mort, elle eut une douloureuse maladie. 
Elle vit Notre Seigneur clouëé à la croix qui lui dit : 
« Autant qu'il l'est possible, tu dois. rendre ta passion 
semblable à la mienne. 

« Sept semaines avant sa mort, elle fut ravie et on 
croyait qu'elle allait mourir. Quand elle revint à elle, 
Dimut dit à latille de son frère. (1) « Tu ne dois plus 
m'amener du monde, et il ne n’est plus nécessaire de 
me préparer à manger avant que Je parte d'ici. A 
dater de ce jour, elle ne prit qu’une partie minime de 
nourriture. Elle dit : « Je connais les choses qui arrive- 
ront pendant vingt ans et beaucoup d'hommes mourront 
après moi. » Et cela arriva. (2) | 

« Elle disait souvent ces paroles : « J'ai Dieu tout 
entier en moi. Et si le monde l'avait autant (que moi) il 
aurait tout ce dont il a besoin. C’est une grande mer- 
veille que Dieu demeure aussi complètement en moi, 
c’est miracle que mon cœur ne s’en brise pas. » 

« Dans ces mêmes jours on la pria de dire quelque 
chose des merveilles que Dieu avait opérées en elle. Elle 
dit : « J’ai été ravie au ciel et j’ai vu la splendeur de la 


(1) Il s’agit d’une tille de Conrad Ebner, fils unique de Seifried 
Ebner. Elle était chargée de soigner sa tante. 
(2) Prédiction de la peste qui allait dévaster l’Europe. 


10 


198 CHAPITRE Vi] 


divinité qui Se répand sur les anges et les saints. Ni 
moi, ni aucune créature humaine ne pourrait exprimer 
ces choses. » Elle dit encore : « Si javais pu parler 
avant ma maladie, je vous aurais dit de belles paroles 
concernant le royaume du ciel. » Le jour de la Toussaint 
elle dit : « Beaucoup de saints sont venus près de moi 
et aussi une grande troupe d’anges. » On lui demanda 
si elle avait reconnu les saints. Elle répondit : « Oui, 
quelques-uns tres bien. » 

« Une sœur la vit avant sa mort entourée d’une 
lumière céleste. Peu après elle s’éteignit doucement. 
C'était le neuvième jour aprés la Toussaint. 

« Une sœur avait prié longtemps Notre Seigneur de 
lui donner lassurance du bonheur éternel de la sœur 
Dimut. Elle demanda de pouvoir linvoquer et voici ce 
qui arriva le même jour et dans la semaine de sa mort : 
La défunte vint à une sœur. Celle-ci l’interrogea sur ce 
qui en était d'elle. Elle répondit : «Je suis très bien, je 
me nourris complétement de la divinité et mon àme est 
comblée de grâces et se réjouit devant Dieu. Qu'il soit 
loué de ne pas m'avoir enleve une heure des souffrances 
que j'ai subies. Ma maladie m’a purifiée, mon infirmité 
m'a fortifiée pour l'éternité. Et elle dit encore à la 
même sœur : « Si l'univers entier était d’or pur et que 
tu puisses en jouir autant que tu voudrais, ce ne serait 
rien en comparaison de la récompense que Dieu veut te 
donner pour ce que tu as fait pour moi. » 

Il est probable que c’est Christine elle-même à qui sa 
sœur vint rendre cette consolante visite. Nulle autre 
religieuse d’Engelthal ne pouvait, plus qu’elle, désirer 
connaître le sort de Dimut Ebner. 


CHAPITRE Vi] 199 


On revérait Christine comme une sante, Le vieux 
chapelain du couvent, prêtre de vie pieuse et austére 
avait pour elle une admiration très vive. [aurait voulu 
qu'elle lui communiquàât chaque jour tout ce que Dieu 
lui révélerait, La demande parut à Christine impossible 
a accorder sans blesser lhamnilité et là réserve qui con- 
vient dans la dispensation des dons divins. Mais pour 
dédommager le bon prêtre de son refus, là sœur 
trouva un moyen singulier qui peint vivement l'etat de 
son àme et de celle du chapelain. Chaque Jour, 
dans son oraison, Christine faisait spirituellement ses 
confidences au prêtre qui les recevait de même. 

La piété des uns, la curiosité et l’indiscrétion des 
autres tourmentaient souvent la sœur dont la renom- 
mée s’étendait toujours davantage. La tradition mème 
assure qu'elle fit des miracles, qu’elle opérait des 
guérisons avec des fleurs qu’elle trempait dans de 
l’eau bénite. Mais rien, dans ses révélations ne laisse 
entrevoir des faits que Son humilité cachait soigneuse- 
ment. Le grand concours de monde qui venait la voir 
lui était pénible. Elle $s’en plaignait à son divin ami. 

« Ma bien-aimée, lui répondit Jesus, Faccomplis en 
toi ce que je Lai promis. Je ne veux pas cacher Pamour 
que Je te portes, Je veux qu’il éclate à tous les yeux. » 

Comme aux saints parvenus au sommet de la perfec- 
tion, ce concours dadmirateurs et d’indiscrets finit 
même par n'être plus à charge à Christine. Le Seigneur 
lui avait dit un jour : « Celui qui s’abaisse le plus est 
celui qui me possède davantage. » Et chaque fois qu’elle 
devait recevoir des témoignages de vénération, elle se 
rappelait cette parole et ne se troublait plus. 


1430 CHAPITRE VII 


Christine posseda le don de pénétrer les consciences, 
de voir lavenir, de connaître les choses lointaines ou 
cachées. Dans son sommeil elle apprit plusieurs choses 
qu'elle prédit. Gela lui arrivait ordinairement quand 
elle était le plus accablée de douleurs. Plusieurs fois 


aussi elle connut l'heure de la mort de certaines per- 


sonnes, ainsi que l'état de leur âme, et put à temps, les 
préserver de Ja damnation. Elle voyait les causes des 
soucis ou des malheurs de quelques uns, elle eut 
vraiment la plénitude des dons gratuits {gratiæ gratis 
datæ). N’étaient-ils pas, d’ailleurs, comme le corollaire 
des faveurs divines, faites à la créature habituée aux 
plus sublimes communications des mystères du ciel ? 

Elle vitune nuit une lunière surnaturelle flamboyante. 
L’éclat du soleil à côte d'elle, paraissait nuit et ténèbres. 
Pendant qu’elle contemplait cette vision avec étonne- 
ment, la lumière se partagea en trois grands rayons 
brillants et elle comprit qu'elle avait devant elle une 
image du mystere de la Sainte Trinité, l'unité en trois 
et la Trinite en un. | 

Emerveillée elle s’écria : Oh! que c’est beau, oh! que 
c’est beau! et que je me sens heureuse près de mon 
Dieu ! Üne trombe irrésistible de volupté divine l’en- 
leva, la laissant, après son depart, éblouie, ivre de joie 
et d'amour. Christine vit encore, une autre fois, la 
Sainte Trinité sous la forme de trois personnes unies 
en une seule. Mais, pour décrire ces visions, elle ne 
pouvait que balbutier le langage humain et n’y trouvait 
‘rien pour l'aider à exprimer ce qu'elle avait vu. Quand 
elle sortait d’extase, la mémoire comme les mots, lui 
faisaient defaut. Les mystères de l’autre monde qui se 


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CHAPITRE Vil 


dechiraient pour elle ne devaient pas être divulgués 
aux autres hommes. | 

Le mot de Sainte Trinité, une prière, une parole sur 
ce mystére transportaient la Sœur hors d'elle et Ja 
faisait tomber en extase. Un jour, sortant d’une de ces 
visions merveilleuses, elle appela une sœur et, le visage 
en feu, les yeux encore pleins de splendeurs, elle 
s'écria : « J’étais ravie au ciel! Il nr'était ouvert, j'étais 
au nombre des élus! Jai vu mon nom écrit au livre de 
vie ! » 

Terminons ce chapitre par cette vision concernant 
l’état d’autres âmes qui lui fut revelé, 

— «Je vis, dit-elle, pendant mon sommeil, que Pintir- 
merie du couvent se trouvait en face dun jardin. Ce 
jardin était ravissant. Nulle imagination humaine ne 
pourrait en inventer de plus beau ou de plus agréable, 
Il était entouré d’un mur d’une hauteur énorme, sans 
porte ni fenêtre. Je me demandai si ce mur n’était 
pas celui du paradis terrestre. I me fut explique 
que ce jardin représentait le paradis du ciel dans 
lequel personne ne peut entrer, sinon par la grâce de 
Dieu et après beaucoup de souffrances. Ceux là seuls 
qui ont un amour de Dieu parfait y arrivent facilement. 
J'aperçus dans ce jardin une sœur appelée Elisabeth, 
J’ignore comment elle avait pu y entrer, si c'était par le 
merite de ses souffrances ou son amour de Dieu. (4) Je 


(}) Plusieurs Elisabeth sont mentionnées dans le Petit livre de 
Grace. « Elisabeth Orthebin » fut sous-prieure, et, dans toutes ses 
actions se montra une eréature pleine d'ordre et de régularité. 
Elle avoua à sa mort que pendant trois ans, tous les jours, Noire 
Seigneur lui avait révélé Les choses futures à la messe, — Une 


139 CHAPITRE VII 


vis ensuite une sœur du nom de Wilburge. Elle monta 
sur une echelle appuyée sur le mur de clôture et elle 
était deja à moitié des échelons... Une troisième sœur 
appelée Hildegarde fut jetce sur une roue de moulin à 
vent et elle dut beaucoup souffrir car sa tête était ren- 
versée et frappée çà et là jusqu’à ce qu’enfin elle put 
arriver au jardin. Je contemplais ces choses avec une 
grande compassion et je pensais : Devrais-je aussi passer 
par autant de torturés et d’angoisses ? Alors je ne pour- 
rai certainement pas parvenir au ciel! Pendant que 
j'étais ainsi tourmentée, j'arrivaià Pinstant dans le jardin 
par Ja pure grâce de Dieu. Ces sœurs que je voyais 
étaient alors toutes en vie. Elles moururent lune après 
l'autre. On aïma à croire que la première alla tout droit 
au ciel à cause ds sa très sainte vie. La seconde mourut 
d'une apoplexie. La troisieme souffrit cruellement avant 
de mourir. Leur vie future est en la miséricorde de 
Dieu. Le jardin devant l’infirmerie signitie que personne 
ne peut entrer dans la joie de l'eternite sans l'expiation 
de la souffrance. » 


autre Elisabeth, sœur converse eût beaucoup de visions. . — 
Elisabeth de Klingenbourg, petite tille du fondateur d’Engelthal, 
reçut à sa mort la visite de Saint Jean et des douze apôtres qui 
vinrent la chercher en chantant. — Elisabeth Mairin eût aussi la 
joie de voir le Seigneur venir la prendre à sa dernière heure. 
— Élisabeth de Reicheneck expira en chantant à pleine voix : 
Trinitati perenni. Et entin Elsbeth de ‘Waldeck, dont Notre 
Seigneur disait : « Elle in'a tellement ressemblé que ses Joue ont 
paru pleins de Ta sainteté des miens » LL 


CHAPITRE VIII 


L'Empereur et les Papes. — L'interdit et ses suites 
dans les couvents. 


A lire les écrits de ces pieuses mystiques, on les 
croirait plongées dans une profonde sécurité, en paix 
avec le monde comme avec Dieu. Il n’en était rien 
cependant, et le couvent d'Engelthal, comme les autres, 
comme celui de Maria Medingen, souffrait cruellement 
des bouleversements politiques. C'est ici un des points 
les plus curieux à étudier dans ce monde de mystiques, 
comme du reste, dans toute l’Allemagne chrétienne. La 
foi, dans les pays soumis à l’Empire romain, traversait 
une crise terrible qui ne peut être comparée qu’à celle 
de la Réforme. Seulement dans cette première campagne 
de Lucifer contre les âmes allemandes, la masse était 
encore trop pleine de l'esprit religieux pour succomber ; 
les mœurs gardaient encore un fond moral dans les 
familles. Cent ans après il n’en était plus ainsi. 

Le séjour des Papes à Avignon eut en Allemagne plus 
qu'ailleurs, des suites lamentables. Üne succession de 
papes français, voulant avec obstination résider dans un 
pays soumis à la France, donnait beau jeu aux ennemis 
de la papauté pour détacher d’elle les cœurs Teutons. 

Il faut reconnaître, d’un autre côté, que les empereurs 


134 | CHAPITRE VI] 


allemands furent les premiers fauteurs de l'exil d’Avi- 
gnôn. La grande querelle des Guelfes et des Gibelins 
qui déchirait l'Italie et mettait à chaque instant la Curie 
en danger était le résultat d’une politique déloyale, mue 
par le secret espoir d'englober totalement ce pays 
pour en faire un territoire impérial, après en avoir à 
jamais chassé les successeurs de Pierre. 

Moins que les autres, le Pape Jean XXIT ne pouvait 
songer à rentrer dans Rome. L'Italie qu’il avait contiée 
au vicaire impérial, le roi Robert de Naples, sénateur de 
Rome, était en pleine révolte contre lPautorité papale. 
Les menées de Louis de Bavière soutenaient lambi- 
tion de quelques grandes familles comme les Visconti 
à Milan, et excitaient la férocité des «tyrans », maîtres 
de plusieurs villes, comme Can de la Scala, Passarin, etc. 
Rome même était sans cesse troublée par les intrigues 
des allemands. Tous les essais du Pape pour faire rentrer 
Louis dans la bonne voie furent vains. À plusieurs 
reprises, il fit entendre des menaces, mais en reculait 
sans cesse l’exécution. Le Bavarois répondait à ces 
avances en prenant avec éclat le parti de Michel de 
Césène et des fratricelles contre Jean. Il osait accuser 
le pontife d'hérésie, parce qu’il condamnaïit un moine 
révolté. Bien plus, en protégeant la diffusion du célèbre 
écrit de Marsilius de Padoue « le Defensor pacis », il 
montrait à découvert toute sa pensée : L'Empereur est 
plus que le Pape; les biens de l'Eglise appartiennent à 
: l'empereur, c’est à lui à corriger le Pape, à linstituer 
ou le destituer ; tous les prêtres ont la même autorité 
de juridiction que le Pape; le Pape ni l'Eglise ne peuvent 
punir personne, si l’empereur ne leur en donne l'autorité. 


CHAPITRE VIll 135 


Tels sont les points principaux de ce premier manifeste 
de l'esprit de révolte qui allait, peu après, se réveiller 
avec la Réforme. | 

Louis de Bavière était décidé à mettre cette doctrine 
en pratique. Mais l’insolence de cet écrit, répondant 
aux essais de conciliation de Jean XXIT, ne permettait 
plus au Pape d'attendre davantage. En Italie, les Visconti 
combattaient son légat avec les troupes impériales. Un 
édit d’excommunication fut lance contre l’empereur. 
Louis y repondit par le manifeste de Saxenhause où il 
osait accuser le Pape d’hérésie notoire, le traitant de 
faux Pape, jurant de poursuivre ses accusations en 
réunissant un concile général pour le condamner. 

Deux ans après, la Diète de Trente réunissait autour 
de Louis, les princes, ses partisans, ses funestes con- 
seillers schismatiques et la foule des petits tyrans de 
Toscane et de Lombardie, venus pour supplier lempe 
_reur de paraître lui-même en Italie. 

Le Bavarois lança un monitoire contre Jean XXIT 
contenant seize article d'erreurs dont il le chargeait. En 
_ même temps, il entraiten Italie où il y recevait un accueil 
que les ennemis de la papauté lui avaient préparé. Les 
Romains eux-mêmes, dépités de linsuccès d’une mis- 
sion envoyée à Avignon pour ramener le Pape, se 
jetèrent au cou de celui qui prenait le titre de leur roi. 

Jean, répondant à cette série d’actes criminels, déclara 
Louis privé du duché de Bavière et de tous les fiefs de 
l'Eglise et de l'Empire, le somma de quitter Rome et de 
venir s'expliquer devant la cour papale. 

On sait ce qui arriva. Louis, énivré de ses succès ne 
Italie, gorgé des richesses de l'Eglise, trompé par la 


136 CHAPITRE VIII 


tourbe de renégats qui l’entouraient, osa déposer solen- 
nellement Jean XXII et intronisa à sa place un antipape 
dans la personne du faible et malheureux Pierre de 
Corbara, qui prit le nom de Nicolas V. 

A ces sacriléges folies, Jean XXIT répondit en ordon- 
nant des prières publiques. À dater de ce jour la fortune 
tourna le dos au misérable Louis. Les excès des Alle- 
mands, la dilapidation des trésors, la persécution contre 
tous ceux qui n'approuvaient pas ces excès avaient 
ouvert les yeux et éclaire les esprits sages. L'Italie 
comprit qu'elle avait joué, à son détriment, le rôle de 
dupe. Les Visconti, les petits et grands tyrans, toute la 
noblesse, avait reçu plus d’ennuis que de profits du 
voyage guerrier de l'Empereur ; le clergé surtout gémis- 
sait ou Se repentait. En quelques mois, tout l'echafaudage 
trompeur s'était écroulé et Louis rentrait en Allemagne 
sans troupes ni argent, pendant que Pierre de Corbara 
se hâtait d'aller humblement à Avignon, implorer le 
pardon du seul et vrai Pape. Les Franciscains se sépa- 
raient nettement de Michel de Césène par l'acte de 
soumission de 1399, les Visconti demandaient pardon 
sincérement et, à leur exemple, toutes les villes d'Italie 
se hâtaient de venir faire la paix avec Jean XXIT. | 

Louis de Bavière eut été forcé de faire la paix à son 
tour avec la Curie, car beaucoup de princes allemands 
blämaient sa conduite, si le roi Jean de Bohême, par je 
ne sais quel sentiment de chevaleresque. camaraderie 
mal comprise, ne fut venu lui offrir tous les secours 
qu’il pouvait lui donner. Néanmoins Louis avait compris 
qu’il fallait avoir Fair, tout au moins, de tenter un rap- 


CHAPITRE VIII 437 


prochement avec le Pape et la periode des ambassades 
commença. 

On a pu s'étonner que Jean XXIT ait répondu par des 
tins de non recevoir aux lettres Si humbles que Louis 
lui envoyait par ses ambassadeurs. Il est acquis mainte- 
nant (1) et de nombreux documents le prouvent, que 
toutes ces ambassades portaient ofliciellement des 
lettres de soumission, mais avaient des instructions 
secrètes où il leur était défendu de faire la moindre 
concession. (2) Sans doute le Pape était au courant de 
ce double jeu et devant la duplicité de Louis, ne pouvait 
que maintenir ses justes exigences. Afin de gagner du 
temps, et dans lespoir que l'Empereur comprendrait 
enfin son véritable intérêt, Jean faisait des difficultés sur 
les procurations des ambassadeurs, les renvoyait en 
demander d’autres. « Dans le fond, dit Preger, Louis 
trompait le Pape avec les procurations. Il est certain 
que l'Empereur, en les écrivant, ne voulait céder aucun 
de ses droits. Il est donc juste que le Pape les ait 
reçu avec un autre esprit que ne Île souhaitait Louis. » 

C'est au milieu de ces interminables négociations 
(elles durérent de 1330 à la mort de Jean XXID 
qu'éclata Paffaire de la doctrine du Pape sur la vision 
béatifique. Nous ne la rappellerons ici que brièvement : 
dans un sermon et, émettant une opinion toute per- 


(1) On a fait depuis ces dernières années, de nombreuses 
recherches sur les luttes de Louis de Bavière et de Jean XXI, 
qui ont éclairé cette question d'un jour tout nouveau et fav orable 
au Pape. 

(2) Preger. Der Kirchen politise he Kampf unter Ludwig den 
Baier und sein Einflusz auf die offentliche meinüng. A PRANGEUTE 
der Hist. Glasse’'der K. Bay. Akad. der Wissenschaffer. 


138 CHAPITRE NI] 


sonnelle, Jean dit que les âmes des justes ne pourraient 
entrer au ciel qu'après le dernier jugement. Aussitôt 
les théologiens de la cour de Louis de erier bien haut à 
lhérésie, Les écrits destinés à réfuter cette erreur, 
_mais plutôt faits pour discréditer Jean, se répandirent 
de tous côtés; la Sorbonne à Paris, les universités de 
partout S'en mélérent. À tous les hommes de bonne foi, 
les explications données par le Pape suffirent, mais les 
Allemands avaient trouve une veine trop précieuse pour 
ne pas l’exploiter jusqu’au bout. On ne représenta plus 
au peuple le pretre Jean ! que sous Paspect d’un homme 
violent, fanatique, ignorant, colère, sans dignité ni 
loyauté, indigne en tout du poste où il était élevé. On 
grossit à plaisir la soi disant héresie. En même temps le 
bruit s’accréditait que le Pape voulait donner la cou- 
ronne au roi de France, ce qui était toucher les 
allemands'au cœur. Les efforts apparents de Louis pour 
obtenir son pardon de Jean, lui donnait aux yeux de 
ses peuples, tout le merite d'une véritable soumission 
et quand on voyait Jean XXII v répondre en fulminant 
de nouvelles excommunications, on S'indignait, on 
plaignait l'Empereur, on laimait, on cherchait à le 
consoler de ce qu’on croyait des huniliations. 

Tous ces évènements devaient avoir une fatale réper- 
cussion dans les esprits; ils jetaient dans le peuple 
allemand les germes morbides qui devaient produire la 
Reforme, Dieu permit cependant que, cette fois encore, 
ils ne donnassent pas tout leur poison. La foi etait 
encore profonde en Allemagne et on peut, sans s’avancer 
trop, affirmer que le mouvement mystique qui se pro- 
duisit alors fut pour beaucoup dans la conservation de 


CHAPITRE VHI 139 


la Germanie à l'Eglise catholique. Ce que le peuple ne 
trouvait plus dans ses chefs spirituels, que l'esprit d’in- 
terêt, l’orgueil ou la cupidité entrainait dans la mauvaise 
voie, il le trouvait dans les couvents, veritables foyers 
de piété, de vertus, de bons exemples, rehaussés par 
l'attrait des miracles, par la vue de tant de religieux et 
de religieuses dont on se contait les extases et les révéla- 
tions. Toute la sève de haute vertu mise en mouvement 
au treizième siècle par Saint François et Saint Domini- 
que, courait encore dans les veines du corps conventuel 
et tous les monastères étaient, à de rares exceptions 
près, des miroirs d’édification. On pouvait comparer la 
vie pauvre et mortitiee de ces moines avec celle de 
ces évêques guerriers et jouisseurs des cours, et on 
donnait aux moines contiance et vénération. 

D'ailleurs la simplicité naïve de lesprit d'alors ne 
croyait pas que linconduite d’un prêtre infirmât la 
valeur de la foi catholique et on préférait prier pour sa 
conversion que de faire l'Église solidaire des fautes 
de quelques-uns de ses membres. 

Mais un danger plus grand pouvait surgir : le déchi- 
rement intérieur de ces ordres qui étaient les colonnes 
de la chrétienté. Les Franciscains traversaient cette 
épreuve et en sortaient sans autre dommage que le 
départ de quelques brebis galeuses. Les Dominicains, 
que ne divisait aucune querelle intestine, n'avaient 
pas pris position dans la dispute de Louis de Bavière 
avec le Pape. Leurs maîtres généraux étaient de fidèles 
serviteurs de la papauté et les provinciaux de l’ordre en 
dehors de l'Allemagne, devinrent les plus zélés soldats 


140 CHAPITRE VIII 


du Pape. (1) A dater de Ia condamnation du Bavarois 
les supérieurs généraux veillèrent avec sévérité à ce que 
les couvents de leur ordre gardassent intégralement 
l’obeissance au Saint Siège. 

En 1395, dans un chapitre général tenu à Vienne, 
le prieur Henri de Regensbourg fut déposée et relegueé 
en Saxe, en punition de la négligence qu’il avait montrée 
dans la publication du procès du Pape contre Louis de 
Bavière. (2) 

Deux ans plus tard, au chapitre de Perpignan, on 
décide de jeter en prison tous les religieux qui, dans 
une prédication publique et devant le peuple, auraient 
injurié le Pape et blâmé ses agissements. (3) 

Au chapitre général de 1398 il est dit : Nous ordon- 
nons avec toute l'instance possible, nous, maîtres de 
l’ordre, en union avec les détiniteurs, au nom du Saint- 
Esprit et du serment de l’obéissance, de se séparer de 
Louis de Bavière, ennemi et persécuteur de l'Eglise 
romaine, lequel à été condamné par la dite Eglise 
comme heérétique, avec ses alliés qui partagent sa con- 
damnation. Nous ordonnons d'observer formellement 
l’interdit que l’Église romaine a lancé contre le pertide 
Bavarois et nous défendons de lui témoigner aucun 
intérêt, ni de l’aider en aucune chose, lui et ses amis. 
S'il y en a qui font le contraire, nous ordonnons qu'ils 
soient punis par la prison et nous les condamnons ici 

4) Preger. Der Kirchenpolitisehe Kampf, déjà cité. 

Les travaux récents, d'après les documents du Vatican, ont 
commencé à éclairer l’histoire de celte époque, jusqu'ici trop 
peu approfondie. 

(2) Preger. Der Kirp. K., déjà cité. 

(3) Preger. Der Kirp. K., déjà cité. 


CHAPITRE VIll 141 


une fois pour toutes. Au nom de l'autorité apostolique, 
nous commandons de même et obligeons les frères de 
faire connaitre dans leurs sermons, les édits portés contre 
le dit Bavarois et ce, avec tout le zèle possible. » (1) 

Pendant que les chefs des grands ordres, veillaient à 
à ce que leurs religieux gardassent l’entière obéissance 
au Pape, l'Empereur, de son côté cherchait à provoquer 
Ja rébellion dans les couvents comme dans le clerge, 
Louis avait commence par tàcher d’égarer Popinion 
au moyen des doctrines pertides de ses théologiens 
schismatiques. Voyant que la persuasion ne réussissait 
qu’à demi, il voulut essayer la violence et, lorsque le 
successeur de Jean XXII, Benoît XII, après avoir épuisé 
tous les moyens de conciliation, eut fulminé un nouvel 
interdit, Louis publia un édit ordonnant au clergé et aux 
religieux de regarder linterdit comme nul et de con- 
tinuer la célébration des offices et l'administration des 
sacrements. Afin de conserver aux yeux du peuple 
l'apparence du droit, Louis continuait à se baser sur les 
principes du « Défensor pacis » et déclarait que le Pape 
n'avait pas le droit de l’interdire. Beaucoup d’évêques 
suivaient le parti de Louis. Ce fut une perturbation 
générale qui, du clergé, allait agiter les rangs des fidèles. 

Dans les couvents, le trouble fut tout aussi grand. Un 
ancien auteur, Jean de Winterthur ecrit que, en 1343, 
de nombreux couvents de Dominicains étaient vides, les. 
religieux ayant dù s’expatrier pour ne pas désobéir à 
leurs supérieurs. 

L'empereur lui-même se chargeait quelquefois de 


(1) Preger. Der Kirchp. K., déjà cité. 


149 CHAPITRE VIil 


faire exécuter ses ordres. Le moine de Landshüt, André 
de Regensbourg, conte, dans une vieille chronique, que 
l’empereur vint à Landshüt accompagné du duc de 
Teck, qu'ils pénétrerent dans l'Église des dominicains 
avecdes torches entlammees, menaçant de brûler l'Eglise 
et le couvent si on ne reprenait pas immédiatement le 
service divin public. Ce qu'André de Regensbourg ne 
dit pas, c’est que les moines avaient demandé eux- 
mêmes cette violence, pour avoir une excuse plausible 
à présenter à leurs supérieurs en reprenant l’oflice 
public (1). 

A Constance, la plus grande partie des Dominicains 
avaient quitté le couvent en 1339, mais quatre d’entre 
eux étaient restés au couvent de. Diessenhoven où ils 
disaient la messe pour le peuple, par ordre du conseil 
de la ville, qui fit même expulser un chanoine parce 
qu'il avait reproché aux religieux d’être schisma- 
tiques. 

Les catholiques fidéles au Pape appelaient les prêtres 
désobéissants des « profanateurs ». Ceux-ci se refusaient 
à ètre considérés comme schismatiques. On discutait le 
droit du Pape, dans plusieurs couvents. Une partie des 
religieux partaient, ne voulant pas désobéir et les autres 
restaient, n’admettant pas que Louis de Bavière eut 
mérité les foudres du Saint Siège. 

Le désordre régnait partout et pouvait avoir de 
graves conséquences. Dieu permit qu'elles n’eussent 
pas les suites nuisibles qu’on pouvait craindre. 

Certains couvents, comme le monastère cistercien 


(1) Preger déjà cité. 


CHAPITRE VII] 143 


de Kaisheim, tout en tenant pour l'Empereur, était un 
modèle de régularité et de piété. 

Dans les couvents de femmes, il semble que le mal ait 
été moindre, l'office pouvant se célébrer portes closes. 
Il ne semble pas qu’on ait cessé ni à Medingen, ni à 
Engelthal, de conserver les saintes espèces. En 1338, 
forcé par le conseil de Nüremberg, Engelthal avait dû 
accepter que la messe fut célébrée dans le couvent 
par les prêtres « profanateurs ». Christine, désolée, 
écrit à Henri de Nordlingen qu’elle eut préféré quitter 
l'Allemagne que de devoir subir cette violence. On 
ne voit pas qu’elle ait été communiée de la main de ces 
prêtres. Mais si elle est désolée, si elle se croit en 
conscience, obligée d’obéir au Pape, elle garde tout 
de même un peu de mauvaise humeur contre » le tort 
que le Pape fait au pays. (1) Preger dit que la messe 
etles sacrements ne pouvaient pas se célébrer ni être 
distribués à Engelthal comme ailleurs. Mais une pareille 
privation des plus chères jouissances de nos voyantes 
eût été pour elles un malheur tel, qu’à chaque instant 
elles en auraient parlé dans leurs écrits. Au contraire, 
on voit que souvent elles reçoivent la communion, que 
la messe est célébrée régulièrement. Ou bien elles 
avaient obtenu des dispenses, ou bien, comme à Medin- 
gen, elles se croyaient de bonne foi obligées d’obéir à 
l’empereur. | 
Aux malheurs causés par la politique se joignaient 
des malheurs qui semblaient venir directement du ciel 
en punition des crimes de la terre. 


(1) Preger déjà cité, tome IF, p. 292. 
11 


144 CHAPITRE VIII 


En 1349, le Rhin et le Danube débordérent et causè- 
rent de grands dégâts, les hivers de 1343 et 1344 furent 
d’une rigueur exceptionnelle et l’été de 1343 fut lamen- 
tablement sec. L’Autriche fut désolée par une invasion 
de sauterelles aussi extraordinaire qu’anormale. Un 
grand tremblement de terre, l'incendie de 400 maisons 
à Nüremberg, toutes espèces d’autres malheurs, venaient 
s’ajouter les uns aux autres. Les récoltes manquèrent, 
les denrées subirent un enchérissement ruineux. Ce fut 
la famine et la misère dans toute l’Allemagne, déjà 
pressurée par les exactions des ministres de l’empereur, 
les pillages des troupes impériales et la cupidité des 
princes. Un malaise général accablait l'empire et, tout 
bas, on commençait à reconnaître la justice de Dieu. 

Adélaïde Langmann parle ainsi de ces calamités : 

« En l’an mil trois cent quarante-quatre, au Vendredi 
après l’Assomption le chœur (la communauté) faisait le 
tour des autels, tandis que les séculiers et les ecclésias- 
tiques allaient en procession avec la croix. Cela avait 
été ordonné à cause de l’interdit qui régnait partout 
dans la sainte chrétienté. On disait aussi que des 
ténèbres allaient tomber sur la terre, si longues et si 
épaisses, que toutes les cultures se gâteraient. (1) Le 
peuple jeuna trois vendredis au pain et à l’eau. Tous les 
pasteurs l'avaient ordonné ainsi. 

« Ce même vendredi, on alla en procession avec 
les reliques et les croix. Nous fimes aussi des proces- 


(14) On venait d’avoir une éclipse Lotale de soleil, ce qui, à cette 
époque, était toujours regardé comme un signe de malheur et 
des prédictions sinistres couraient le pays, achevant de troubler 
les esprits. 


CHAPITRE VIll 145 


sions dans notre cloître avec la croix et nos reliques 
autour de nos autels et nous chantions vers Dieu et les 
saints selon notre habitude et quand nous rentrions 
dans le chœur, nous chantions l'Antienne à la bienheu- 
reuse Mère de Dieu. 

« Le ciel en fut ému. (1) La Très Sainte Vierge se 
tenait devant son fils et disait : « Mon Seigneur et mon 
fils, je te prie de te souvenir que tu m’as donné pour 
consolation aux pécheurs de la terre et que je t'ai porté 
dans mon sein. Souviens-toi de tout le soin que j'ai eu 
de toi et aie pitié de ce peuple.» — Saint Jean-Baptiste 
avec tous les patriarches et les prophètes vinrent se 
prosterner devant la Sainte Trinité et disaient : « Sei- 
gneur ! toi qui règnes sur tout l'Univers, aie pitié de ce 
peuple. » — Saint Jean l’Evangéliste et Saint Pierre 
avec tous les apôtres, suppliaient Dieu en disant 
« Seigneur, dominateur du monde, aie pitié de ce peu- 
ple! » Saint Etienne avec tous les saints martyrs 
criaient vers la Sainte Trinité : « Grand Dieu puissant, 
aie pitié de ce peuple. » Saint Dominique et Saint 
Augustin et tous les saints confesseurs, aux pieds de la 
Sainte Trinité disaient : « Seigneur créateur de l’Uni- 
vers, aie pitié de ce peuple ! » Sainte Catherine, Sainte 
Ursule et toutes les vierges criaient vers Dieu : « Sei- 
gneur aie pitié de ce peuple ! Et de même, toute l’armée 
angélique et tous les saints criaient ensemble : Aie 
pitié de ce peuple ! 

« Notre bien-aimé, notre époux, notre Seigneur Jésus- 


— 


(1) Adélaïde passe ici, sans transition, du récit des évènements 
à la narration d’une- vision qu'elle eut sans doute peñdant ces 
exercices de pénitence. 


146 CHAPITRE VI 


Christ, se tenait devant son Père céleste, lui montrait 
les cinq plaies qu’il a reçues pour nous, et elles bril- 
laient d’un éclat sans pareil. Il dit : « Père très aimant, 
aie pitié de ce peuple. Je ne l’ai acheté ni avec l'or, ni 
avec l'argent, je l’ai acheté avec le sang de ma nature 
humaine. » | 

Le Père céleste parla avec une grande douceur : 

« Je veux bien leur faire miséricorde, je leur 
donnerai des années prospères, dit-il. Et il appela les 
anges qui présidaient au ciel et au firmament, afin qu'ils 
donnent aux éléments un juste cours et que les ténèbres 
ne puissent venir, et qu’ils préparent à la terre de 
meilleurs jours. Et il dit à Dieu le Fils : « Que veux-tu 
leur donner ? » Jésus dit : « Je veux donner la vie éter- 
nelle à tous ceux qui ont suivi ces processions avec 
repentir de leurs péchés et une conscience en paix 
(sans faute mortelle). » Dieu le Père dit au Saint Esprit : 
« Que veux-tu leur donner ? » Le Saint-Esprit répondit : 
« Je veux donner l'intelligence de leurs péchés à ceux 
qui sont en état de péché mortel, lorsqu'ils seront à 
l’article de la mort, afin qu’ils aient le repentir de leurs 
fautes et puissent demeurer en moi. » — Sachez vous 
tous qui entendrez ou lirez ceci que ces paroles s’adres- 
sent à tous ceux qui ont suivi les processions, laïques 
ou ecclésiastiques. 

« Elle (Adélaïde parle d’elle à la troisième personne) 
connut aussi par révélation que si tout le peuple n'avait 
pas prié avec grande ferveur et union, il y aurait eu 
plusieurs années d’une telle famine que tous ceux qui 
vivaient sur la terre se fussent exténués à gémir de 
- désespoir sur eux-mêmes et sur leurs parents et amis. 


CHAPITRE VIII 147 


« Dieu lui apprit également que le peuple se souciant 
beaucoup moins de l’interdit que des ténèbres, il avait 
voulu cette fois que le ban se prolongeàt. Et vraiment 
il dura encore plusieurs années. » 

On voit, par ces lignes, combien les consciences déli- 
cates dans les couvents, souffraient de l’excommuni- 
cation. Ceux mêmes qui, ainsi que Marguerite Ebner, 
gardaient à l’empereur une fidélité entière, se posaient 
anxieusement une question dubitative sur la voie à 
suivre. 

La preuve que la messe continuait à être célébrée à 
Engelthal se trouve dans une vision d’Adélaïde Lang- 
mann, de la même époque, vision partagée par une 
autre sœur du couvent : Anna de Westerstorf. (1) 

Un Dominicain, frère Berthold de Masbourg, était 
venu célébrer la messe. Adélaïde et Anna virent à la 
communion Notre Seigneur en personne se tenant à 
l'autel sous l’aspect d’un homme de trente ans. Adélaïde 
en ce moment ne vit plus le prêtre, car Jésus occupait 


(4) Anna de Westerstorf d’après le Pelit livre de la Grâce, était 
une fervente servante de Dieu, accomplissant avec un grand zèle 
les emplois qu’on lui confiait. Elle fut maîtresse de l’infirmerie. 
L'évêque de Regensbourg, Nicolas de Stachowitz ayant annoncé 
aux religieuses qu’il viendrait passer le temps de Pâques avec 
elles, (quoiqu'Engelthal fut du diocèse d’Eystett), Anna fut remplie 
d’une joie surnaturelle qui dura même pendant une maladie : 
violente qui la prit en ce temps. L’évêque lui ayant apporté la 
sainte communion, elle le vit précédé de « trois beaux seigneurs 
qui allaient ensemble et ne formaient qu’une seule personne. 
Ce séjour d’un évêque au couvent pendant le temps de Pâques, 
prouve qu’à Regensbourg on ne célébrait pas les offices liturgi- 
ques à cause de l’interdit et l’évêque venait les célébrer dans la 
clôture monastique, ce qui explique la joie de la sœur Anna. 


148 CHAPITRE VIII 


sa place. Elle fut si surprise qu’elle faillit pousser un 
cri. Jésus donna sa bénédiction à la communauté et 
disparut. 

La misère universelle qui étreignit tout le pays se 
faisait cruellement sentir à Engelthal. Ne pouvant plus 
subvenir aux besoins de l'existence des sœurs, la prieure 
se vit obligée de leur donner la permission de quitter le 
couvent. 

Elle vint offrir à Adélaïde de partir avec elle. Ce fut 
pour la sainte moniale un moment très douloureux. 
L'idée de quitter cet asile de paix et de piété lui brisait 
le cœur. Cependant elle reconnaissait que la proposition 
de la prieure était prudente car, outre le manque de 
ressources de nourriture ou de vêtements, la sûreté 
des religieuses était menacée. Etait-ce à cause des 
troubles de Nüremberg où des bandes indisciplinées des 
soldats pillards de l’empereur ? Adélaïde ne précise pas. 
Elle mentionne sa profonde douleur et son hésitation, 
ne sachant ce qu’elle devait faire. Comme toujours, elle 
eut recours à la prière pour s’éclairer, et pendant qu’elle 
demandait au ciel de connaître sa volonté, elle vit la 
Sainte Vierge assise près d'elle, dans sa merveilleuse 
beauté. Elle avait sur ses genoux son divin enfant à 
âge de trois ans, et l’enfant portait sur la tête une 
couronne de roses, blanches et rouges. Adélaïde, à la 
vue de ce groupe tranquille et calme, se reposant près 
d’elle, comprit qu’elle devait rester au couvent sous la 
protection puissante qui s’offrait à elle. 

Mais la misère augmenta et toutes les sœurs voulu- 
rent quitter le couvent. Adélaïde s’en affligeait grande- 
ment car elle se désespérait du tort que ces exodes 


CHAPITRE VIil 149 


allaient faire à la vie religieuse. Elle apprenait que 
plusieurs autres couvents se vidaient aussi et sa tristesse 
en augmentait. Un jour, plongée dans sa douleur à la 
pensée de cette épreuve elle s’écriait douloureuse- 
ment. 

— « Ah! Seigneur ! ne feras-tu rien pour ces femmes ? 
Je devrai donc porter toujours cet immense chagrin ? 
Elle priait cependant sans perdre confiance et elle 
gémissait ainsi pendant la messe, un dimanche. Notre 
Seigneur lui apparut sous sa forme de trente ans : «Il 
n’arrivera aucun mal au couvent, dit-il ni à la ferme non 
plus, parce que toi et tes compagnes y êtes restées.» (1) 

Elle fut si joyeuse de cette assurance qu'elle courut 
le dire aux autres sœurs. 

La misère ne régnait pas seulement à Engelthal elle 
s’'étendait sur toute la contrée, et, comme toujours, 
excitant les mauvais instincts, elle faisait surgir des 
bandes d’affamés qui parcouraient les routes, la menace 
à la bouche, et arrivaient jusqu’au couvent, furieux et 
menaçants, jurant de mettre le feu à la ferme et de 
brûler ou de s'emparer du bétail. Mais la Providence, 
fidèle à la promesse faite à Adélaïde, ne permit pas qu’on. 
touchât au bien des sœurs et on n’eut aucune violence 
à essuyer. 

Cependant toutes les sœurs n’avaient pas imité la 
fidélité d’Adélaïde. Plusieurs étaient parties et leur 


(4) Comme, dans la plus grande partie des couvents du moyen 
âge, Engelthal avait une ferme joignant le monastère d’où l’on 
tirait la subsistance principale de la communauté. La sécheresse 
ayant tari cettse source d'alimentation, la misère se faisait 
cruellement sentir. 


150 CHAPITRE Vill 


départ avait provoqué assez de racontars plus ou moins 
charitables. Adélaïde en souffrait beaucoup, car elle 
savait que ces racontars se répandaient au loin. 

_ Le jour de la fête de Saint Louis, comme elle était à 
la messe, « elle fut ravie dans une étroite union avec 
Notre Seigneur qui lui parut plus beau que le soleil. » 
Le Seigneur dit : « C’est moi qui suis le soleil qui éclaire 
les montagnes et les vallées et j’éclaire aussi le cœur 
de tous les hommes, rien ne m'est caché. Ne sois pas 
affigee sur ta communauté. Je ne la laissera pas se 
disperser, et dans mon amour pour elle, je fortifierai 
celles qui sont restées dans le couvent par amour pour 
moi. Celles qui sont demeurées ici par peur (1) je leur 
enlèverai cette mauvaise crainte de la mort et je leur 
donnerai l’amour éternel. 

« Sache bien que tous les religieux qui quittent 
leurs couvents, font du tort aux autres religieux. Quand 
ils reviennent au bercail, ils y apportent les scandales 
du monde, ce qu’ils y ont vu et entendu les préoccupe 
trop. « Courtiser et voyager » (2) c’est la même chose. (3) 
« Ah! combien splendidement je récompenserai des 
richesses de ma divinité celles qui quittent le monde 
par amour pour moi! Partout elles jouiront de moi 
jusque dans l'éternité ! » Jésus dit encore à Adélaïde : 
« Je veux te donner tout cela le jour où tu me le 


(4) Quelques religieuses étaient restées au couvent, préférant 
souffrir la faim, que d'affronter les dangers du dehors en traver- 
sant un pays sillonné de soldats et d’affamés. 

(2) Le texte du manuscrit porte : Spuntziren und uzfarn ist 
gleich. : 

(3) C'est-à-dire, dans leë deux cas une perte de temps. 


CHAPITRE Vili 4151 


demanderas et tu recevras mes dons jusqu’à ta mort. 
Si tu me pries ardemment, je t’exaucerai. Tous ceux 
qui se seront recommandés à tes prières ne seront 
jamais séparés de moi. Je te le promets. Tous ceux qui 
te sont unis de lien d'amitié, de parenté, même d’habi- 
tude, recevront plus qu'avant, le feu de mon amour. 
Tous ceux de ta race seront à jamais avec moi. » 

Jésus s’adressa ensuite aux chérubins, aux séraphins 
et aux neuf chœurs des anges et leur dit : 

« Vous devez protéger mon amie, afin que toutes ses 
pensées soient en tout temps dirigées vers moi et que 
son cœur sente intérieurement de quel amour vous 
brûlez pour moi. » 

Adélaïde Langmann ne dit plus rien dans ses révé- 
lations des dangers courus par le couvent et des an- 
goisses de l’interdit, sa cousine Christine va nous en 
parler à son tour. 


CHAPITRE IX 


Les calamités publiques. — Les révélations qu'elles provoquent. 


Un homme dont nous aurons longuement à parler, le 
mystique Henri de Nordiingen, écrivait en 1335, à 
Marguerite Ebner, la cousine et l’amie de Christine : 

« Mon amie très chère qui possède toute l'affection 
de mon cœur! J'ai oublié depuis longtemps de te 
parler d’un déchaussé qui est d’Ebner; il va être évêque 
de lantipape que le Bavarois a fait à Rome. Dis-moi 
comment il est parent avec toi et prie Dieu pour lui 
avec ferveur, car c’est une chose bien extraordinaire, 
ainsi que je l’ai entendu dire plusieurs fois. Envoie moi 
la lettre où se trouve la prière : « De corpore Christi » 
que j'avais adressée à Marguerite d’Augsbourg. Et vous 
et la chère Schepach, chère en Jésus-Christ, corrigez 
moi la prière et envoyez la moi. Je vous destine aussi 
une courte et bien bonne petite prière. Vous devriez 
l’attacher à la porte du chœur afin que toutes mes 
chères dames la puissent lire quand elles le désireront. 
Pax Christi Vobis. » (1) 

Sans pouvoir dire au juste qui était ce franciscain du 
nom d’Ebner, cette lettre prouve que la famille Ebner 


(1) Marguerite Ebner und Heinrich von Nôrdlingen. Ph. Strauch 
P. 201. 


CHAPITRE IX 453 


était réputée appartenir au parti de Louis de Bavière. 
Sur cette question, Christine devait se trouver séparée 
d'opinion avec sa famille. La riche et puissante maison 
Ebner avait donné au Bavarois des preuves multiples de 
son dévouement. Lorsque Louis publia l'appel au Pape 
dans lequel il protestait contre les agissements de 
Jean XXII, cette pièce fut composée dans la maison 
même d'Albert Ebner, (1)le 18 décembre 1393. Louis 
avait aussi beaucoup d’amis à Donauworth où vivait la 
branche des Ebner à laquelle appartenait Marguerite, 
la moniale de Maria Medingen. 

À Engelthal il dut certainement se produire de grands 
tiraillements, si l’on tient compte des ordonnances 
renouvelées des chapitres généraux (2) et de la violence 
du parti impérial dans le pays de Nüremberg. 

On. sait qu'après la mort de Jean XXII, le Pape 
Benoit XII, son successeur, espéra un instant réussir 
à opérer une réconciliation avec Louis. Le Pape lui 
avait envoyé des nonces, l’empereur y répondit par 
l'envoi d’une nouvelle ambassade. Outre le peu de 
sincérité de ce dernier, la politique devait empêcher le 
bon effet de ces négociations. Les rois de France, de 
Naples, de Bohême et de Hongrie avaient, à des points 
de vues différents, tout intérêt à mettre les batons aux 
roues et tous ces rois fomentaient des intrigues au 
moyen de leurs cardinaux. Il fut facile à ces derniers 


(1) Müller. Kampf Ludwig d. B. mit der rômischen Curie. 
D. 167. 

(2) Forsrhüngen zur deutschenGeschichte. Tom. I. Oelsner. Zur 
geschichte Kaiser Ludwig d. B.. Ordonnances des chap. gen. de 
L'ordre Dominicain. 


4154 CHAPITRE IX 


de prouver à Benoit XII la déloyauté de Louis. En 1337, 
le Pape, tout disposé à absoudre, avait même donné 
la Rose d’or au comte Palatin Ruprecht, chef de l’am- 
bassade. Mais quand il lui tut démontré clairement que 
l’empereur jouait avec lui un double jeu aussi déloyal, 
Benoit XII indigné, dit publiquement à Marquart de 
Rondegg, l’un des envoyés impériaux : « Louis n’est 
vraiment pas repentant, c’est le dragon de l’apocalypse 
qui entraîne aux enfers la troisième partie du ciel. » (1) 

Après la Diète de Rense et celle de Francfort, le 
Bavarois osa écrire à Benoit XII : « Que le Pape rétracte 
et l'Empereur rétractera. » (2) Et en même temps il 
lançait ce célèbre manifeste dont l’insolence dépassait 

toutes les bornes permises. Ge fut le signal d’une recru- 
descence de lutte entre les deux puissances. À une 
nouvelle excommunication, l’empereur répondit par 
l'ordonnance dont nous avons parlé plus haut, en suite 
de laquelle le conseil de Nüremberg signifia au couvent 
d’Engelthal, qu'il lui était défendu désormais de recevoir 
d’autres prêtres que les Dominicains, obéissants aux 
lois de l’Empire. Certains supérieurs, pour éviter de 
plus grands maux, avaient laissé chaque religieux libre 
de suivre la voix particulière de sa conscience et à 
Nüremberg, quelques religieux partirent plutôt que de 
désobéir au Pape, tandis que les autres se soumet- 
taient à l’empereur. 

Christine Ebner fut extrêmement affligée et indignée 
de cette persécution. 


(1) Preger déjà cité. 
(2) Preger déjà cité. 


CHAPITRE IX | 455 


+ 


Henri de Nordlingen, écrivant à Marguerite Ebner, 
lui dit : 

« Christine d’Engelthal m’a répondu. Je lui avais 
écrit selon sa demande, lorsque les juges et le conseil 
de Nüremberg ordonnèrent aux religieuses de ne plus 
recevoir dorénavant d’autres prêtres que les prècheurs 
qui disent la messe publiquement, comme ceux de 
Nüremberg. Elle me dit que si elle était libre, elle se 
hâterait de quitter le pays, avant que cet ordre ne soit 
mis en pratique. » (1) 

On comprend les angoisses d’un cœur vraiment chré- 
tien et le trouble des esprits dans les couvents, car on 
savait que les justiciers de l’empereur se montraient 
inexorables. 

Depuis que l’édit avait été affiché aux portes des 
cathédrales, tout prêtre se refusant à officier perdait, 
dans tout l’empire, ses droits, ses pouvoirs et s’il ne 
voulait pas finir par être jeté en prison, il se montrait 
prudent en prenant la fuite. Le sept août de cette 
année, on avait chassé de Francfort tous les Domini- 
cains qui s'étaient refusés à « chanter la messe. » Les 
Carmes, les Franciscains et même les chevaliers teuto- 
niques avaient été traités de la même façon. | 

« Tous les clercs, disait l’édit, devront à l’avenir en 
bonne conscience, reprendre le service divin et tous les 
laïques sont sommés d’y prendre part, s’ils ne veulent 
encourir la peine d’être privés de la liberté, de voir 
leurs biens confisqués et d’être traités en ennemis de 
l'empire. » (2). 

(4) Marg. Ebner und H v. N, p. 210. 
(2) Preger déjà cité. 


156 CHAPITRE IX 


Dans certaines villes, on consentait à laisser quel- 
ques jours aux prêtres pour faire un choix. Henri de 
Nordlingen écrit à Marguerite Ebner qu’il est arrivé à 
Constance où l’édit a été publié peu de jours auparavant 
et qu’on lui donne huit jours pour se soumettre. (1) 

Au milieu de tous ces troubles, Christine priait avec 
ardeur. Son cœur était accablé de tristesse à la pensée 
de l’immense quantité de péchés mortels qui se com- 
mettaient, péchés d’autant plus affreux qu’ils étaient 
commis par des prêtres profanant la sainte messe dans 
leur désobéissance. (2) 

Un jour que, pendant un sermon, elle pensait doulou- 
reusement à cet état des âmes, Jésus lui dit : « Personne 
ne peut me juger. Moi seul puis juger. Les ecclésiasti- 
ques, en péchant, ont encore moins de justice que les 
gens du monde. » 

En quittant l’église, la sœur renouvela sa prière 
instante pour la chrétienté, courbée sous le poids de 
l’'excommunication. Jésus répondit : «Le monde a bien 
mérité mes Coups ! » 

« Alors, dit Christine, je priai pour la chrétienté, mais 
il ne me fut rien répondu. » 

L'auteur de toute créature savait que l’obstination de 
l'empereur devait encore, malheureusement, durer 
longtemps. 

Forcément, la continuité de ce lamentable état de 


(4) Marg. E und H. v. N., déjà cité. 

(2) On ne peut cependant condamner sans rémission tous les 
prêtres qui obéissaient à l’empereur et célébraient la messe. Il 
faut faire la part de l'ignorance de beaucoup de moines ou de 
membres du bas clergé, et de la réelle bonne foi de quelques-uns. 


CHAPITRE IX 4157 


choses, devait amener un ralentissement dans la pour- 
suite du clergé et des fidèles observant l’interdit. On se 
lassait, on fermait les yeux sur le retour de quelques 
moines et prêtres obéissants au Pape. D'ailleurs, les 
consciences avaient des reveils, l’esprit vraiment catho- 
lique reprenait le dessus, éclairait les ténèbres amon- 
celées par les sophismes des Marsilius de jPadoue, des 
Jandun et de leurs complices. Cette lassitude de 
sévérité se montrait surtout dans les pays moins direc- 
tement en rapport avec Louis de Bavière et nous ver- 
rons même Henri de Nordlingen, l’un des prêtres les 
plus zélés dans leur obéissance à Rome, oser rentrer 
en Souabe pour y visiter ses amis. Mais il arrivait aussi 
que les rigueurs reprenaient soudain, au passage de 
l'empereur ou de ses partisans et, pour les exilés, les 
années paraissaient longues. 

— « Priez pour que je meure, plutôt que de vivre 
éloigné de mon dE écrivait Henri de Nordlingen à 
Marguerite Ebner. » 

C'est qu’un nouveau fléau venait d’apparaître, plus 
épouvantable, plus meurtrier que tous les autres. La 
peste frappait aux portes de l’Europe et, soudain, 
franchissant les frontières, envahissait avec une rapi- 
dité épouvantable, le vieux monde terrifié. 

L'histoire n’a pas, croyons-nous, à enregistrer dans 
ses plus sombres pages, une épidémie aussi terrible que 
celle qui désola alors l’Europe pendant trois ans. Des 
contrées entières furent dépeuplées, des villes désertes; 
« la mort noire » comme l’appelait le peuple, jetait. 
partout cet épouvantement qui semblait réservé jusque 
là pour le dernier jour du monde. 


158 CHAPITRE IX 


— « La main de Dieu frappe, écrit encore Henri de 
Nordlingen à Marguerite (1) elle a abattu d'innombrables 
milliers d'hommes et elle s'approche de nous, elle n’est 
plus qu’à cinq lieues. Si je ne crains plus la colère de 
Dieu, je m'effraie de ses effets. Priez pour que notre fin 
soit en Dieu, quand, comment, et où il voudra. » 

Un autre ami des deux Ebner, l'abbé de Kaisheim, 
écrivit aussi à Marguerite. 

— «Il y a longtemps que vous n’avez entendu parler 
de moi et de vos amis. Au sujet de la « mort noire » qui 
sévit maintenant dans le pays, je vous fais savoir que Ia 
mort nous a atteint de tous côtes, nous et notre couvent. 
Mais dans le couvent même il n’y a personne de mort, 
sinon un pieux valet qui était mon valet et m’accom- 
pagnait à cheval. Il s'appelait Rudolf. C’est pourquoi 
j'espère en Dieu » …… — et ici un trait de mœurs assez 
curieux. — « Je vous envoie une livre heller, c’est pour 
votre personne seule, et deux autres livres que vous 
partagerez entre ceux qui vous servent et ceux que 
vous voulez favoriser. La troisième livre a appartenu 
au valet Rudolf qui est mort : Souvenez-vous auprès de 
Dieu de lui, de moi, et de toute notre communauté. 
Dieu soit avec vous. » 

Mais le pauvre abbé commençait seulement à faire 
connaissance avec la hideuse maladie. Quelques jours 
après sa première lettre, il écrivait de nouveau à Mar- 
guerite Ebner pour lui annoncer que, parmi ses religieux, 
sept prêtres sont morts, puis un novice, et encore un 
novice... Qui sait si le bon abbé n’a pas été à son tour 


(4) Strauch, M. E. et H. de N., lettre LI, p. 263. 


CHAPITRE IX 459 


victime du fléau ? C’est la dernière lettre qu’on possède 
de lui. 

Le Seigneur avait annoncé qu'il allait montrer au 
monde épouvanté toute la rigueur de son bras. 

Christine reçut la révélation de ce que la colère de 
Dieu préparait au monde coupable. 

— « Notre Seigneur, écrit-elle, lui annonça les grands 
malheurs qui allaient assiéger la chrétienté ; il y aurait 
une grande épidémie. Les gens deviendraient comme 
des pierres. Des villes entières seraient ruinées et là 
où le Pape demeure, quantité de gens mourront. 

« Elle gémit devant Notre Seigneur. II lui fut donné 
de savoir que les àmes n’éprouveraient pas autant de 
mal (que les corps) et que ces maux, envoyés du ciel 
à la chrétienté, étaient un moyen de conversion et de 
préservation. Notre Seigeur dit : « Je supporte beau- 
coup dans mon cœur paternel et j’y conserve (le sou- 
venir de) mes créatures. J’ai voulu maltraiter les corps 
et non les âmes. » 

Une autre fois elle écrit : 

« Il lui (la sœur) fut révèlé qu’un diable puissant 
viendrait sur la terre l’année du jubilé qui se fait à 
Rome. Le jubilé étant prolongé encore l’année sui- 
vante, il courut dans l’enfer vers son maître Lucifer 
pour lui annoncer cette nouvelle. Le roi de l’enfer 
envoya d’autres méchants esprits qui devaient de nou- 
veau provoquer des troubles violents et répandre dans 
le pays les germes de quantités de disputes, de men- 
songes et d’autres péchés. Cela arriva ainsi et cette 
année fut mauvaise, pleine d’angoisses et de malheurs. 
Dans ce même temps Jésus dit à la sœur pendant la 

12 


160 . CHAPITRE IX 


messe de Notre-Dame : « Je veuxenlever les maîtres de 
là-bas, par lesquels le pays est troublé. Et cela arriva.(1) 

« Quelque temps après Dieu lui dit encore : 

— » J'ai une volonté libre que personne ne peut 
arrêter. J'exerce en ce moment cette volonté plus que 
je ne l'ai jamais fait, depuis que j'ai pris la nature 
humaine. J'ai exercé ma justice sur le peuple juif, jadis, 
et il est devenu sans corps (il a été dispersé) je me suis 
montré en cela un Dieu terrible. Maintenant je montre 
ma volonté en ce terrible fléau qui a été universel et 
cependant j'ai usé de pitié, car beaucoup ont eu une 
belle mort et ont été jugés avec une justice miséricor- 
dieuse. Je suis un Dieu libre, j'ai agi en toute liberté 
envers ce peuple hypocrite en lui infligeant des pustules 
qui lui ont fait tant de mal, et ces souffrances, je les 
ai voulues par ma volonté. C’est par ma volonté que les 
malades perdaient leur sang. (2) J'ai laissé ma justice 
s'endormir vis à vis de ceux qui allaient à Rome. (à) 
Îl y à eu beaucoup de péchés pardonnés. 

« Cher Seigneur, dit une autre fois Christine, à Jésus; 


(4) Il est difficile de savoir de quel jubilé il s’agit; nos voyantes 
racontaient les évènements et leurs visions sans ordre de date. 
Cependant on pourrait supposer que ce jubilé fut celui de l’élec- 
tion de Clément VI. La prédiction de Notre Seigneur : « Je veux 
enlever les maitres de là-bas », peut s “appliquer à Louis de 
Bavière, qui mourut peu après. 

(2) La peste de celte époque présentait deux phénomènes 
particuliers : Les pustules qui causaient de grandes douleurs et les 
hémorrhagies totales. Les Juifs furent accusés d’avoir empoisonné 
les fontaines et d’avoir ainsi répandu la peste. Il yeût des soulève- 
ments populaires et de grands massacres de ces malheureux. 

(3, C'est-à-dire, ceux qui sont allés à Rome pour le jubilé ont 
obtenu miséricorde. 


CHAPITRE IX | 161 


tu as frappé tant de coups sur le monde. Vois ttes 
fléaux) : L’interdit, la mort noire et la discorde ! — Le 
Seigneur répondit : « Autant le monde est coupable, 
autant il a bésoin de coups. 

« En ce temps, elle comprit intérieurement que les 
anges avaient été fidèles aux hommes. Tout ce que les 
hommes faisaient de bien, les anges l’apportaient à 
Notre Seigneur et suppliaient le divin Maître de venir 
en aide-aux malheureux vivants, et à cause de cette 
charité angélique, beaucoup furent jugés à leur dernier 
jour avec miséricorde. » 

Plus loin la sœur écrit : Notre Seigneur dit : 

— « N'est-ce pas que j'ai agi avec amour envers toi ? 
Là sœur se figura que ces mots signifiaient qu’une de 
ses amies allait mourir de la peste. Jésus dit : 

— » Ma bien-aimée, les morts, comme les vivants 

seront punis. » Et Jésus indiqua la peste qui causait tant 
de ravages dans le monde. 

Un autre jour, à la communion, Christine pensait 
encore à ce terrible fléau. — « Si je suis un juge sévère 
pour mes ennemis, dit Jésus, je suis un tendre amant 
pour mes amis. » Peu après, le Seigneur dit encore à 
sa servante : | 

— « Saches .que toutes ces choses sont vraiment 
l'annonce des derniers jours. (1) Personne n’est plus 
spécialement cause de ces malheurs. Il est écrit 
dans les “prophètes qu'avant le jugement dernier 
il y aura un grand nombre d'hommes désignés pour 
mourir. J’ai demandé deux choses à mon père : La 


(1) C'est-à-dire en sont la prophétie. 


162 CHAPITRE IX 


première, c’est la remise des péchés à cause de l’année 
_ de grâces appelée jubilé. La seconde, c’est la punition 
par la mort avec une justice miséricordieuse. Tu peux 
annoncer cela aux enfants et aux jeunes gens afin qu'ils 
se disposent pieusement à recevoir mes dons. « La sœur 
dit à Notre Seigneur : Comment est-il arrivé qu’on doive 
souffrir une aussi affreuse mort ? » Jésus lui répondit : 
— « C'est à cause du luxe et de la vanité avec lesquels 
les gens du monde et les ecclésiastiques ornent leur. 
corps, par amour propre et ostentation ; jamais jus- 
qu'ici on n’était arrivé à de pareils excès. » Et parlant 
des pustules : — « Mon père céleste m’a donné ce peuple 
déloyal pour qu'il soit torturé, et, par ma volonté, son 
sang coulera en témoignage du sang que J'ai versé dans 
ma passion. À cause de tous ces crimes, j'ai jeté les maux 
sur la terre avec une abondance plus grande que je 
n’en ai usé depuis le commencement du monde. Aucune 
compagnie ne fût élevée aussi haut que celle de mes douze 


apôtres. Cependant tous m’abandonnèrent le Vendredi- 


Saint, et il ne me resta que ma sainte Mère Marie. 
Jamais il n’y eût de faiblesse en elle. » La sœur lui 
demanda si enfin il ne ferait pas cesser cette épidémie. 
Il dit : La puissance de mon père en décidera. Elle lui 
demanda alors si le jugement dernier était proche. Le 
Seigneur lui répondit : — « Tu me demandes plus que 
je ne le permets. Je n’ai pas voulu le dire quand j'étais 
sur la terre. Pour toi, qui est mon temple choisi, j'ai 
mis en toi mon amour et t'ai expliqué mes souffrances, 
c’est pourquoi je t’annonce les choses futures. 

« Si un potentat avait à se plaindre d’une ville, il com- 
mencerait par lui envoyer une lettre de menaces, afin 


CHAPITRE IX 163 


que les hommes sages de la cité puissent s’assembler et 
agir pour le mieux. Mais les sots et les étourdis se 
moquent des menaces. (f) 

* Christine dit encore sur le même sujet : 

— « Elle était dans une grande tristesse à cause de cette 
épidémie. Notre Seigneur lui dit : « Ma bien aimée, il est 
écrit de moi : « Je veux faire du bien à tous ceux que 
j'aime.Je puist’enrichir demes richesses; Je veux t’attirer 
par ma miséricorde et, par mon amour, je m’unis à toi. » 

Une autre fois Christine, toujours affigée, priait Notre 
Seigneur de la laver dans son très saint sang, de lui 
donner les mérites de sa très sainte vie, d’agréer sa 
petitesse et de la placer dans les mains de sa divine 
Mère, pour qu’elle lui soit plus agréable. Après cette 
prière elle communia et Jésus lui dit : — « Parceque tu 
m'as obéi, je t’obéirai par amour. Parceque tu m'as 
choisi dès ta jeunesse, Je te suis resté fidèle. 

« Parceque tu m'’es restée fidèle, je t’ai donné une vie 
très pure, au delà de tout ce que peut comprendre 
l'intelligence humaine. » 

Christine, se représentant peut-être les fautes de ses 
compatriotes et de ses parents, en révolte contre le 
représentant du Christ, si bon, malgré cela, pour elle, 
se confondait de douleur et de contrition, se déclarant 


(1) C’est-à-dire : Le Seigneur, en annonçant les choses futures 
à ceux qu’il favorise de ses révélations est comme ce potentat qui 
commence par menacer avant de punir Dans le couvent des 
Clarisses de Wittichen une sainte religieuse qui vivait à cette 
époque, Luitgarde, eût aussi des révélations sur les maux qui 
allaient accabler la terre. « Enfants, disait-elle, sachez que Dieu 
veut étrangler les hommes comme on étrangle des poulets. » 

Preger Geschichte der Deut, Myst. tom. II. p 300. 


464 CHAPITRE IX 


bien indigne des grandes grâces qu’elle recevait. Le 
Seigneur, répondant à ces pensées lui dit : « Qu'avait 
donc mérité David lorsque je purifiai son âme des 
péchés passés, ainsi qu’il le confirme dans ses psaumes ? 

« Qu'avait mérité Paul pour être ravi au troisième 
ciel? Qu’avait mérité Salomon lorsque je lui donnai la 
sagesse? Qu'avait mérité Moïse pour que j'en fasse un 
prince du ciel et de la terre? Qu’a mérité Nicolas qui a 
fait tant de bien sur la terre ? Et Catherine qui fût une 
lumière du monde ? | 

Christine rassurée, pria pour les âmes du Purgatotre, 
et reçut cent âmes à délivrer. 

« Cher Seigneur, dit-elle, je voudrais tant savoir ce 
qui arrivera à ma mort ? 

Mais Jésus répondit brièvement. — « Je le révèlerai 
a d’autres. » Puis il parla des malheurs qui frappaient 
la ville de Nürenberg et dit que cette ville avait mérité 
ces malheurs par ses péchés et surtout pour trois sortes 
de crimes : D'abord à cause de l’extrême recherche que 
les femmes font de leur corps, recherche coupable, 
parcequ'elle est sans frein ni pudeur. L’autre crime 
est l’avarice de ces gens qui manquent de compassion 
pour les pauvres et enfin le troisième reproche flétrit 
l'injustice du peuple de Nürenberg. « Il manque de 
loyauté vis-à-vis des veuves et des humbles et ne juge 
pas selon la gloire de Dieu. » 

Si, dit Lochner, ces reproches ont été adressés et s’a- 
dressent encore à bien d’autres qu’aux compatriotes de 


Christine, il est cependant certain qu’en ce temps, Nüren-” : 


berg méritait absolument le jugement sévère de Jésus. 


4 


CHAPITRE X 


Les flagellants. — Élection de Charles de Luxembourg à l'Empire. 
— Christine et les défunts. 


En ces siècles de foi, la succession des malheurs qui 
accablèrent le monde ne pouvait manquer d’éveiller 
l’esprit de pénitence. On sentait partout que la colère 
de Dieu punissait le monde coupable. Dans le peuple, 
cette idée prenait partout la forme d'exercices publics 
de macération et de supplication. On avait déjà vu, au 
treizième siècle, des manifestations de ce genre en 
Italie. Au quatorzième, il surgit de partout des troupes 
de pénitents. En Italie, la parole ardente de Venturini 
avait rassemblé une multitude de pèlerins sur le chemin 
de Rome, (1) vers 1334. 

_ Après les années d'interdit vinrent la sécheresse, la 
peste et le grand tremblement de terre de 1348. On vit 
alors s’organiser les pénitents flagellants dans le sud de 
l’Allemagne. 

Bientôt on les trouve à Magdebourg en 1349, et peu 
à peu il yen eût partout. L'idée première était toute 


(1) Gomme il s'était produit quelques désordes inhérents à une 
telle multitude, Venturini fût appelé à Avignon. On voulait l'y 
retenir afin qu’il ne recommençât plus à organiser ces sortes 
de pélérinages. 


4 


166 CHAPITRE X 


mystique ; les hommes seuls d’abord, firent partie de 
cette association, puis les femmes y entrèrent aussi. 

Sur leurs chapeaux et leurs manteaux tous portaient 
des croix. 

— «Ils portaient à la ceinture leur discipline qui se 
terminait par trois cordes à nœuds où étaient piquées 
des pointes en forme de croix. Quand ils arrivaient dans 
un village ou une ville, ils s’arrêtaient sur la place de 
l'Eglise, se dévêtissaient jusqu’à la ceinture puis, 
s’agenouillant, ils formaient trois cercles au milieu 
desquels passaient les maîtres en frappant chacun d’un 
coup de ses cordes et en disant : Que Dieu te pardonne 
tes péchés, lève-toi ! Quand tous s'étaient relevés, ils 
parcouraient la place en cercle, deux par deux, les 
maîtres au milieu en chantant un cantique de pénitence 
pendant qu'ils se flagellaient jusqu’au sang. Entre chaque 
tour, ils se prosternaient et, pour finir, priaient les bras 
en croix. Le maître terminait la cérémonie en lisant une 
lettre que les anges, affirmait-il, avaient -apportée à 
Jérusalem. (1) 

Naturellement les évêques et le clergé conçurent 
dès l’abord une grande méfiance pour ces singuliers 
pénitents. Cette extravagance fanatique devait logique- 
ment amener de graves désordres et bientôt la secte des 
flagellants, loin d’être une association de pénitence, 
devint un repaire d’iniquités. 

Cette secte avait eu beaucoup de succès dans ses 
commencements, parce que la simplicité et la foi du 
peuple trouvaient dans cette dévotion exaltée un moyen 


(1) Preger. Gesch. der. d myst Tome II p. 301. 


CHAPITRE X 167 


de conjurer les malheurs dont il souffrait. Les couvents 
mêmes accueillirent tout d’abord les flagellants avec 
sympathie et bienveillance, la soif d’expiation dominait 
tous les esprits. | | 

Christine ne manque pas de’ mentionner la visite à 
Engelthal d'une troupe de flagellants, visite probable- 
ment attirée par sa réputation toujours grandissante, 
car on la voit y prendre une part active qui contraste 
avec son amour de l’obscurité. 

« Au jour de Saint Willibald, écrit-elle (7 juillet 1349), 
elle (Christine) reçut Notre-Seigneur. C'était l’année 
que le roi Charles avait été choisi au Rhin.(1) Beaucoup 
de fléaux accablèrent le pays en cette année et tous 
coururent (vers les flagellants) nobles ou manants, 
jeunes ou vieux, comme les cerfs altérés accourent à la 
fontaine. La piété crût beaucoup dans les cœurs et Dieu, 
fit de grands miracles par eux (les flagellants). 

« Elle s’émerveillait grandement en son cœur de 
toutes ces choses et demanda à Notre Seigneur de lui 
faire connaître ce qu’il avait opéré dans ces âmes. Dieu, 
avec des mots pleins d'amour et de miséricorde, lui dit : 
— « Mes cinq plaies ont plaidé en faveur des pécheurs 
et je leur ai envoyé un flot de miséricorde. Ce mouve- 
ment vient de moi, ajouta-t-il. J'ai envoyé dans le monde 
un fleuve d'amour dévorant. » Et Christine finit par dire 
que Dieu, se réflétant dans ces pénitents, les perfection- 
nera et ne-les abandonnera pas et que c’est lui, le 
Seigneur, qui se réserve d'accepter leurs œuvres 
bonnes ou mauvaises. 


(1) Il s’agit de la dernière élection de Charles de Luxembourg 
à l'empire, faite après la mort de son concurrent Günther. 


168 CHAPITRE X 


Les flagellants arrivèrent à Engelthal pour voir 
Christine, l'entendre, lui parler, et recevoir ses bénédic- 
tions. L’humble moniale ne voulut pas se montrer. 

Elle entendit alors une voix qui lui disait : — « Va, 
l'Evangile sera accompli en toi « Cum Judai ruerent ad 
Jesum et audirent verbum Dei ». Elle comprit qu’elle 
devait aller vers cette masse de peuple qui criait après 
elle et se rendit à la porte de l’église qui va au chemin 
de croix. (4) Il y avait là beaucoup de flagellants et 
d’autres personnes encore. Elle se trouva entourée et 
pressée par cette foule et, dit-elle « ils écoutèrent jus- 
qu'à vêpres les paroles qu’elle disait sur le doux 
Seigneur Jésus. » 

Jésus imposait à sa servante ce rôle extérieur et 
glorieux que son humilité trouvait si pénible à accepter. 

— « Je suis, lui disait-il, la lumière qui brille éternel- 
lement, je suis la joie qui réjouit le ciel et la terre. Je 
te jure, par ma divinité, que je veux faire de toi et de 
ta vie humaine, une merveille de grâce. 

Ce jour là même, le plus puissant des maîtres de la 
terre arrivait à Engelthal pour y visiter Christine. 

C'était l’empereur Charles de Luxembourg, roi des 
Romains et successeur de l’impie Bavarois. 

Nürenberg, en tant que l’une des plus importantes 
villes de l’empire, gardienne des joyaux sacrés, devait 
nécessairement être la première que visiterait le nouvel 
empereur. Le parti de Louis, si puissant à Nürenberg, 
avait été renversé à son tour par les anciens gouvernants, 


(4) C'était un chemin de croix hors de l’église, ainsi qu’il en 
existe beaucoup en Allemagne. 


CHAPITRE X | 169 


et la soumission de la ville au Pape avait été complète. 
Charles de Luxembourg, après deux ans de luttes et de 
difficultés, venait enfin de recevoir l’adhésion unanime 
de tous les électeurs. Arrivé à Nürenberg, le pieux 
souverain voulut aller saluer la célèbre fille des Ebner, à 
laquelle il désirait recommander sa personne et l'Empire. 
I arriva à Engelthal avec une suite nombreuse « un 
évêque, trois ducs et beaucoup de comtes. » Cette 
illustre compagnie s’agenouilla devant Christine et la 
supplia très ardemment de lui donner la bénédiction. 

Christine ne dit que ces mots très brefs sur une 
visite aussi flatteuse pour elle que glorieuse pour le 
couvent, mais ce que la voyante rappelle dans ses révé- 
lations sur les confidences divines au sujet de l'Empe- 
reur et des évènements contemporains, paraît indiquer 
que, dès lors, l'Empereur la chargea d’être auprès de 
Dieu, sa caution et sa protectrice. 

Charles resta cette fois assez longtemps à Nürenberg 
et püt consolider ses bonnes relations avec Engelthal. 

Depuis le commencement de l'automne de 1349 
jusqu’au printemps de 1350, l'Empereur séjourna dans 
la ville impériale. Il y était encore à la Pentecôte de 
cette même année et. peut-être, vint visiter Christine, 
car elle dit que ce jour-là, en recevant la Sainte Com- 
munion, elle se plaignit à Jésus d’être accablée de tant de 
marques de considération et Jésus lui répondit : — « Je 
suis celui qui pardonne tes péchés, je suis le juge de 
ta vie, je suis la couronne de tes joies, je suis ta fin 
suprême. » | 

Christine, du reste, n’avait jamais approuvé la conduite 
de Louis de Bavière et salua avec soulagement l'élection 


L 2 


170 CHAPITRE X 


de Charles de Luxembourg. Elle reçut à cette époque la 
révélation suivante : « Un vendredi, le Seigneur lui parla 
du roi Charles. Il dit qu’il était un hèritier du royaume 
éternel et qu’elle devait le lui dire. Je le protégerai 
d'autant plus que je l’ai en plus grande affection. J’ai 
allumé en lui le feu et la lumière et Je lui ai ouvert le 
ciel. » Et, dit Christine, Jésus voulait par là indiquer 
l’interdit qui avait été levé grâce à lui. (1) Cette vision 
se continue plus intime. Jésus, revenant en arrière 
dans l'existence de Christine, lui dit : 

— « J'ai commencé en toi mon œuvre, dit-il, quand 
j'ai placé une âme dans ton corps. J'ai voulu que tu 
naisse le Vendredi Saint, en ce même jour où tout mon 
peuple est prosterné pour m’honorer. C’est parceque 
j'ai tant souffert pour l'amour des hommes que ma grâce 
est tombée sur toi, car je suis le Dieu libre, qui ne peut 
être obligé par personne. Je fais ce que je veux, je 
donne ou je reprends selon ma volonté. » Et récapitu- 
lant le cours des grâces faites à sa servante, Jésus 
conclut : — « Tu es le temple dans lequel je prends 
mon repos, tu es une de ces créatures élues, que ma 
bonté souveraine donne à la terre. | 

« J’honorai la rose d'Abraham, parceque ma mère 
devait naître d’elle. Ainsi j’honore Nürenberg à cause de 
toi et parce que j'avais décidé que tu y devais naître. 


(4) Après l'élection de Charles à l’Empire, l’interdit tombait de 
lui-même ; cependant, à cause de la désobéissance de presque 
toute l'Allemagne impériale, le Pape exigeait un acte de sou- 
mission d’ailleurs très large, avant de donner l'absolution 
complète. 


CHAPITRE X 471 


J'ai veillé surcette ville pour qu'elle puisse mériter de 
ma justice. (4) 

Le Père du nouvel empereur, le roi Jean de Bohême 
avait joué un rôle prépondérant pendant le règne de 
Louis de Bavière. Pour bien comprendre les évènements 
assez compliqués de cette époque, il faut, en un rapide 
résumé, reprendre l’histoire du rôle que joua alors 
ce prince. Malgré un fond religieux sincère, le roi Jean 
ne s'était pas toujours montré chrétien consciencieux 
dans la querelle entre Louis de Bavière et les Papes. 
Trop souvent, il laissa lintérêt primer les principes. 
Cependant, à plusieurs reprises, il avait facilité la 
réconciliation, quitte après, à soutenir Louis dans ses 
errements. 

La question de l’héritage de Carinthie, soulevée par 
le mariage de Marguerite Maultasche, héritière du 
duché, avec le fils de l'Empereur, décida Jean à aller 
trouver le Pape, en 1346, pour lui faire une complète 
soumission. Cette fois, elle s’accordait avec ses intérêts, 
car il n’espérait rien moins que la couronne impériale 
pour son fils Charles. Clément VI, après des négociations 
dont le récit allongerait trop notre résumé, fit souscrire 
aux deux princes de Luxembourg des conditions qui les 
liaient absolument au Saint-Siège et donna la couronne 
impériale à Charles. Cinq électeurs de l’Empire consa- 
crérent officiellement le choix du pape peu après, et, 
l’année suivante, Louis de Bavière mourait subitement 
dans une partie de chasse, le 11 octobre 1347. 

C'est ce jour-là que le Seigneur montra à Christine, 


(4) C'est-à-dire qu’elle puisse mériter son pardon. 


172 CHAPITRE X 


dans une vision, le Père céleste ayant à ses pieds son 
divin Fils qui lui tendait ses mains percées et la vierge 
Marie lui rappelant sa miraculeuse maternité, tous deux 
priant en faveur du peuple tant éprouvé. Le Père céleste 
dit à son Fils : — « Je ferai au Roi (Charles) trois dons : 
_ Son élection, le pardon du Pape et la victoire. Je l'ai 
confié à deux de mes amis, Je le recommanderai à 
beaucoup d’autres. » 

En Juin 1348, les partisans de Louis, ne voulant pas 
se soumettre au candidat du Pape, avaient offert l'empire 
à Frédéric, Marquis de Misnie, mais Frédéric se refusa 
à servir les haines schismatiques. Ils reportèrent 
leurs espérances sur Günther de Schwarzbourg. Quatre 
jours après la fête de sainte Marie Madeleine, Notre 
Seigneur dit à Christine : — « J’ai été un doux bienfai- 
teur de ta jeunesse ; dans ton âge mûr, je t'ai armé de 
mes grâces, je t'ai donné une grande célébrité. » Puis, 
continuant ses révélations à la sœur, il lui annonça 
que le pays était dans l’anxiété à cause du roi Charles, 
et qu'on devait chanter pendant la messe le « Rorate 
Cæli. » Alors commencerait l’ère de grâces et de paix. 
Notre Dame lui dit aussi qu’on devait chanter Alleluia. 
« Et elle le nomma (le Roi?). ». 

Lorsque Charles de Luxembourg vint à Engelthal à 
la fin de l’année 1349, son dernier compétiteur, Günther 
de Schwarzbourg venait de mourir et Jui-même avait été 
sacré et couronné à Aix-la-Chapelle. C'est après cette 
visite que se placent les révélations suivantes : 

« Un bon prêtre avait demandé à Christine de prier 
pour lui. Le Seigneur répondit : Ma volonté est qu'il 
abandonne toute avidité. (Amour trop grand de lucre ou 


ù CHAPITRE X 473 


d’honneurs). J'ai choisi mon serviteur Moïse afin qu’il 
soit mon messager auprès du roi Pharaon, ainsi je lai 
choisi (le prêtre) pour qu'il soit mon messager près du 
roi Charles. | 

« Un jour le Seigneur lui parla (à la sœur) du roi 
Charles, et lui dit que ce prince était un héritier de son 
royaume éternel. Elle devait faire dire ceci au roi : Je 
veux le préserver de tout mal pour qu’il m'en aime 
davantage. J'ai allumé en lui une lumière très pure et je 
lui ai destiné le royaume du ciel. Et le Seigneur dési- 
gnait par là linterdit qu avait été levé. » Jésus dit 
encore : « Si le monde t’interroge (à propos du roi) 
réponds : J'ai choisi mon serviteur David avant l’âge, 
ainsi ai-je pris le roi Gharles du milieu du monde. » 

L’un des seigneurs qui avaient accompagnés le roi 
Charles lors de sa première visite, le Burggrave Jean, 
revint peu de temps après pour revoir Christine. Celle- 
ci se refusa à le revoir, par humilité, mais le Burggrave 
insista et la sœur interrogea Notre Seigneur pour savoir 
ce qu'elle devait faire. Le Seigneur lui commanda de 
recevoir le noble personnage, parce que c'était pour son 
bien et son progrès spirituel. Aussitôt Christine se ren- 
dit au parloir et « là, dit-elle je lui parlai de ce que je 
croyais être le mieux pour la gloire de Dieu et pour sa 
conversion. » 

De tous côtés on venait implorer la bénédiction de 
Christine. À ses gémissements, le Seigneur lui répondait 
« Saches que tous ceux auxquels tu donneras ta béné- 
diction, recevront la mienne. Sois fidèle dans toutes tes 
paroles et je les approuverai. » 

Et Christine comprenait que Dieu lui parlait de tous 


474 CHAPITRE X 


ceux qui venaient lui demander des prières et des 
conseils. 

Une autre fois, comme elle priait pour une personne 
très affligée qui avait demandé son intercession, Jésus 
lui dit que tous ceux qui étaient affligés devaient deman- 
der trois espèces de patiences.La première est celle que 
Jésus pratiqua dès sa naissance, en attendant la doulou- 
reuse fin de sa vie.La seconde fut sa divine patience dans 
l’agonie du Jardin des Oliviers; la troisième, il la montra 
en priant sur la croix pour les pécheurs.A ces trois actes 
de la divine vertu du Rédempteur il fallait ajouter la 
patience de la sainte Vierge, d’abord quand elle dut fuir 
en Egypte, en second lieu quand elle demeura debout 
au pied de la croix, enfin quand elle accepta de rester 
sur la terre en voyant son Fils remonter au ciel. 

Jésus continuant ce sublime entretien, rappelle à 
Christine les grâces qu’il lui a faites et s’écrie : 

— « Que ferai-je davantage pour toi? J'ai versé en 
toi le trésor de ma douceur ; tu es l’une des créatures 
que j'ai vues avec le plus de bienveillance depuis le 
commencement du monde. Ceux qui liront plus tard les 
choses merveilleuses que j'ai faites en toi ne pourront 
assez s’en étonner. Et tu n'as rien fait pour mériter 
cela ! Il m’a plu de faire ces choses. Je me joue dans ma 
volonté divine. S’il y avait mille mondes,je pourrais faire 
avec chaque créature des choses que je ne ferais pas 
avec d’autres. 

A la nombreuse clientèle de vivants, Christine devait 
ajouter celle des morts. Sa piété la portait à soulager 
les âmes du Purgatoire et, dès sa jeunesse, elle avait 
témoigné une grande compassion aux pauvres membres 


CHAPITRE X 175 


de l'Eglise souffrante. Avec le crédit que la sœur pos- 
sédait sur le cœur de Dieu, il n’est pas étonnant qu’elle 
fût assaillie par les douloureuses créatures enfermées 
dans les sombres abîimes de l’expiation.  - 

À quinze ans, alors qu’elle était encore au noviciat, 
mourut une vieille sœur nommée Mechtilde. La jeune 
Christine, non-seulement assista, avec piété, à toutes les | 
cérémonies des obsèques, mais encore disait, tous les 
Jours, mille Ave Maria pour la défunte. Au bout de trente 
jours, quand le dernier service fut terminé. Mech- 
tilde lui apparut avec son habit religieux et la 
remercia de tout le bien qu’elle lui avait fait. « Je 
suis toujours restée parmi vous, dit l'apparition, et, 
à chaque endroit où j'avais pêché contre la règle, 
j'ai eu beaucoup à souffrir. A la salle du chapitre, 
surtout, j'ai grandement peiné. Je ne suis plus 
avec vous, maintenant, mais je suis dans un lieu où 
je n’ai d'autre souffrance que de ne pas voir Dieu ». 

Elle disparut à ces mots. Christine sut, par révé- 
lation, que cette religieuse avait été, dans le monde, 
. une très grande dame. A cause de cela, on lui 
passait beaucoup de petites fautes au couvent et 
on ne la punissait pas. Quand le supérieur provin- 
cial ou la prieure ordonnaient une chose qui ne 
lui plaisait pas, elle se permettait de critiquer et 
de murmurer. Elle expiait, maintenant, les faibles- 
ses qu’on avait eues pour elle. 

Il mourut un prêtre pieux et savant. Christine 
entendait dire, autour d'elle, que certainement, il 
n'avait pas passé par le Purgatoire. Quelques 
sœurs, plus sceptiques, en doutaient. Une nuit, 

“ 18 


176 CHAPITRE X 


Christine vit le prêtre près de son lit. Elle pensa 
de suite qu’elle allait connaître la vérité et lui 
demanda : « Dites-moi la vérité. Que vous est-il 
arrivé après votre mort? » Le prêtre répondit : 
« J'ai eu une mort rapide et je ne suis pas encore 
au Ciel. À la vérité, je ne souffre pas une peine 
douloureuse, mais je dois vivre encore dans une 
triste attente avant d'entrer dans la gloire céleste. 

Une autre nuit, Christine entendait, en songe, la 
communauté chanter la messe de Notre-Dame : 
Gaudeamus. Ce mème prêtre revint après l'Evangile 
et dit aux sœurs : « Pourquoi ne chantez-vous 
pas pour les morts ? » Christine en conclut que les 
pauvres âmes ont soif des prières de la messe des 
défunts. Ce prêtre lui dit : « Le royaume de Dieu 
est semblable à une pomme douce qui pousse 
dans les épines ». La sœur lui demanda d’expli- 
quer cette comparaison, mais il ne répondit pas et, 
se tournant vers la communaute, il dit : « PDominus 
vobiscum >», et il disparut. A son réveil, Christine 
comprit que la pomme signifiait la douce bonté de 
Dieu et les épines les nombreux combats qu'il faut 
soutenir pour gagner son amour. 

Une autre fois, comme elle se remettait au lit 
après Matines, la nuit des morts, elle s’endormit et 
sentit qu’on lui enlevait sa couverture. Elle s’eveilla, 
croyant que la surveillante des malades venait de 
passer auprès d'elle et lui avait enlevé cette cou- 
verture, mais elle vit cette sœur dormir profondé- 
ment (1). Christine se recouvrit et s’endormit de 


(4) Christine était probablement alors à l’infirmerie. 


CHAPITRE X 477 


nouveau. Le même fait se reproduisit, la couver- 
ture lui fut enlevée. Elle vit alors, en rêve, une 
multitude d'oiseaux qui entouraient son lit. Les uns 
étaient propres et nets, d'autres avaient une petite 
tache grosse comme un grain de poivre, d’autres 
étaient beaucoup plus maculés, quelques-uns sem- 
blaient presque brûlés, comme s'ils sortaient du feu. 
Christine comprit que ces oiseaux représentaient des 
âmes souffrantes. Ils criaient tous lamentablement : 
« O douleur! O douleur ! Notre Seigneur nous a 
envoyés à toi, pour que, par toi, nous soyons déli- 
vrés aujourd’hui! » Et, de leurs becs, ils tiraient 
la couverture. Christine se leva aussitôt et se mit 
à prier pour ces pauvres âmes. 

C’est encore au moment de s'endormir que Chris- 
tine vit, un jour, une quantité d'enfants : garçons et 
filles, qui se pressaient devant son lit, se poussant 
pour être plus près d'elle. 

Ils criaient douloureusement : « Donnez-nous à 
manger ! » La sœur pensa : « Mais je n'ai rien à 
vous donner ! » Eux, cependant, ne cessaient de 
répéter : « Nous voulons du pain et de la viande! » 
D’autres, au lieu de crier, chantaient une mélodie 
céleste d’une beauté inexprimable. Après avoir 
longtemps chanté, ces derniers disparurent, mais 
les autres restèrent auprès de Christine. La sœur 
comprit que les chanteurs étaient des âmes déjà 
dans la joie éternelle. Les autres réclamaient les 
mérites du corps de Notre Seigneur dans la com- 
munion ét elle devait recevoir l’Eucharistie pour 
ces pauvres âmes. 


178 CHAPITRE X 


Une sœur étant morte, Christine eût spirituellement 
l'a connaissance de l'instant où elle devait sortir du 
Purgatoire pour monter au Ciel. Elle s’en étonna, 
parce qu’elle avait connu des àmes bien plus par- 
faites, soumises à de plus longues expiations. S’a- 
dressant en esprit à Notre Seigneur, elle lui demanda : 
« Cher Seigneur, on dit qu'aucune faute ne reste 
sans expiation devant ta justice. As-tu donc une 
justice plus sévère pour une âme que pour l’autre ? » 
La nuit suivante, la sœur morte lui apparut et vint 
près de son lit. Elle dit à Christine sévèrement 
« Christine, tu ne dois pas parler contre la justice 
de Dieu à cause de moi. Quoiqu'il te semble que 
je sois allée au Ciel plus vite que je ne le mé- 
rite, j'ai cependant éprouvé cette justice divine 
autant que je le devais. » 

Quelquefois cette même justice amenait une espèce 
de lutte entre le Seigneur et sa servante. « Laisse 
ma justice s’exercer sur. cette âme, lui disait un 
jour Jésus, alors qu’elle priait pour un défunt. Je 
te donnerai une autre âme qui est depuis mille 
ans au Purgatoire et devrait encore y rester cent 
ans. Cette âme est celle d’un des plus grands 
pécheurs de la terre et de nombreuses années se 
sont écoulées sans qu'il ait jamais reçu le plus 
petit secours de prières, en-dehors de {a prière com- 
mune de la chrétienté. » « Ma miséricorde, dit Jésus, 
en a pitié, je veux la délivrer aujourd’hui. » 

Il arrivait que les âmes se servaient d’intermé- 
diaire pour intéresser Christine en leur faveur. Tel 
ce prêtre qui vint trouver la sœur pour lui de- 


CHAPITRE X 179 


mander, de la part d’une âme souffrante, de 
vouloir bien entreprendre sa délivrance. Il s'agissait 
de lâme d’un banquier de Nuremberg qui avait 
exercé le négoce et la banque. Depuis quarante 
ans, il gémissait en Purgatoire. La sainte moniale 
promit volontiers le concours de ses prieres et 
demanda au Seigneur comment cet homme avait 
été préservé de l'Enfer. Jésus répondit : « Il avait 
un grand respect pour les ecclésiastiques pieux. 
Cette vertu l’a sauvé et ta prière l’a délivré. Main- 
tenant, il prie avec ardeur pour toi. » Christine 
fut toute joyeuse de cette réponse. 

Un jour qu’elle prolongeait sa prière à Ja cha- 
pelle pour une sœur malade, elle entendit une voix 
qui disait : « Pourquoi t’occupes-tu d’une vivante 
et non des morts ? » Saisie de frayeur, Christine 
se dit à elle-même : « Je suis trop malade pour 
pouvoir dire beaucoup de prières. » Mais la voix 
reprit : « Tu dois prier pour les morts par amour 
de Dieu. On t'a donné dernièrement de l'argent pour 
une aumône. Sais-tu si cet argent n’est pas injuste- 
ment acquis ? Donne-le à la fille de tel défunt, afin 
qu’elle fasse dire trente messes de mort après la 
semaine de Pâques. » 

Le Seigneur récompensait la piété de Christine en 
lui octroyant une abondante moisson d’âmes à re- 
cueillir. C’étaient cinq cent mille âmes, quelquefois 
plus, qui s’envolaient du Purgatoire vers le Ciel, à 
la prière de la sainte nonne. 

Après les âmes souffrantes, les âmes glorieuses 
venaient rassurer Christine sur leur sort. Dans son 


180 CHAPITRE X 


livre de la grâce, elle parle d’une sœur Dimut, de 
Nuremberg, qu'il ne faut pas confondre avec sa 
propre sœur Dimut. Christine dit que cette pre- 
mière Dimut était la seule religieuse du couvent 
qui n'eût ni extases, ni révélations, ni rien d’extra- 
ordinaire dans sa piété. Elle était cependant tres 
sainte et parlait admirablement des choses de Dieu. 
Après sa mort, elle apparut à Christine dans son habit 
religieux, toute entourée de lumière, et lui dit 
qu'elle bénissait le jour où elle était née, car elle 
était très heureuse. A sa mort, Dieu lui avait 
donné trois grâces : Le Saint Esprit était venu en 
elle, pareil à un feu dévorant, illuminant sa cellule 
au point qu'elle avait cru à un incendie ; comme 
elle ne pouvait communier et s’en désolait ; le 
Seigneur lui avait fait la faveur de lui envoyer 
Saint Nicolas, sous la forme d’un évêque, pour lu; 
apporter la sainte hostie. La troisième grâce fut 
l'entrée de Dimut au Ciel. Son âme, dès qu’elle fut 
sortie de son corps, trouva devant elle un chemin, 
bordé de lampes brillantes, qui la mena droit à la 
porte du Paradis. La légende dorée rapporte la 
même chose de la mort de S' Benoit. 

Christine ayant demandé à Dimut si elle devait 
raconter ce qu’elle lui disait : 

« Tu dois le raconter, répondit l’âme, je suis 
venue auprès de toi dans ce but, afin que Notre 
Seigneur en soit loué. » 

Pendant les Vigiles qui suivirent, Christine, dans 
une vision spirituelle, vit Notre Seigneur qui la 
montrait aux Anges et aux Saints en disant : 


CHAPITRE X 481 


« N’est-il pas vrai que j'ai encore sur terre un 
cœur qui m'aime autant que vous m'avez aimé ? » 

À l'encontre de beaucoup de saints, le démon ne 
put tourmenter Christine visiblement, sauf une fois, 
et encore, dans une vision. Elle vit venir à elle la 
prieure, le confesseur du couvent et un frère-lai 
dont toute la personne lui causa un dégoût invinci- 
ble. La prieure lui commanda d'aller près de ce 
frère. Cet homme commença à l’accabler de repro- 
ches amers au sujet de ses confessions et au sujet 
de son ami spirituel, Henri de Nordlingen (1). La 
parole de ce frère était pleine de fureur et Chris- 
tine sentait augmenter son dégoût et son horreur. 
Elle eut l'intuition que c’était le démon et lui dit 
avec autorité : « Je te commande, au nom de Dieu, 
de me dire la vérité, si je fais mal! » Le frère 
répondit : « Je ne puis pas dire la vérité! » « Tu 
es donc le diable ! » s’écria Christine. À ces mots, le 
hideux personnage disparut. 


Nous parlerons, plus tard, d'Henri de Nordlingen. Cette 
vision arriva dans un moment où Christine, craignant de 
porter une affection trop naturelle au saint prêtre, avait été 
complètement rassurée par Dieu lui-même. 


CHAPITRE XI 


Adelaïde Langmann. Sa famille et sa jeunesse. Son noviciat. 


A côté de Christine Ebner, voici une autre phy- 

sionomie non moins attachante : c’est celle d’Ade- 
laide Langmann. Adelaïde n’a pas eu, dans le 
couvent d'Engelthal, la situation de sa cousine Chris- 
tine; elle paraît avoir vécu d’une vie toute humble 
et cachée, au milieu de tant de sœurs d’une sainteté 
éminente. Elle a lardente piété de Christine, avec 
moins d'expansion, peut-être, mais elle a un charme 
incomparable de douce et invincible attraction. 
_ Entre toutes les familles nobles du pays, qui don- 
paient si libéralement leurs filles à Engelthal, il sem- 
ble que les Ebner, les Langmann et les Ortlieh puis- 
sent être placés au premier rang. Ces trois familles, 
du reste, étaient unies étroitement par de nombreu- 
ses alliances et lorsque Christine Ebner entra à 
Engelthal, non-seulement elle y rejoignit ses deux 
sœurs, mais elle y retrouvait de nombreuses cousi- 
nes. 

A son tour, Adelaïde Langmann venait se joindre 
à ce bouquet de parentes et d’amies. Le « pe- 
tit livre de la grâce » donne, avec les noms de ses 


CHAPITRE XI 183 


plus saintes religieuses, la liste, pour ainsi dire 
complète, de la noblesse de Souabe et de Franconie. 

Plus jeune de quelques années que Christine, Ade- 
laïde était, selon une note écrite à la suite de ses 
révélations, « d’une race digne de tout respect ». 
Selon cette note, Adelaide serait née en 1300 et 
était proche parente des Ebner. En dehors de leur 
fille Adelaide, la famille Langmann a produit peu 
d'illustrations. En 1318, un « messire Conrad Lang- 
mann » est cité par Martini. En 1332, Hans Lang- 
mann- paraît comme membre du Grand Conseil de 
Nuremberg (1). Il mourut en 1371. Le savant docteur 
P. Strauch, dans son édition des révélations d’Adelaïde 
Langmann, identifie Hans avec Jean Langmann. 

Un certain Otto Langmann fût, aussi, conseiller 
de Nuremberg en 1370 et se pendit misérablement 
dans sa chambre à coucher en 1375. On trouve 
encore un Conrad Langmann en 1330. D’après Loch- - 
ner, la famille Langmann avait le droit de faire par- 
tie du Grand Conseil de Nuremberg. Dans un regis- 
tre de la population de Nuremberg appartenant à la 
bibliothèque de Berlin, on lit, page 69, les lignes 
suivantes sur la famille Langmann. | 


Il est certain depuis bien des années 

Que cette race appelée Langmann 

Qui vers le temps de l’an 

1280 vint demeurer en cette ville 

Comme on le rencontre en maintes familles 
Qui ont possédé de nombreux amis 


(4) J. F. Rath. Relevé des conseillers les plus connus de 
Nuremberg jusqu’à nos jours, avec notes historiques. Nurem- 
berg 1802. 


184 CHAPITRE XI 


Qui sont reputés sens considérables 
Et ce fut au temps 
De l’an du Christ 1347 
Messire Hans Langmann fut choisi 
Le premier de sa race comme conseiller 
À Nuremberg, la première des villes de l'empire, 
Il servit bien la patrie 
Car il était sage et prudent 
Il fut par l’émeute populaire 
Chassé de la ville en 1349 
Avec les autres membres du Conseil 
Mais réintégré par Charles IV 
11 demeura longtemps encore. 
Au Conseil jusqu’en l'an 1369 
Où la mort vint le prendre 
- Après lui il n’y eut plus de conseiller dans la famille 
Quoiqu’elle vécut encore longtemps dans la ville 
En beaucoup d’endroits ça et là 
Ils ont fait des fondations religieuses pour leur plus grand hon- . 
| [neur. 
Distribuant leur patrimoine 
Ainsi que le prouvent beaucoup de cloîtres et d’églises 
Enfin comme tout dans la forêt 
S'en va et disparait 
Ainsi ces Langmann 

Ont pris fin avec leur nom 

Ils sont morts depuis longtemps 

Peut-être bien depuis 200 ans. 


Rien dans tout cela ne donne de détails sur les 
parents d’Adelaïde. Puisqu’elle naquit en 1300, le 
conseiller Hans pourrait tout au plus être son frère. 

Biederman qui a fait, en Allemagne, des tables 
généalogiques bien connues, cite Otto Langmann, né en 
1286, qui épousa Ursule Behaim. Il est difficile 
d'admettre qu’il fut le père d’Adelaïde. On ne peut 
pas, davantage, expliquer la parenté qui unit Chris- 
tine à la fille des Langmann. Une sœur de Chris- 


CHAPITRE XI 485 : 


tine avait épousé un Behaim. Dans le manuscrit des 
révélations d’Adelaïde de la bibliothèque de Berlin, 
on lit : « La race des Langmann à laquelle appar- 
tenaient les Ebner d'où naquit une enfant appelée 
Adelaide. » 

En 1341, deux unions cimentaient encore les liens 
existant entre les deux familles : Frédéric Ebner, 
dont on connaît l'existence par des documents de 
1323 à 1348, maria sa fille Agnès à Hermann Lang- 
mann et une Langmann, (peut-être une sœur d’Ade- 
laide) épousait un Ebner (1). 

Aucune généalogie de la famille Langmann n'est 
connue dans les archives de Nurenberg ; on retrouve, 
seulement ça et là, son nom, dans des contrats ou des 
pièces officielles. On voit, par un acte de 1327, 
Mechtilde, veuve d'Otto Langmann, Geut sa fille, 
Henri Sachs son gendre, Hans et Otto ses tils, pas- 
ser un Contrat personnel avec Adelaide, veuve de 
Guillaume le Diable, concernant une maison de 
Dominicains. C’est à ce groupe de famille qu’on 
pourrait le plus vraisemblablement rattacher Ade- 
laïde qui, alors, serait la fille de Mechtilde et d'Otto 
Langmann. 


(4) La table XXV de Biedermann dit : Agnès Ebnerin, 
mariée en 1341, morte sans héritiers mâles. 

D’après la « Nürmb. Chronik. », un Hermann Ebner épousa 
en deuxièmes noces, la «€ fille de Langmann ». Cet Her- 
mann mourut le Mercredi des Cendres 1403. Sa femme, 
appelée Cunégonde, vivait encore en 1497. D'un autre côté, 
Biedermann fait, de cette Cunégonde, la première femme 
d'Hermann. Il est difficile de déméler la vérité dans ces 
contradictions. 


186 CHAPITRE XI 


Outre Christine et Dimut Ebner, Adelaide avait 
encore d’autres parentes au couvent d’Engelthal. 

Elle parle d’une cousine à laquelle elle donne un 
emploi sans la désigner autrement, puis d’Elsbeth 
Mairin, « fille de sa cousine ». Martini (1) parle 
aussi d’unesœur Mechtilde Langmann, religieuse à 
Engelthal en 1338 et mentionne des vigiles et une 
messe, dans la semaine de Saint Michel, pour la 
Langmannin (vorkammerin), Elisabeth de Eyl et leurs 
familles. 

Les révélations d’Adelaïde nous présentent l’his- 
toire d’une âme délicate, tendre et ardente à la fois, 
plus résignée qu'’active ; une Marie plutôt qu'une 
Marthe, bien faite pour être choisie de Dieu comme 
un vase d'élection. Obligée par ses supérieurs 
d'écrire les faveurs extraordinaires qu’elle reçoit 
d'en haut, elle obéit avec peine, et, pour dissimuler 
- davantage sa propre personnalité, elle ne parle delle 
qu’à la troisième personne. « Cette sœur, cette re- 
ligieuse, cette créature », c’est sous Ces vagues 
désignations qu’elle se cache. Plus Dieu l’élève, plus 
elle se confond dans son humilité ; on devine la 
souffrance qu’elle éprouve à mettre au grand jour 
les merveilles intimes de ses relations avec Jésus. 

« Toute enfant, dit-elle, cette religieuse fut la 
demeure du Saint Esprit ». | | 

Adelaïde raconte, dans ses révélations, qu'elle 
avait à peine quelques mois lorsque sa nourrice 
Cunégonde, s'étant endormie, appuyée sur le ber- 


(4) Martini. Historisch, Geographischen Beschreibüng der 
ehemallgen berühmten Frauenkloster Engelthal. 


CHAPITRE XI 487 


ceau de son poupon, vit venir à elle une très belle 
dame, « la plus belle que jamais elle vit de ses 
yeux ». « Elle avait un manteau bleu si long et si 
large, que s’il eut été déployé, il aurait couvert le 
monde entier ». | 

Laissons parler ici la nourrice Cunégonde, lors- 
qu’elle raconta cette vision aux sœurs d’Engelthal 
qui l’interrogeaient pendant une visite qu’elle était 
venue faire à Adelaïde. 

« Cette dame me dit : « Cunégonde, dors-tu ? » 
Et elle m'’éveilla. Je lui dis : « Non, Madame. » Elle 
me demanda trois fois si je dormais. Je lui répon- 
dais toujours : « Non, Madame ». Elle me dit 
alors : « Je te recommande cette enfant, soigne- 
là bien, je te récompenserai moi-même. Sache-le, 
ce sera une sainte personne et bien des pécheurs 
seront convertis par elle. » Je lui demandai 
« Madame, qui êtes-vous ? » Elle me répondit 
« Je suis la Mère de Miséricorde ». Et, comme 
elle disait cela, je ne la vis plus, mais mon cœur 
était plein de grâces. À dater de ce jour, je soi- 
gnai l’enfant avec plus de plaisir encore. 

« De même une autre nuit, une lumière vint se 
reposer sur le berceau. Elle était plus brillante 
que l'éclat du soleil et donnait une si vive clarté 
que j'en fus efirayée. Je pris donc le berceau 
avec Flenfant et je courus hors de la cham- 
bre. Tous les gens de la maison, se levant ef- 
frayés, criaient : « Cunégonde, que fais-tu ? qu’as- 
tu? » Je répondis : « Il est venu une lumière du 
Ciel, elle veut me prendre mon enfant !.… Et la 


188 CHAPITRE XI 


lumiere était si éclatante que j'en étais comme 
aveuglée ». 

Ces marques mystérieuses de  prédestination 
avaient leur répercussion dans l’âme de la petite 
Adelaïde. Dès qu’elle put comprendre et balbutier, 
elle montra un vif penchant à la piété, en même 
temps qu’elle semblait ornée tout naturellement de 
vertus aimables, de bonté, de charité, de douceur 
et de pureté. 

Qu'elle fut triste ou joyeuse, elle était toujours 
souriante avec tout le monde. Sa pieuse mère, dès 
qu'elle fut assez grande pour aller à l'Eglise, la 
menait au sermon et l'enfant gardait soigneusement 
dans son cœur tout ce qu'elle y entendait. Ren- 
trée chez elle, quand elle était seule ou qu'elle 
travaillait, elle repassait en son cœur les saintes 
instructions et s’appliquait à les méditer. Lorsque le 
sujet du sermon était la passion de Notre Seigneur, 
alors sa ferveur redoublait, elle se croyait vraiment 
présente à ces scènes douloureuses et son cœur 
s’en affectait profondément. Ses parents et les per- 
sonnes qui la soignaient remarquérent bien ‘vite ces 
tendances extraordinaires de piété chez une enfant 
aussi jeune et on disait à sa mère : « Adelaïde est 
faite pour le couvent ». 

L'enfant poursuivit ainsi sa pieuse et innocente 
vie jusqu’à l’âge de treize ans. Selon l’habitude de 
l’époque, on la fiança, à cet âge, avec un jeune 
homme qui portait en lui les germes d’une mala- 
die mortelle qu’on ignorait probablement. Adelaide 
ne parait pas s'être opposée à ce projet matrimo- 


CHAPITRE XI 189 


nial. Elle laissa fixer la date des noces et tous 
les préparatifs se firent en vue de la cérémonie. 
D’après un vieil usage du pays, la veille du ma- 
riage, dans une cérémonie qu'Adelaïde n’explique 
pas autrement, on asseyait les fiancés sur un trône. 
Ce jour-là même, le futur époux s’alita pour ne 
plus se relever. Ün an après, il était mort. 

Cet événement douloureux n’éclaira ni la famille, 
ni la jeune fille, sur les desseins de Dieu. La 
vocation d’Adelaide ne se dessinait pas et sans 
doute, tout en restant pieuse et innocente, elle 
n'avait pas résisté au courant mondain qui l’entou- 
rait. Quand on lui parla d’une nouvelle union, elle 
y consentit. C’est alors que se fit entendre, à son 
oreille, ce premier appel divin qui était le « présage 
de sa haute vocation ». « Une sainte personne, écrit 
Adelaïde , vint dire à cette jeune fille de la part 
de Notre Seigneur que, si on lui donnait trente 
fiancés, ils mourraient tous, car Il la voulait à 
lui. Adelaide fut très anxieuse. Elle pria, fit prier 
dans les couvents, afin d'obtenir de connaître ce 
qu'elle devait faire et pour savoir quelle était la 
volonté de Dieu. Une sainte femme, probablement 
la même qui avait eu une première communi- 
cation de la volonté divine, peut-être Christine Ebner, 
priait ardemment pour la jeune fille. Notre Sei- 
gneur lui dit que sa volonté était qu'Adelaïde entrât 
dans un couvent. « Je veux, dit-il, la posséder 
afin qu’elle ne soit plus qu’un avec moi. » « Sei- 
gneur, dit la pieuse femme, où ne fera-t-elle qu’une 


190 CHAPITRE XI 


avec toi? » Et Notre Seigneur de répondre ce mot 
profond : « Là où elle n’est personne ». 

« Peu après, continue Adelaïde, en la fête des 
saints apôtres Philippe et Jacques, la sainte reli- 
gieuse pria pour elle et dit aux apôtres : « Très 
chers Saints, je vous conjure de supplier Notre 
Seigneur, afin que cette jeune fille sache si la vo- 
lonté divine la veut au coûvent. » Les Saints 
répondirent : « Oui, la divine volonté exige qu’elle 
nous suive, nous, Saints, afin qu'elle abandonne, 
comme nous, sa volonté propre ». La pieuse femme, 
se tournant vers Notre Seigneur, lui demanda 
« Seigneur, que lui donneras-tu pour son sacri- 
fice ? » Et Jésus répondit : « Pour chacune de ses 
actions, je lui donnerai le royaume du Ciel ». 

« Cette jeune femme avait pris l'habitude de se 
donner la discipline très durement, sept fois par 
jour, quand ses occupations lui en laissaient le 
temps et qu’elle le pouvait sans obstacle. 

« Un jour de Noël, elle communia. Comme elle 
avait la Sainte Hostie dans la bouche, elle se colla 
si fortement à son palais qu’elle ne put l’avaler. 

Elle but, mais l’Hostie ne bougea point. Effrayée, 
elle dit à Jésus : « Très cher Seigneur, qu’ai-je 
fait contre ta douce Majesté ? » Du fond de la 
bouche, le divin Maître répondit : « Tu n’as rien fait 
contre moi, mais tu ne pourras me recevoir que si 
tu me promets de te consacrer à moi, à Engel- 
thal. » | 

Nous entrons, ici, dans une lutte mystique d’un 
charme tout céleste. Le divin époux veut cette 


CHAPITRE XI 491 


âme, l’âme recule, n'ose pas obéir, effrayée d’une 
décision que Dieu lui impose pour ainsi dire subi- 
tement, effrayée plus encore de ce miracle qui arrête, 
dans sa bouche, son Maître et son Seigneur, se 
refusant à elle si elle ne se donne pas à Lui. 

« Seigneur, dit Adelaïde, je ne puis pas aller au 
couvent, je suis trop malade, je ne pourrai pas y 
vivre comme il le faudrait ». 

Faible excuse que le divin amant méprise. « Tu 
ne me recevras donc pas en toi! », dit-il. Et Ade- 
laide est là, tabernacie vivant et frémissant. Elle 
pense que le seul moyen qu’elle puisse employer 
est d'aller trouver son curé, qui lPaidera et la con- 
seillera. Mais Jésus ne lit-il pas dans les cœurs ? 

« Ni ton curé, dit-il, ni le clergé tout entier ne 
pourrait me faire entrer en toi. Tu dois m’obéir. » 

Adelaïde est vaincue. Elle s'incline, elle promet 
d’obéir et se propose d'aller remettre sa promesse 
entre les mains du curé. Mais n’est-ce pas un sub- 
terfuge de la nature qui n'est pas encore totale- 
ment résignée ? Notre Seigneur poursuit cette lutte 
intérieure. « Ce n’est pas ainsi que je veux ta 
promesse, dit-il, je la veux entière, quand même tu 
serais à demi-morte ! » Cette fois, Adelaïde se rend 
tout à fait. « Oui, Seigneur, répond-elle humblement, je 
t’'obéirai, fussè-je à demi-morte. » A peine a-t-elle pro- 
noncé ces paroles qu’elle peut avaler la Sainte Hostie. 

Le sacritice est douloureux. 

« Seigneur, dit-elle, voici que je t'ai donné ma 
volonté, toutes les aspirations de ma jeunesse, mais 
serai-je heureuse au couvent? » 

14 


199 CHAPITRE XI 


Jésus veut maintenant consoler sa craintive fian- 
cée. « Oui, dit-il, je ne t’abandonnerai jamais, je 
t’aiderai moi-même dans toutes les épreuves qui 
pourraient t’accabler comme ma très chère aimée, et 
je ne me séparerai jamais de toi ». 

A cette voix douce, Adelaide sent toutes ses 
craintes s’évanouir et n’a plus peur d'entrer au 
couvent. | | 

Mais elle avait un plus lourd sacrifice à accom- 
plir : c'était la séparation d’avec les siens. Elle en 
ressentit une très vive douleur, et se prépara néan- 
moins, avec courage, à ce déchirement. 

« Quinze jours avant Pâques, écrit-elle, cette 
femme communia. Quand elle eut reçu Notre Sei- 
gneur, elle lui offrit toute sa famille en disant 
« Seigneur, je te donne aujourd’hui tous les 
miens afin que j'abandonne tout souci pour leurs 
personnes ou leurs biens. Et N. S. répondit : 
« Je remplacerai ta famille, je m'’occuperai de tes 
parents. Prends pour toi ma Mére et tous mes 
Saints afin qu'ils Soient tes intercesseurs devant 
moi ». | 

L'heure du sacrifice commençait et, pour l'âme 
aimante d’'Adelaïde, l’épreuve était bien lourde. Cette 
famille, qu’elle souffrait tant de quitter, se coali- 
sait contre elle, furieuse de sa décision. On se 
résolut à la marier malgré elle. Pour résister à 
cette parenté persécutrice, il lui fallut s’enfermer 
dans sa chambre, se refuser à voir personne. Alors, 
on chercha à la prendre par la famine, on lui 
ôta tout ce qu’elle possédait. C'était une mal- 


CHAPITRE XI 193 


_ adresse qui hâta l'entrée d’Adelaïide au couvent. 
Le jour de son départ pour Engelthal, comme elle 
passait, avec ceux qui l’accompagnaient, devant une 
Eglise, elle demanda qu'on lui laissa le loisir d’y 
entrer. On le lui permit et elle pénétra dans le 
temple pour y renouveler l’abandon total de sa 
personne. Elle était accablée de douleur et d'an- 
goisse et se jeta aux pieds d’un crucifix. Pendant 
qu’elle priait, elle regardait Jésus, suspendu à la 
croix, sanglant et défiguré. Et elle entendit ces 
mots : 

« Vois ce que j'ai soufiert pour toi; ne veux- 
tu pas souffrir pour moi? Je veux, désormais, être 
tes délices ». 

Adelaïde, entra au couvent. 

Mais elle était de ces âmes privilégiées que Dieu 
veut éprouver par toutes les tentations, et il sem- 
ble que, dès labord, il permit, pour elle, les 
épreuves effrayantes qui n'arrivent, ordinairement, 
qu'aux âmes déjà depuis longtemps affermies dans 
la plus solide vie ascétique. Cependant, la jeune 
religieuse ne s'étend guère sur ce premier assaut 
donné à son âme. 

Au lieu d’éprouver de la consolation, ainsi qu’il 
arrive aux novices, dans les premiers temps de leur 
vocation, Adelaide ne ressentit aucune sensibilité 
ni joie réconfortante. Dieu semblait l'avoir quittée. 
Bien plus, il permit qu'elle fut livrée aux atta- 
ques du démon et elles, furent terribles. Chaque 
nuit il arrivait près d'elle sous d’horribles formes 
et, dit-elle, il la torturait par toutes sortes de supplices. 


494 CHAPITRE XI 


Plusieurs fois, il lui apporta des cadavres qu'il jeta 
dans ses bras. D’autres nuits, il brandissait une hache 
et un maillet et la menaçait de la tuer, ou bien, 
ainsi qu'auprès de Christine l’Admirable, il mugis- 
_ Sait comme un taureau. Une nuit, il prit lappa- 
rence de sa tante et vint s'asseoir sur son lit. 
Elle lui demanda : Es-tu ma tante? Comme il ne 
répondait pas, elle devina que c’était le diable et 
fit le signe de la croix. Le diable la quitta en se 
moquant delle. 

Probablement Adelaïde avait déjà subi ces assauts 
” épouvantables avant d'arriver à Engelthal, car elle 
dit : « Cette persécution dura un an dans le monde 
et un an au couvent. 

Notre Seigneur, cependant, ne la laissait pas 
manquer de secours dans ses peines. | 

« Au premier jour d’indulgence, après son entrée 
au couvent, dit-elle, cette sœur communia et Notre 
Seigneur lui donna, en ce moment, le pardon de 
toutes ses fautes et Iui dit : « Tu dois reverdir 
comme les arbres et porter des fruits comme la 
vigne. » Elle ne comprit pas ses paroles et n’osait 
lui en demander lexplication. Le Seigneur lui 
donna trente mille âmes du Purgatoire, la conver- 
sion d'autant de pécheurs et la persévérance du 
même nombre de justes. 

« Elle avait un mal qui lui causait de grandes 
douleurs et elle soupirait en disant : « Ah! Sei- 
gneur ! Quelle a été votre intention en me donnant 
cette infirmité ? » Le divin Maître lui répondit : 
« Si je ne te l’avais pas donnée, tu te serais 


CHAPITRE XI . 495 


trop répandue dans le monde, car, maintenant, tu 
as honte devant le monde et tu demeures près de 
moi, afin que tu reconnaisses qu'il n’y a de fidélité 
qu'en moi ». Notre Seigneur lui promit, enfin, 
qu’il lui Ôôterait sa souffrance. 

« Ün autre jour, elle souhaitait vivement savoir 
ce que le divin Maître avait voulu dire par ces 
mots : « Tu dois reverdir comme les arbres ». 
Jésus arriva près d'elle et lui dit : « Ne com- 
prends-tu pas? Tu dois reverdir comme les arbres, 
en vertus, et fructifier en fruits de grâce comme la 
vigne. Quand les arbres poussent au printemps, les 
feuilles paraissent d’abord, puis les fleurs, qui 
tombent ensuite, pour laisser la place aux fruits. 
Ainsi dois-tu croître en perfection et je te cueille- 
rai moi-même. Par toi, beaucoup de créatures se 
sanctifieront. Tu es mon enfant, ma sœur, mon 
épouse. Je suis ton père, car je t'ai créé, je suis 
devenu ton frère en prenant la nature humaine, je 
suis ton époux, car je t'ai choisie ». 

Aux épreuves de la sécheresse et du décourage- 
ment des premiers jours de claustration avaient 
succédé la paix et la sérénité. Adelaide passe sous 
silence les premières années de vie religieuse, 
préparation recueillie des grandes grâces futures. 

Elle ouvre ainsi la seconde série de ses révélations 

« On consacrait, un jour, une jeune fille dans le 
couvent. Au Veni Creator, la sœur (Adelaïde) se 
mit à pleurer en pensant à tout ce qu’elle avait 
souflert pour entrer en religion. Notre Seigneur 
vint à elle et lui dit : 


1496 ._ CHAPITRE Xl 


« C’est aujourd'hui le mariage de cette enfant. 
Mais je veux aussi célébrer mes noces avec toi ». 

« Ah! Seigneur! dit la sœur, ce n’était donc pas 
une noce, le jour où je te fus consacrée ? » | 

« J'étais ici, répondit le Seigneur, avec ma mère, 
mes apôtres, mes martyrs, mes confesseurs et les 
onze mille vierges. 

« En ce moment, beaucoup de saints et d’anges 
vinrent me prier très ardemment pour toi afin que 
je te fasse très bonne. Ils me disaient que tu les 
avais invitées ». 

La sœur dit : « C’est vrai! J'avais fait le tour 
de toutes les églises où il m'avait été possible 
d'entrer et j'en avais invité tous les anges et les 
patrons. Mais, Seigneur, ne me fus-tu pas propice 
ce jour-là ? » | 

Jésus répondit : « Oui, ce que tu me demandas 
alors te fut accordé et tous ceux qui m'ont imploré 
en ton nom ont été exaucés. Gelui qui me priera 
en ton nom, je l’exaucerai ». 

« Mais, reprit la sœur, des âmes n’ont-elles pas 
été délivrées en ces instants ? » | 

«< Oui, dit le Seigneur, trente mille âmes furent 
délivrées et autant de pécheurs convertis et de fi- 
dèles confirmés dans le bien, et, si tu m'avais 
prié pour tout le Purgatoire, je te l’aurais donné, 
mais tu ne pouvais rien me demander alors. J'ai 
aidé à t’habiller et à écrire le document (de pro- 
fession), car personne ne pouvait te mettre ton 
habit religieux et on fut obligé de te laisser faire. 
Est-ce vrai? » 


CHAPITRE XI 497 


« Elle répondit : « Oui, Seigneur, plusieurs per- 
sonnes le savent ». 

« Notre Seigneur reprit : « Moi et ma mère 
sommes venus près de toi et nous marchions en 
Chœur au milieu des autres sœurs. J'étais très heu- 
reux que tu fusses devenue mienne ». Alors la 
sœur (Adelaïde), parlant de la nouvelle professe, 
demanda si elle deviendrait bonne religieuse. 

« Elle sera très calomniée, répondit le Seigneur, 
néanmoins, elle deviendra bonne. 

« Au jour de la Sainte Trinité, à la messe, pen- 
dant l’Agnus Dei, cette sœur priait ardemment Notre 
Seigneur de venir en elle. Le Seigneur vint et lui 
dit : « La paix soit avec toi, moi, le Père céleste, 
je t'aime ». Le Fils dit : « Je t'aime aussi », et 
le Saint Esprit conclut : « Moi, le vrai Dieu, Je 
t'aime ». | 

« Elle pria Notre Seigneur de la vêtir (de la robe 
nuptiale). Il y consentit et lui mit trois robes : l’une 
blanche, la seconde rouge et la troisième verte, puis il 
lui dit : « Te voilà habillée ». « Seigneur, deman- 
da-t-elle, que signifie cette robe blanche? » Le 
divin Maître, répondit : « Elle signifie une parfaite 
pureté, car je t'ai purifiée de tous tes péchés. La 
robe rouge est l’image de lamour ardent que tu 
as pour moi. La robe verte marque ma divinité 
qui est en toi. J’ai posé, sur ta tête, une couronne 
avec cinq mille chatons, dont très peu renferment 
des pierreries. La sœur demanda : « Pourquoi 
cela? » Notre Seigneur répondit : « Tes bonnes 
œuvres doivent les remplir ». Elle demanda ensuite 


_198 CHAPITRE XI 


des âmes du Purgatoire, des pécheurs et des fidè- 
les. Le Seigneur lui en donna quinze mille et autant. 
de pécheurs à convertir et de fidèles à garder. Il 
ajouta : « Si les hommes savaient combien ce jour 
est grand, ils me serviraient plus dévotement qu’ils 
ne le font ». La sœur se sentait si heureuse auprès 
du Seigneur qu'elle s’écria : « Seigneur laisse- 
moi être éternellement auprès de toi et je ne 
demande pas d’autre Ciel ». Le Seigneur répondit : 
« La paix soit avec toi », et il partit. 

Adelaïde, peu après, méditait avec beaucoup de 
ferveur, après la messe, sur la Passion de Notre 
Seigneur. Comme elle pensait à l'instant déchirant 
où on clouait les divins membres sur la croix, 
elle entendit, tout à coup, une voix près d’elle 
qui lui disait : « La paix soit avec toi éternelle- 
ment ». | | | 
. Trop souvent, elle avait eu à se défier de l’es- 
prit de mensonge pour n'être pas très prudente. 

« Qui es-tu, toi qui me parles ? » demanda-t-elle. 
La voix répondit délicieusement : « Je suis le vrai 
Dieu et homme qui ressuscita à Pâques, et monta 
au Ciel le jour de lAscension ». Aussitôt, le doute 
d'Adelaïde disparut, mais désolée d’avoir pu accueil- 
lir, avec défiance, son céleste fiancé, elle se mit à 
pleurer amèrement. 

« Ah! Seigneur, s’écria-t-elle, j'entends si sou- 
vent prémunir les fidèles contre les tromperies de 
satan ! J'aimerais mieux ne pas avoir été créée que 
de perdre en toi ma-récompense pour t'avoir ‘traité 
avec tant de froideur! » Notre Seigneur répondit : 


CHAPITRE XI 199 


« Je te Jure, par ma puissance divine, que je suis 
ton Seigneur et ton Dieu! » 

Mais le cœur d’Adelaïde était agité et troublé ; il 
avait perdu, en cet instant, son assiette de paix 
habituelle. Cette nouvelle affirmation de la voix lui 
rendait ses doutes et elle pensait : « Ah!  vraïi- 
ment, si c'était Dieu! » 

Notre Seigneur, avec une patiente bonté, recom- 
mença son serment. Adelaide ne se rendait pas ; 
elle venait, cependant, d’avoir la preuve que son 
mystérieux interlocuteur lisait dans sa pensée comme 
dans un livre ouvert. Mue par cette même défiance, 
elle se disait : | 

« Laisse-toi voir, Seigneur, et je croirai! » 

À l'instant, elle vit Jésus devant elle sous la 
forme d’un vieillard au visage merveilleusement 
beau. Il paraissait en colère. Comme elle le con- 
templait éperdue, il lui ouvrit le cœur en disant : 
« Crois-tu, maintenant, que je sois Dieu ? » Trem- 
blante, Adelaïde murmura : « Oui, Seigneur, je le crois 
fermement ». Alors, avec beaucoup de solennité, le 
divin Maître parla 

« Je jure, par la vérité qui est en moi, que je ne 
t'ai jamais donné d’autres grâces que ma grâce 
divine. Crois donc en moi, la paix soit avec toi. » 
A ces mots, la vision disparut et Adelaïde, désor- 
mais, eut une foi plus confiante dans la bonté de 
Dieu. | 

Un dernier trait charmant : Alors qu’elle était 
encore novice, Adelaïde devait suivre les cours du 
noviciat. Un jour de communion, comme elle était 


200 CHAPITRE XI 


en classe après le repas et qu’elle faisait un devoir 
de calcul. elle fut ravie hors d'elle-même. Notre 
Seigneur prit sa place à la classe et sous la forme 
de la jeune novice, apprit la leçon pendant qu'il 
lui donnait l’abondance de ses grâces dans les 
délices de lextase. Le lendemain, la maîtresse lui 
dit : « Où étais-tu? » Adelaïde répondit : « J'étais 
ici à l’école ». 

« Est-ce toi ou Notre Seigneur, alors, qui a 
appris la leçon ? » demanda la sœur, et Adelaïde, 
confuse, la supplia de ne pas divulguer cette grâce 
merveilleuse. Depuis lors, elle eut beaucoup plus de 
facilité pour apprendre à compter. 


CHAPITRE XII 


Profession d'Adelaïde. — Epithalame. 


La fervente novice voyait, avec joie approcher 
le jour qui la ferait, à jamais, l’épouse du Christ, 
qu’elle avait préféré aux époux de la terre. 

Cependant son noviciat avait été pénible. Les 
attaques journalières du démon, la privation de 
consolations, la séparation de tous ceux qu’elle 
aimait avaient dû purifier son âme par lépreuve. 
Dieu permit qu’elle traversât une dernière tentation 
pour achever de la disposer au grand acte de sa 
consécration. : | 

La nuit qui précédait sa profession, Adelaïde se 
vit tout à coup entourée d’une multitude de dé- 
mons ; ils traînaient un chariot et arrivaient avec 
un grand fracas auprès d'elle tournoyant en hurlant 
et en la menaçant. 

_. « Nous venons te chercher, criaient-ils. Viens 
avec nous en Enfer. Tu te trompes si tu crois 
appartenir au royaume de Dieu! » 

Adelaïde avait l'expérience de tels: assauts, son 
âme se trouvait assez forte pour les soutenir. Elle 
dit avec calme et autorité : « Sortez, méchants 
esprits ! J’ai mis ma confiance dans mon Seigneur 


202 CHAPITRE xl 


Jésus-Christ. Il ne m’abandonnera pas ». Les démons 
redoublèrent leurs cris, leurs menaces furieuses, 
leurs vociférations et firent un tel tapage qu’Ade- 
laide en fut accablée ; elle ne pouvait plus dire un 
mot et crut qu’elle allait mourir. Dans sa grande 
détresse, elle aurait voulu faire le signe de la 
croix et n'avait plus même la force de lever le bras. 

Il semblait à la pauvre sœur que, cette fois, le 
diable serait vainqueur dans la lutte. Ne pouvant 
remuer un membre, peut-être saisie par ses enne- 
mis, elle n'avait plus que sa langue qui eut la 
faculté de se mouvoir. Elle fit le signe de la croix 
dans sa bouche avec sa langue. Mais il lui fut 
impossible de crier ou d’appeler à son secours. Dans 
son angoisse, elle s’adressa à Jésus : « Seigneur, 
pensa-t-elle, je te le jure, je consens volontiers à 
souffrir jusqu’à ma mort, pourvu que tu me déli- 
vres de ces horribles persécuteurs ». A linstant, 
elle entra en extase. Autour d'elle, les anges se 
pressaient, les uns jouant de la harpe, d’autres du 
chalumeau. Ils se mirent à chasser les diables, 
puis vinrent se ranger dans le cloître, se posant 
sur les fenêtres, et ils brillaient comme des soleils. 
Ils commencèrent un concert d’une musique ravis- 
sante, qui enivrait la jeune novice. Elle se rendit 
‘ ensuite. à la salle du Chapitre et vit, à la place de 
la prieure, un personnage d’une beauté indescripti- 
ble, revêtu d’ün magnifique vêtement. Il était, à peu 
près, de la couleur des fleurs de Pâques (1), et, 


(4) Le texte dit : Ostergloien. 


CHAPITRE XII. 203 


sur ce vêtement, se voyait une grande quantité d'étoiles 
d’or. Le visage de ce mystérieux seigneur resplendis- 
sait de lumière. Adelaïde s’agenouilla devant lui et 
fit sa profession. Quand elle eut prononcé les paro- 
les de ses vœux, il se pencha vers elle, et, len- 
tourant de ses bras, il la pressa affectueusement 
sur son cœur, en lui disant : « Sois heureuse, 
Chère enfant, je ne t’abandonnerai Jamais. » 

En revenant à elle, Adelaide était persuadée que 
St Dominique lui-même avait daigné venir l’encoura- 
ger et la fortifier. 

Mais elle resta néanmoins très souffrante après 
cette terrible nuit. : 

Le Seigneur lui avait commandé de faire une 
confession générale, lui promettant le pardon de ses 
péchés et leur rémission à jamais. Adelaïde fit 
cette confession, communia, et, ensuite, prononça 
ses vŒUx. | 

Cependant, elle ne sentait pas la joie pure 
qu'elle espérait après ce grand acte religieux. Elle 
était affaiblie, malade, et s’effrayait à la vue de ses 
nouvelles obligations, car elle constatait qu’il lui 
serait bien difficile de les remplir. Elle Île dit au 
Seigneur. 

« Ah! cher Jésus, gémit-elle, je suis si malade! 
Comment pourrais-je remplir mes devoirs ? » 

« Tu les rempliras par une obéissance joyeuse, 
répondit le divin Sauveur ; ce que tu ne peux faire, 
je le puis. Sois donc persuadée que je ne t’aban 
donnerai jamais dans aucune de tes souffrances 
spirituelles ou corporelles ». 


9204 .CHAPITRE XII 


Elle pria le Rédempteur pour les âmes. Il lui 
donna vingt-cinq mille âmes du Purgatoire, autant 
de pécheurs et de fidèles. 

Le Seigneur lui avait promis un autre ange. Il le 
lui amena et daigna la recommander expressément 
au Prince du Ciel. L’Ange assura qu’il était heureux 
de la protéger et Jésus engagea Adelaïde à beau- 
coup prier cet ange qui appartenait aux plus hautes 
hiérarchies. Adelaide, humblement, s’étonnait d’une 
si grande faveur. « Comment se fait-il, Seigneur, 
que vous me donniez un autre ange ? » demanda-t- 
elle. Jésus répondit : « Te voilà entrée dans une 
vie plus élevée, c’est pourquoi je t’ai donné un 
ange plus noble, car tu auras besoin de plus puis- 
sants secours. Ün roi à un ange plus noble qu’un 
duc. Autant l’homme est élevé, autant son ange 
est plus puissant ». 

Vraiment, Adelaïde entrait dans une nouvelle et 
merveilleuse existence où le Ciel et la terre sem- 
blent se confondre, pour lui créer une atmosphère 
spéciale de grâce, de miracle et de douleur. 

Les extases deviennent presque journalières, l’u- 
nion avec le divin fiancé se fait plus intime. 

Adelaïde le constate elle-même. « Pendant cet Avent, 
(le premier après ses vœux, sans doute), Notre 
Seigueur ne laissa pas la sœur un seul instant sans 
consolation. » | 

Les consolations avaient commencé aux premières 
vêpres de ce saint temps. Sur un appel ardent de 
sa servante, le Seigneur était descendu vers elle et 
l'entretien qu’elle eût avec lui fut si sublime qu’elle 


CHAPITRE XII | 205 


avoue ne pas trouver d'expression pour le racon- 
ter. Notre Seigneur lui avait promis de graver son 
nom dans le livre vivant de son cœur divin. « Ce 
qui y est écrit, dit-il, ne sera jamais effacé ». 

Des faveurs si éminentes ne s’obtiennent pas sans 
un sacrifice complet de soi-même. Dieu appelle et 
choisit l'âme qu'il veut faire entrer dans la vie 
mystique surnaturelle ; l’âme doit répondre docile- 
ment à cet appel et se laisser mener par les sen- 
tiers les plus abrupts de la volonté divine. Cette 
transformation en Dieu, jusqu’à la parfaite union 
mystique, est le prix de grandes immolations. 

Gôrres, dans sa mystique, explique très bien 
cette marche de l’âme dans la voie de la perfec- 
tion ({). 

Cette voie, qu'on pourrait croire si ‘aisée, est 
hérissée de difficultés si grandes, que la grâce de 
Dieu agissant dans une âme d’une force exception- 
nelle, peut, seule, mener lélu qui y chemine. 
Adelaïde était douée de cette force d'âme et paraît, 
de ce côté, avoir même dépassé ses cousines 
Christine et Marguerite Ebner. Dieu, qui mesure 
les épreuves selon les capacités de ses enfants, 
a traité tout de suite Adelaide avec une grande 
sévérité. Les assauts du démon accablent la jeune 
sœur avant même qu'elle ne soit entrée au cou- 
vent, augmentant encore les souffrances morales de 
ce cœur déjà déchiré par les luttes avec sa famille 
et ses amis. 


(4) Gorrès. — Mystique. Tome Il, livre II, chapitre IV, p. 190. 


906 CHAPITRE XII 


Adelaide était une courageuse ; aux épreuves 
imposées par Dieu, elle ajoutait les plus rigoureu- 
ses mortifications, car elle avait compris que la 
_ mortification est la base solide de la sainteté. 

Cette jeune femme, qui vivait dans le monde 
avec tout le luxe d’une patricienne, avoue qu'elle se 
flagellait ordinairement avec des branches de gené- 
vrier et qu’elle le faisait si longtemps et si fort 
qu’elle abimait deux branches en une séance. Sous 
ses beaux vêtements, elle portait une corde de 
crin et des chaînes de fer. 

Pour dormir, Adelaïde glissait, sous son drap, une 
planche qu'elle se hâtait de cacher le matin, pour 
qu'on ne découvrit pas sa pénitence. 

Arrivée au couvent, elle devait naturellement 
redoubler de zèle et pratiquer la mortification avec 
plus d’ardeur. Au lieu de la branche de genévrier, 
elle se frappait avec des chardons pointus comme 
des aiguilles. Elle usa de ces chardons tant qu’elle 
put en trouver dans les dépendances du couvent. 
Au bout d'un an, elle les avait cueilli tous. Elle 
prit, alors, un instrument appelé affinoir, sorte de 
peigne à dents de fer qu’on emploie pour nettoyer 
le lin. A cette discipline, son sang coulait à flots. 
Elle en tomba malade et fut, de longs mois, inca- 
pable de rien faire. A peine guérie, elle chercha 
un autre moyen de torture, et, comme Christine, 
adopta la peau de hérisson. Elle s’en frappait jus- 
qu’à se donner d'’intolérables douleurs. Avec cela, 
elle portait une chemise de crin. Tant de violences 
avaient fini par altérer sa santé et elle commença à 


CHAPITRE XII 207 


ressentir des étouffements qui l’obligèrent à quitter 
son cilice. 

Adelaide avoue que, pendant les vingt premières 
années de sa vie religieuse, elle ne .passa pas un 
jour sans souffrances, soit que ces souffrances fus- 
sent physiques, soit qu’elle éprouvât. des peines 
morales en elle ou par les autres. 

Mais aussi que de grâces merveilleuses la con- 
solaient des douleurs de la terre ? 

« Le dimanche avant Noël, écrit-elle, la commu 
nauté prenait le repas du soir. On devait allumer 
car il était nuit. Cette sœur pensait en elle-même : 
« Ah! Seigneur ! Si ta bonté voulait faire de moi 
une fiancée? » On lui donna une lumière comme 
aux autres. Elle se dit : « Oui, je suis vraiment 
une fiancée ». A l'instant, le Seigneur vint près 
d'elle et il fut si doux et tendre que, dans son extase, 
elle pouvait à peine se lever de table. On la conduisit 
dans sa cellule. Elle éclata de rire tout haut et se 
mit à parler avec Notre Seigneur. Elle se sentait 
si bien auprès de lui! Cet état dura jusqu’à Mati- 
nes et Jésus se montra si consolateur qu’elle 
oublia toutes ses peines. Après ce ravissement, 
la parole lui manqua quand elle reprit ses 
sens ». | 

Mais que cet ami si excellent vienne à disparai- 
tre, l’âme en est attcinte comme d’une blessure 
cruelle. à | 

« Le jour de Noël, comme cette sœur commu- 
niait, elle considéra que Jésus ne lui paraissait 
plus aussi bon qu’'autrefois. Elle pleura beaucoup. 

| 15 


908 CHAPITRE XII 


Le lendemain, pendant la messe, elle pleura encore 
des larmes amères. 

« Seigneur, disait-elle, je pleurerai ainsi jusqu’à 
ce que tu reviennes ». 

« Notre Seigneur vint au Sanctus et lui dit : « Que 
le très saint agneau te salue! » Elle pensa : 
« Ah! Seigneur, à ces paroles je te reconnais. 
Qui est le très saint agneau? » Notre Seigneur 
répondit : « Je suis le très puissant agneau et ce 
salut vient de moi. Pourquoi pleures-tu, bien- 
aimée ? Ce que tu veux, je le veux. Tes soupirs 
ardents m'’obligent de descendre du Ciel vers toi. 
Je viens pour prendre tes soupirs et les montrer à 
mon Père céleste, à ma Mère et à tous les Saints, 
afin qu'ils t'en aiment d'autant plus et qu’ils se 
réjouissent pour tout le bien que je te fais. Je te 
donne souvent des souflrances pour qu'elles me 
soient une gloire dans le Ciel ». 

« Le jour des Saints Innocents, Notre Seigneur 
vint à cette sœur pendant la messe et se montra 
très affectueux. Elle le pria pour ses parents 
défunts. Il lui promit qu'aucun membre de sa fa- 
mille ne serait séparé d'elle pour léternité, et, 
comme elle insistait encore pour connaître le 
sort de ses parents, nés ou à naître, il réitéra 
son assurance. Il lui donna aussi quatre mille âmes 
du Purgatoire, autant de pécheurs et autant de jus- 
tes ». : 

Rien de plus charmant que cette intimité entre 
l’âme pure et Jésus.. C’est la familiarité de deux 
amis se traitant d’égal à égal. 


CHAPITRE XII 9209 


Le dernier Jour de l'an, après la messe, Ade- 
laide envoie encore au Ciel un de ces appels d’a- 
mour auxquels il semble que Jésus ne puisse 
résister. Il accourt, il lui prodigue des grâces inef- 
fables dans un entretien où la sœur perd toute notion 
du temps. Mais l'heure du repas sonne et Adelaïde 
sait que Dieu veut avant tout, qu’elle pratique l’obéis- 
sance. Elle s'incline devant son divin ami. « Beénis- 
moi, Seigneur, dit-elle, car je dois aller à table ». 
Jésus se fait tentateur pour éprouver son amie. 
« Non, reste ici, dit-il, n'as-tu pas la permis- 
sion ? » « Oui, répond Adelaïde, mais je scandali- 
serais les autres ». Le divin Maître insiste. « Si 
tu ne restes pas ici, Je ne reviendrai plus jamais. 
Tu n'as donc pas de permission? » 

Adelaide sentit qu’elle pouvait rester. Son cœur 
en frémit de joie. Le Seigneur lui dit : « Tu vou- 
lais te séparer de moi pour ne pas scandaliser les 
autres, tu es restée parce que je l’ai demandé. Tu 
seras récompensée de ce parfait abandon de ta 
volonté propre. Tu auras les mêmes mérites que 
si tu avais récité soixante psaumes. Dès aujour- 
d’hui, je te prendrai avec moi, je ne veux plus 
me séparer de toi. Je te donnerai tous les témoi- 
gnages de fidélité qu’un fiancé peut offrir à sa fian- 
cée. Je te recommanderai à ma Mère et à tous mes 
Saints, afin qu'ils soient bons pour toi ». La Vierge 
Marie apparut à la sœur extasiée et ui dit : 
« Sois heureuse, mon enfant, je veux te faire du 
bien. » « Ah! s’écria Adelaide naïvement, ma 
Mère, ne me faites pas ce que les méchantes bel- 


210 CHAPITRE XII 


les-mères font à leurs belles-filles ! » La très sainte 
Vierge répondit : « Non, je n’agirai pas avec toi 
comme une méchante belle-mère pour sa bru. Je 
serai pour toi comme une mére tendre pour son 
enfant. Si mon fils était fàché contre toi, je le 
rendrai miséricordieux. » Notre Seigneur prit la 
parole : « Demandes-moi tout ce que tu désires, 
je te l’accorderai! » Adelaide répondit : « Sei- 
gneur, tu sais Ce que je désire : Si un Prince 
habitait un château et y faisait célébrer ses noces, 
ne serait-il pas juste qu'il délivrât tous les pri- 
sonniers qui y sont enfermés? Or donc, toi qui 
es le Seigneur des Seigneurs, sois compatissant, 
aujourd’hui, pour ceux qui gémissent dans tes 
prisons ». | 

« Demande-moi autant de ceux-là que tu vou- 
dras, dit Jésus. Veux-tu toutes les âmes du Purga- 
toire ? Tu les auras ». 

« Seigneur, dit la sœur, c’est à toi à me les 
donner. Les nouvelles épouses n’exigent pas, mais 
elles acceptent avec joie ce qu’on leur donne ». 

« Tu auras, aujourd’hui, soixante mille âmes, dit 
Jésus, et autant de pécheurs que je veux conver- 
tir, autant de fidèles que je veux confirmer dans le 
bien ». 

La délicieuse vision se poursuit. 

« Cette sœur, écrit Adelaïde, était si hors d’elle 
qu'elle ne savait ce qu'elle faisait. St Nicolas vint 
en habit d’évêque et la communia. Elle revint à 
elle et se mit à réfléchir qu’un évêque lui avait 
donné la communion, mais qu’elle ne savait qui il 


CHAPITRE XII 911 


A 


était. Notre Seigneur lui dit : « St Nicolas est 
venu pour témoigner de notre alliance. Tous les 
fiancés donnent à leurs fiancées un anneau de 
mariage. Je t'ai épousée par la Sainte Eucharistie ». 

Un jour, à la Pentecôte, c’est Notre Seigneur 
qui vient lassurer qu'il lui a donné le St Esprit 
comme à ses disciples. Le lendemain, ïil lui 
affirme qu'elle est la bien-aimée du Père, du Fils 
et du S' Esprit. Adelaïde répond naïvement : « Sei- 
gneur, tu me dis que tu m'as donné le St Esprit 
comme à tes disciples, mais ils pouvaient parler 
toutes les langues et je ne le puis pas ». 

Notre Seigneur condescend à éclairer la même 
sœur. « Ton âme, dit-il, est aussi puissante que 
celle de mes apôtres. S'il en était besoin, je 
t’accorderais cette grâce, comme à eux, mais ce 
n'est plus nécessaire. Tu es si bien en moi, que si 
toutes les âmes du Ciel voulaient que je te rejette de 
moi, je ne le ferais pas. » 

« Très cher Seigneur, dit Adelaïde, par lPamour 
que tu m'as témoigné hier, laisses-moi te contem- 
pler ». | 

« Regarde dans ton propre cœur », répond 
Jésus. 

Adelaide regarda dans son cœur (4) et vit son 
ame assise tout contre Notre Seigneur. « Ah! 


(4) Nous voyons ici l’état mystique le plus sublime. L’âme 
est, pour ainsi dire, séparée de son corps. Adelaïde la voit 
par un regard qui n’a plus rien d’humain. C’est le dernier 
degré auquel une créature vivante puisse s'élever avant 
la béatitude éternelle. 


919 CHAPITRE XII 


Seigneur, s'écria-t-elle, fais que je reste éternelle- 
ment prés de toi Donne à mon corps des œu- 
vres saintes à opérer, afin que je ne sois jamais 
séparée de toi! » Jésus entoura de son bras l’âme 
qui se penchait vers lui et la tit reposer sur sa 
poitrine. 

Le sentiment de douceur qui enivre Adelaïde est 
si violent, qu’elle ne peut consentir à quitter ce 
repos qui est déjà, pour ainsi dire, la joie du 
Paradis. Jésus lui dit de se lever. Elle résiste. 

« Seigneur, supplie-t-elle, écris ton nom dans 
mon cœur, afin qu'il ne soit Jamais effacé ! » 

Le divin Maître y consent. De sa main droite, il 
écrit son très saint nom. Quatre lettres en sont 
dorées et l'E est rouge. Adelaide n'est pas encore 
satisfaite. Son audace grandit à mesure que Dieu 
se fait plus familier. « Ecris mon nom dans ton 
cœur, maintenant », demande-t-elle. Jésus y con- 
sent encore. Il montre à Adelaïde, dans son cœur, 
le Père, le Fils et le St Esprit, et ce spectacle est 
d’une inexprimable beauté. Elle est inondée de 
joie. « Demande-moi ce que tu veux, » dit Jésus. 
Adelaïde présente une série de requêtes. | 

« Je t’exaucerai », promet le céleste ami. Et 
Adelaïde le contemple dans une émotion indicible. 
Il est éclatant de toute la beauté qu'il aura quand 
il viendra juger les hommes, avec ses cinq plaies 
rayonnantes et son côté ouvert comme un soleil 
d'amour. 

« Souffre volontiers pour moi, dit le Seigneur, 
car tu peux voir ce que j'ai souffert pour toi! » 


CHAPITRE X 213 


Quand on a goûté au breuvage de la douceur 
divine, on ne s’en peut rassasier. Adelaide est 
altérée de Jésus. Elle le voudrait toujours à ses 
côtés. Un jour, pendant la messe, elle se plaigriait 
à lui de ce qu’il lPabandonnaït, car elle l'avait 
priée sans être exaucée. Soudain, elle est ravie 
hors d'elle. A lEvangile, elle voit sur lautel un 
petit enfant qui bondit sur le sol et se met à cou- 
rir vers celle des sœurs qu’il préfère. A la Pré- 
face, il revient sur l’autel et, quand le prêtre élève 
l'hostie, elle ne voit plus l'enfant, qui reparait à la 
communion à la place de lhostie. Lorsque le pré- 
tre voulut avaler le pain sacré, Adelaïde vit l’en- 
fant résister de $es petites mains et de ses petits 
pieds. Le prêtre le reçut cependant et son cœur 
devint brillant comme le soleil. L'enfant se jouait 
en lui. Lorsque le prêtre donna la bénédiction, 
le petit Jésus courut vers la sœur, il chercha, comme 
les petits enfants, à l’embrasser et à la caresser, 
mais Adelaïde résista. Toujours craintive, elle pen- 
sait en elle-même : « Non, tu n’es pas Notre Sei- 
gneur ». L'enfant, répondant à sa pensée, lui mon- 
tra ses pieds, ses mains et son côté ouvert et lui 
dit : « Crois-tu, maintenant ? » Adelaïde, émue, se 
prosterna. « Pardonne-moi, Seigneur, et bénis-moi », 
dit-elle. L'enfant fit le signe de la croix en disant : 
« La paix soit avec toi! » Et il disparut. 

Le nom de Jésus écrit par luimême dans le 
cœur d’Adelaïde, et le nom d’Adelaide écrit dans 
le cœur de Jésus, scène d’intime tendresse du maïi- 
tre pour sa créature privilégiée, se rencontre plus 


914 CHAPITRE XII 


d’une fois dans les révélations. Alors, la sœur 
est transportée de ce bonheur joyeux des 
élus. Quand l'heure privilégiée est loin, Adelaide 
pleure. Ainsi doit-on pleurer au Purgatoire. Un 
jour de St Jean, la sœur pleurait et gémissait en 
pensant aux joies du Giel qu’elle ne pouvait goû- 
ter. Elle voit le côté du Seigneur ouvert et tout 
plein de sang. Elle comprend que ce sang, c’est 
l'amour débordant. Signitie-t-il qu’elle va enfin rece- 
voir la grâce qu’elle implore avec tant d'instance : 
la mort va-t-elle lunir au bien-aimé ? 
Effectivement, elle tomba malade et reçut la sainte 
communion pendant sa maladie. Comme elle consommait 
la divine hostie, Notre Seigneur lui dit : « Je veux 
bien t’exaucer, te faire mourir et t’ouvrir le Ciel. 
Mais alors, il te faut renoncer à la grande récom- 
pense que je voulais te donner et que tu pouvais 
gagner. Choisis ». | 
Adelaïde répondit : « Seigneur, donnez-moi une 
vie plus longue pour que je puisse mériter davan- 
tage ». Et elle fit un acte de parfait abandon à la 
volonté de Dieu. A l'instant, elle fut ravie hors 
d'elle et cette extase dura tout le temps de la 
messe chantée et de la communion des sœurs. 
Quand elle revint à elle, il lui était impossible de 
se rappeler d’où elle venait. « Tu m'as donné de 
grandes grâces, cher Seigneur, soupira-t-elle, et 
voici que je ne sais plus lesquelles ». Jésus répon- 
dit affectueusement :. « Tu désirais te trouver avec 
la communauté, c’est pourquoi j'ai pris ton âme 
dans mes bras et je l’ai portée au milieu de tou- 


CHAPITRE XII 215 


tes les sœurs et j'ai enlevé à chacune ce qui me 
plaisait le mieux en elle pour le donner à ton 
âme, afin qu'elle fut d’autant plus ornée et me 
parut plus aimable ». Adelaïde se dit qu’elle serait 
fort triste si Jésus lui prenait les vertus ou les 
mérites qui lui appartenaient pour les donner aux 
autres. Mais le Sauveur répondant à sa pensée : 
« Plusieurs d’entre les sœurs, dit-il, m'ont prié 
pour toi, car elles te veulent du bien. C'est pour- 
quoi j'ai voulu t’enrichir par mes amies. Et quand 
je t’eus ainsi parée, je t'ai conduite à travers les 
neuf chœurs des anges ». Ah! Seigneur, Ss’écria 
Adelaïde, comment puis-je donc leur plaire ! » Et 
le doux Jésus de répondre : « Tu leur a plu à 
tous. Tous te louent ». 

En même temps qu'elle s'élevait dans cette 
mystique transcendante, Adelaïde croissait aussi en: 
vertu, elle s’abaissait dans lPhumilité, multipliait les 
exercices de pénitence. Il fallait ce contrepoids 
pour que la sœur ne défaillit point au milieu des 
faveurs surabondantes et extraordinaires que le Ciel 
AT prodiguait. C’est la pierre de touche qui ne 
trompe pas, Adelaïde reste profondément humble, 
obéissante, résignée. Ses révélations prouvent sa 
haute vertu. Loin de s’énorgueillir, d’être éblouie 
des honneurs dont Jésus la comble, elle s’efface, elle 
s’anéantit, elle tremble ; mais aussi elle aime et cet 
amour grandit toujours, la transporte, la soulève, la 
fait vivre d’une vie qui se surnaturalise de plus 
en plus. Entre Jésus et l’âme d’Adelaïde, c'est une 
lutte ravissante dont l’amour fait tous les frais. 


216 CHAPITRE XII 


Après la communion, pendant la messe, aux offi- 
ces, partout Adelaide tombe en extase. Les visions 
se succèdent journellement. Jésus s’y montre de 
plus en plus aimant ; Adelaïde, pour raconter, dans 
la pauvre langue humaine, les merveilles et la ten- 
dresse de son divin fiancé, ne peut que recommen- 
cer le chant du cantique de Salomon. 

« À la messe d’une fête de St Jean, écrit-elle, le 
Seigneur vint à elle. « Ma chère aimée, lui dit-il, 
ta bouche est plus douce que du miel et il ÿ a du 
lait Sous ta langue. Ma trés chère, ma tendre, mon 
épouse, ma sœur, mon enfant, dans ma pré- 
voyante sagesse, j'ai pensé à toi avec tendresse, avant 
même de créer l'Univers. Quand ce couvent fût 
bâti, je voulus y mettre trois personnes, qui y sont 
encore. Tu es l’une de ces personnes. Elles appar- 
tiennent à ma puissance divine. C’est ainsi que je 
t'ai enlevée au monde de force, je voulais t’amener 
dans ce - couvent pour mieux t'y prodiguer mes 
faveurs, comme à ma bien-aîimée. Jamais je ne me 
lasserai d’user de mon pouvoir suprême pour te 
faire arriver à la perfection. J'ai aussi une autre 
personne qui m’appartient ici. C’est Erlint (1). Tu 
as dû remarquer qu’elle agit toujours plus sage- 
ment que les autres en tout ce qui regarde la vie 
religieuse. Üne autre enfant possède encore ma ten- 
dresse. C’est Christine Ebnuer. | 

Peu après,. à la fête de Sainte Madeleine, Adelaide 
méditait après la messe sur la Passion du Sauveur. 


(1) On ne trouve pas ce nom dans le « Petit livre de la 
grâce. » Il y a peut-être une faute de copie. 


CHAPITRE XII 917 


Lorsqu'elle en vint à contempler Jésus suspendu à 
la croix, elle le pria, par l’amour de Sainte Madeleine 
et par l’amour d’une personne encore sur terre, le 
suppliant de venir à elle. Jésus vint aussitôt et com- 
mença par lui donner trente mille âmes du Purgatoire. 
Le colloque qui suivit durait encore lorsque sonna 
Pheure du repas. « Ah ! Seigneur, que vais-je faire ? 
s'écria Adelaïde, navrée de s’arracher à cette ravis- 
sante compagnie. » « Va par obéissance, dit Jésus, 
je serai là où tu seras. » Adelaïde se lève et se rend 
au réfectoire. Au moment où la lectrice commence 
à lire, Adelaïde voit entrer, dans la salle Jésus, avec 
sa Mère et Marie-Madeleine. Le Seigneur passa 
auprès de chaque sœur en commençant par la rangée 
de gauche, puis enfin le groupe Céleste arrive près 
de la Sainte moniale. « Ma bien-aimée » dit Jésus en 
s’asseyant à sa droite. Adelaïde, extasiée, se pencha 
sur le cœur divin et resta enivrée d'amour jusqu’à 
ce que la Communauté se fut levée, à la fin du repas. 
Adelaïde voulut se lever aussi, mais elle se sentait 
incapable de se mouvoir. Il fallut qu’on la ramenût 
dans sa cellule. « C’est ainsi, confesse Adelaïde, que 
Notre-Seigneur combla cette sœur de faveurs singu- 
lières. Il venait souvent auprès d'elle, ce qui lui 
attira la vénération de beaucoup de gens, mais elle 
en était grandement troublée et confuse. » 

Le divin ami se montrait attentif à ses moindres 
chagrins. Il arriva qu'une des amies d’Adelaïde 
l’affligea beaucoup. Cette affliction fut si profonde, 
qu'oubliant sa résignation ordinaire, la sœur se 
désespérait. 


9218 CHAPITRE XII 


« Tout le monde m'abandonne, pensait-elle et le 
Seigneur, lui-même, m’ôtera sa confiance à son tour. » 
Et Adelaide se laissait aller à toute lamertume 
du chagrin humain ; elle pleura de Nones à Vépres. 

Pendant l'office, le Consolateur apparaît : « Ma bien- 
aimée, ma tendre, ma fidèle, ma chère épouse, mon 
doux enfant, qu'est-ce donc qui te troubles ? Pourquoi 
pleures-tu ? » | 

« Ah! cher Seigneur, tout le monde m’abandonne 
et j'ai peur que tu ne m'abandonnes aussi ! » 

Jésus dit tendrement : « Sois-donc tranquille, jamais 
mon affection divine ne te seras enlevée. Plutôt 
que de t’abandonner, alors que tu m'’es fidèle, je 
laisserai périr le ciel et la terre et Jje ferai une 
création nouvelle. Si quelqu'un s’élève contre toi, 
viens à moi, je te consolerai. » 

Mais Adelaïde est si affligée que ces tendres 
paroles la laissent insensible. Elle pense : « Ah! 
Seisneur ! en ce moment je n’ai ici-bas personne qui 
me veuille du bien et cela me fait mourir ! » 

Jésus ne s’offense pas de cette désespérance. 
Il reprend : « Sois-donc certaine que, loin de t’aban- 
donner, je viendrai moi-même près de toi, pour te 
prodiguer tout le bien qu’une créature peut faire 
à une autre créature, si c’est nécessaire. » 

Adelaïde est une enfant gâtée : plus elle reçoit, 
plus elle veut avoir. Peu de temps après cette 
journée de larmes, au jour de l’Assomption, elle 
communia avec la Communauté. En communiant, le 
Seigneur lui dit : « Ma très chère, tu dois modérer 
tes macérations et te soigner mieux afin de me servir 


CHAPITRE XII 219 


avec plus de facilité. Ne te préoccupes ni de ton 
vêtement, ni de tes aliments. Je veillerai moi-même 
à tous tes besoins. Pour lamour de toi, je ferai 
pousser, plus exquis, les fruits de la terre, afin que 
tu puisses d’autant mieux te nourrir et nourrir les 
autres. C'est par amour pour mes amis que je fais 
croître les fruits, si je les laisse pousser pour mes 
ennemis, je ne le fait que le moins possible. » 

« Ah ! Seigneur, s’écria la sœur, il arrive bien plus 
souvent que tes ennemis en protitent au lieu de 
tes amis. » 

« Je sais rétablir la justice en toutes choses », réponds 
Jésus. 

Elle dit : « Ah, Seigneur ! cher Seigneur ! par tout 
l'amour que j'ai pour toi, comment m’aimes-tu ? » 

Jésus réponds : « Tu m’es plus chère qu'aucune 
autre créature de la terre, sauf une personne. Dans 
un an, à dater d'aujourd'hui, tu me seras la plus 
chère de toutes. Il y à, il est vrai, beaucoup de 
gens qui, ici-bas, m'ont servi mieux que toi, qu 
recevraient, si elles mouraient, de grandes récom- 
penses, mais mon cœur divin est plus attiré vers 
toi que vers aucune autre créature. » 

« Ah! Seigneur, dit la sœur, comment ai-je pu 
mériter cela ? » 

« Par le seul grand amour que ton cœur a pour 
moi », réponds Jésus. Le Seigneur lui défendit de 
divulguer cet entretien, sauf à une seule personne. 
Adelaïde demanda son nom. Il ne voulut pas la 
nommer cette fois. Il lui donna trente mille âmes 
du Purgatoire et autant de pécheurs et de fidèles. 


290 CHAPITRE XII 


Adelaïde dit : 

« Seigneur, je m'étonnes que tu me donnes toutes 
ces faveurs par le nombre trente ? » 

Jésus répondit : « C’est parce que j'ai été vendu 
pour trente deniers. » 

Toute cette journée fut, pour Adelaïde, une suite 
de joies inexprimables. Entre les deux messes de la 
fête, Jésus se montra prodigue de faveurs. 

Presque toutes les visions d'Adelaïde se terminent 
par ce don de milliers d’âmes. Nos autres voyan- 
tes en reçoivent aussi, mais dans de moindres 
proportions. La sœur Langmann a une dévotion 
tendre pour les âmes souffrantes que récompense 
généreusement le Tout-Puissant Ami qui a « les 
clefs de la mort et de l'enfer. » | 

H arrive même que, pour l’amour d’Adelaïde, le 
Seigneur accorde aux autres religieuses, les mêmes 
foules d’âmes à délivrer. Le jour de la fête patro- 
nale, Notre-Seigneur donne à Adelaïde cinq mille 
âmes et autant à la Communauté. Il donne le même 
nombre à tous les gens du monde qui, ce jour-là, 
visitent l’église du couvent. 


CHAPITRE XIII 


Épreuves et visions. — Les rapports d'Adelaïde avec le monde. — 
Le chevalier Eberhart de Hohenstein. 


L'une des règles les plus sûres de la science 
mystique lorsqu'elle doit juger une âme, consiste à exa- 
miner si cette âme ne reçoit de faveurs extraordinai- 
res qu'au prix de grandes souffrances. 

Toute la série des tortures morales et physiques 
accompagnent ordinairement l’extase et la vision et, 
pour mieux donner à l'élu de ses grâces, l'empreinte 
de sa main divine, Dieu lui envoie des maux inex- 
plicables, des maladies étranges qui déroutent la 
science et la raison humaine, devraient amener 
mille fois la mort et persistent cependant de longues 
années. 

Nous verrons, dans Marguerite Ebner, un exemple 
des plus frappants de cette conduite de Dieu, 
Adelaïde Langmann subira, comme les autres bien- 
aimées du ciel, la loi de souftrance qui sera la 
monnaie dont elle paiera sa gloire. 

Adelaïde souffre donc, et souffre tous les jours, 
elle a de longues maladies et si elle ne s’attarde 
pas à décrire ses maux, on devine, à travers ses 
écrits, qu’elle fut, la plus grande partie de sa vie, 


299 CHAPITRE XIII 


languissante ou alitée. On ne voit pas qu’elle aie 
jamais rempli un emploi. 

Son extrême sensibilité, la tendresse de son cœur, 
sa complexion aélicate, la rendaient  particuliè- 
rement apte à ressentir de violentes émotions. 
Après chacune de ses visions, elle tombait malade. 
Au sortir de certaines extases, elle demeurait plusieurs 
heures avant de reprendre une entière possession 
d'elle-même. Ses souffrances étaient souvent si aigües 
qu’elle-même ne comprenait pas comment elle les 
supportait. 

Un jour, à la Chandeleur, croyant mourir dans 
les douleurs qui la torturaient, elle suppliait le 
Seigneur de la reprendre, puis, songeant aux mérites 
qu’elle acquérait, elle demandait au ciel de prolonger 
sa vie. Les sœurs la portèrent dans une salle qui 
joignait le chœur de l'église. Quand elle y fut 
installée, elle jeta un regard vers le sanctuaire et 
le vit éclatant de lumières. Jésus lui dit : « Si tu 
avais gardé ce désir extrême de la mort, je t’aurais 
prise au ciel. » | 

« Seigneur, si telle était ta volonté, répondit 
Adelaïde, mes désirs n’eussent pas compté. » 

Son état restant le même, les sœurs la ramenèrent 
dans sa cellule pour la faire s’y reposer et on lui 
apporta un peu de vin. Après l'avoir goûté, elle 
dit : « Depuis que je suis ici, je n’ai pas bu de vin 
français. » (4) Les sœurs lui dirent : « Ce n’est pas 

(1) Le texte dit: Welsch wein. Le vin qu’on buvait ordi- 


nairement dans le couvent était coupé d’eau (eht wein) et on 
donnait le nom de « Welsch weïin » au vin pur. 


CHAPITRE XIII 993 


du vin français, c’est de notre vin coupé. » Elles le 
goûtèrent étonnées : « Nous avons apporté ici du vin 
coupé, s’écrièrent-elles, et ceci est du vin français ! » 

Adelaide fut encore très soufirante le lendemain. 
Au diner il fallut la porter hors du réfectoire et 
elle resta comme morte jusqu’à vêpres. Le soir 
quand elle se rendit au souper, elle dut encore 
se laisser ramener à sa cellule. Comme elle 
traversait le vestibule, elle gémit : Ah! Seigneur, 
aies pitié de moi ! Et on voyait des flammes ardentes 
s'échapper de sa bouche. On la conduisit à sa 
cellule. Jésus vint l’y visiter. « Seigneur, lui demanda 
Adelaïde, où suis-je allée aujourd’hui ? Je sais bien 
que j'ai été ravie, mais je ne sais pas où? » 

« Ton âme, répondit le Seigneur, a été ravie au 
ciel. Je me la suis fiancée et je l'ai présentée à 
ma Mère. Elle l’a montrée à toute la cour Céleste 
et tu leur a plu, à tous. » 

« Seigneur, reprit la sœur, pourquoi ne m'en as-tu 
pas donné connaissance ? » 

« Parce que tu n’en es pas encore digne, répond 
gravement Jesus. » 

Adelaïde était encore à l’infirmerie à Li fête de la 
Sainte Trinité suivante. 

« Seigneur, dit-elle, tu le sais bien, je suis très 
malade. Il me semble que mon âme va me quitter! » 

Jésus répondit : « Repose-toi, je vais te fortifier. 
IL y a du monde qui vient sans cesse à l’infirmerie, 
on y parle toujours, c’est pourquoi je veux que tu 
la quittes, car je désire te prodiguer des grâces 
particulières. Prends une permission. » La prieure 

16 


294 CHAPITRE XIII 


était près de l'autel. (1) Adelaïde demanda de pouvoir 
quitter l’intirmerie et alla au réfectoire. Le Seigneur 
lui témoigna alors sa bonté d’une façon inexprimable. 

Plusieurs fois le réfectoire fut témoin des mer- 
veilles que le Seigneur accomplissait en sa servante. 
Un Jour, elle s’efforçait de manger d’un plat de 
légume mal accomodé et si mauvais qu’elle ne pouvait 
surmonter sa répugnance. Elle en pleurait. Jésus lui 
dit : « Très chère amie, mange de ce légume pour 
Pamour de moi. » « Je pleure, parce que je ne 
parviens pas à en avaler, répondit-elle. » « Essaie, 
je t'en prie, insiste le divin ami. Je te donnerai 
cinq mille âmes du Purgatoire. » Adelaïde aussitôt 
mange une bouchée et, par la douce bonté de Dieu, 
le mets nauséabond devient si excellent qu’elle dit : 
«J'en aurai mangé encore bien davantage tant il 
était bon ! » | 

Le Seigneur cherchait à encourager Adelaïde dans 
ses souffrances, en élevant ses pensées vers un but 
capable d’enflammer son âme généreuse. Comme 
elle souffrait beaucoup le jour de la fête de Saint 
Dominique, elle se plaignait à son très glorieux père. 

« Ah! Seigneur, Saint Dominique, s’écriait-elle. 
Je suis toujours plus soufifrante le jour de ta fête. 
Sous ta règle, je dépéris ! Elle entendit une voix lui 
répondre : « Dominique à prié pour toi aujourd’hui, 
je t’ai recommandé à lui pour qu'il ne te donne 
pas trop de souffrances. » « Ah! Seigneur, s’écrie 
Adelaide, c’est toi qui distribue toutes choses. » 


. (4) Un autel dressé dans l’infirmerie. 


CHAPITRE XHI 295 


« Pourquoi, reprend la voix, t’étonnes-tu de mes 
paroles ? Quand Dominique vouiut fonder son ordre, 
je posai la soufirance comme une condition première. 
Cette condition existe toujours. Elle s'impose à tous 
ceux qui me confessent (dans l’ordre) afin qu'ils 
deviennent de saints religieux. » 

Après une autre extase, la sœur était encore 
si malade qn'elle ne pouvait ni remuer, ni parler. 
Subitement, la bonté divine lui rendit toutes ses 
forces. Elle désira savoir c° que signifiait ce brusque 
changement. Elle reçut cette réponse mystérieuse : 
« Lorsque Je tire ton âme hors de ton corps pour 
la plonger dans l’océan de ma divinité, tu tombes 
en faiblesse, mais quand je verse ma divinité en toi, 
tu redeviens vigoureuse. » 

La sœur raconte que, une année, elle fut telle- 
ment inondée de grâces, de Pâques à la Pentecôte, 
qu’elle croyait, à chaque instant, sentir son âme 
se détacher de son corps dans un élan irrésistible 
d'amour divin. Elle vécut tout ce temps dans une 
sorte d'extase, qui se prolongeait partout, en man- 
geant, en travaillant, en partageant les occupations 
de la communauté. A la Pentecôte, elle revint à 
elle et, en cet instant, tomba comme morte. Tout 
le monde la croyait à sa dernière heure. Elle resta 
malade le reste de cette année, sans avoir un seul 
jour de soulagement. L'année suivante fut toute 
aussi mauvaise. À la maladie, s’ajouta une ten- 
tation qui ne la quittait plus. Elle en vint à dési- 
rer qu'on la tuât pour étre délivrée de ses maux. 
Toute consolation divine avait disparu. Seules, ainsi 


296: CHAPITRE XII 


que des étoiles dans la nuit obscure, une brusque 
et rapide extase, venait la soutenir, lui prouver 
que si Jésus se cachait, il était cependant toujours 
là. Cette tempête dura trois ans. « La sœur, écrit 
Adelaïde, demeura cinq ans dans d’indicibles souf- 
frances, puis, un jour, lafflux délicieux des grâces 
revint tout à coup. » Voici comment elle raconte 
ce retour du soleil vivifiant de son âme : « Pendant 
qu’elle dormait, une voix lui dit : « Que celui qui 
a des tentations recoure au crucifix, qu’il récite le 
psaume : Deus, Deus meus respice, avec l’an- 
tienne : Christus factus est pro nobis obediens usque 
ad mortem, mortem autem crucis. Qu'il recite cette 
prière sept fois avec sept venias et autant de pater : 
cinq pater pour les cinq plaies, un pater pour la 
tête couronnée d’épines et un pour le corps cou- 
vert de coups, et qu'il termine par ces paroles 
Je suis enveloppé dans mes souffrances, 
J'ai trouvé en moi une croix, 
Dans ma douloureuse misère 


Mon Seigneur Jésus-Christ aides-moi 
Par ta mort très amére. 


« Selon l’ordre du Ciel, la sœur récita ces priè- 
res pendant quelques jours et elle fut délivrée de 
tous ses maux. » 

L'âme que Dieu conduit par le chemin mystique 
de l'union divine ne doit pas garder pour elle 
seule les trésors du Ciel. Quand le divin Maître 
juge qu’elle est arrivée à un degré de vertu éprou- 
vée, assez solide pour résister au danger de la 


CHAPITRE xlIl 997 


vaine gloire, il ui donne une mission plus ou 
moins active auprès d’autres âmes. 

Cette mission des sœurs contemplatives et cloi- 
trées, c’est la prière pour les morts; pour les 
pécheurs, les supplications préservatrices de maux 
publics ou privés, c'est la réparation pour les cri- 
mes, c’est, enfin, l’abime de l'oubli et de lindiffé- 
rence des mondains qu'il faut combler par l’amour, 
la douleur, et la somme d’adorätion que la Majesté 
Divine exige de la terre, pour arrêter sa colère 
vengeresse. Voilà la grande et sublime mission de 
tant de femines inconnues et cachées, que la mé- 
chanceté et l'ignorance accusent d’inutile fainéan 
tise. 

Au moyen-âge, on comprenait davantage le bien- 
fait de leur rôle ici-bas, on s’intéressait à ces 
autels d’holocaustes et on venait frapper aux portes 
des couvents, non pas seulement pour recevoir 
l’aumône matérielle, mais surtout pour implorer la 
charité consolatrice et directrice. | 

Adelaïde avait une trop grande réputation de 
sainteté pour ne pas être souvent implorée des mal- 
heureux. Mais ses grâces extraordinaires devaient 
d’abord être examinées avec soin par les supé- 
rieurs (1) et approuvées, pour ainsi dire, avant 
qu'il lui soit permis de faire elle-même œuvre d’apos- 
tolat. 

Un des grands dignitaires de l’ordre des pré- 


(1) Ce que raconte Adelaïde de l'examen que lui fit subir 
le lecteur, prouve qu’on n’admettait pas à la légère les états 
d'âme surnaturels des rehgieuses du couvent. 


298 CHAPITRE XI 


cheurs, un lecteur (professeur de théologie), vint 
visiter Engelthal. Le Seigneur commanda à Adelaïde 
d'aller lui exposer, avec la plus grande franchise, 
l’état de son âme. Elle obéit et le religieux 
examina, soigneusement l’humble sœur. Il voulut 
prier et méditer longuement avant de rendre son 
verdict, et, enfin, il assura à Adelaide qu’elle pou- 
vait être tranquille, que tout en elle était conforme 
a la vérité et il la confirma dans la voie où elle 
marchait. Mais, en même temps, il ordonna à la 
sœur d'écrire tout ce qui se passait en elle et tou- 
tes les révélations qu’elle recevait. C'était une 
pénible épreuve à laquelle Adelaïde eut grand’peine 
à se soumettre. Elle obéit neanmoins avec scru- 
pule. | 

Dieu Pobligeait, par Ia, à sortir de la retraite 
cachée dans laquelle elle s’enfermait. La sœur 
avoue franchement que le Seigneur lui-même lins- 
truisait sur toutes les personnes qui. entraient ou . 
sortaient du couvent. C’est par lui aussi’ qu'elle 
savait d'avance qu’une sœur mourrait et dans quel 
état se trouvait son âme après sa mort. Selon 
l’ordre de Dieu où Putilité qu’elle y voyait, Ade- 
laide communiquait ou taisait ces révélations, mais 
elle ne parlait qu'avec grande prudence, « pour 
éviter les bavardages du public », dit-elle. 

Un jour qu’une veuve était admise dans la com- 
munauté et qu’Adelaide priait pour cette nouvelle 
compagne, le Seigneur lui dit : « Sans ta priere, 
elle ne serait pas restée ici. Elle deviendra très 
bonne religieuse », Et Jésus promit ensuite qu'il 


CHAPITRE XII 299 
accorderait ce jour-là, aux sœurs, tout ce qu’elles 
lui demanderaient. | 

Cette vêture avait lieu le jour de la fête de S'e Ursule 
et de ses compagnes. La voyante put contempler la S'e 
et les onze mille vierges assistant à la .réception. 
C'était au tour d’Adelaïide de servir le repas ce 
même jour (1). | 

Comme elle était encore sous l'empire de la 
dépression qui l’accablait au sortir de ses extases, 
elle dit au Seigneur : « Ah! Seigneur, comment 
pourrais-je servir? Je suis si malade! » « Va, 
dit Jésus, je t’aiderai dans ton service ». Et, vrai- 
ment, Jésus l’aida à remplir son office. 

Dans tous les environs du couvent, on connaissait la 
sœur Adelaide et on recourait à elle beaucoup plus 
souvent qu'elle n'eut voulu. Mais, connaissant la 
volonté de Dieu, elle sacrifiait ses goûts person- 
nels et recevait tous ceux qui désiraient lui parler. 

Il vint un jour un maçon qu'on appelait Her- 
mann le Kromer. Pendant dix ans, il avait été 
poursuivi de la. tentation du suicide. Deux fois 
même, il eut exécuté son dessein, si on ne fut arrivé à : 
temps pour le sauver. Dans son désespoir, il par- 
tit pour le couvent d'Engelthal et confia, ses souf- 
rances à la sœur Adelaïde avec de grands gemisse- 
ments et d’abondantes larmes, la suppliant de 
prier Dieu afin qu’il soit délivré de cette tentation. 
Adelaïde, se souvenant de l’ordre que Dieu lui 
avait donné lorsqu'elle était elle-même accablée de 


(4) Chaque sœur avait son tour de service. 


930 CHAPITRE XHI 


tristesse, lui commanda de réciter cinq pater et 
cinq ave aux cinq plaies, plus un pater et un ave 
pour le chef sacré et un pour tout le corps. 
« Hélas, Madame, s’écrie le pauvre homme, je ne 
sais plus prier ! Mes tourments sont si violents, que 
je ne puis plus remplir mes devoirs religieux ». 
« Eh bien ! dit Adelaïde, essayez au moins de dire 
intérieurement : « Jésus-Christ », en réclamant son 
saint nom ». « C’est que, objecte le maçon, il est 
des moments où je souffre au point de ne pouvoir 
parler ? » « Pensez, alors, continue patiemment la 
sœur, tâchez de penser au nom de notre bien- 
aimé Seigneur Jésus-Christ et gardez-le dans votre 
cœur. » Hermann promit de faire ce qu’on lui 
demandait. « Mais, ajouta-t-il, priez notre Seigneur 
afin qu'il me vienne en aide dans mes souffrances. 
Je sais qu’il vous accorde ce que vous lui deman- 
dez, c’est pour cela que je suis venu vous trou- 
ver ». 

Jamais la sœur n'avait vu cet homme; elle pria 
néanmoins avec ardeur et bientôt le vit revenir 
tout Joyeux. 

« Dieu soit remercié, loué et gloritié éternelle- 
ment, s’écria-t-il. Il a montré sa miséricorde envers 
moi, il a écouté votre prière. Je suis délivré de 
tous mes maux. Jusqu'à ma mort, je prierai pour 
vous plus que pour ma propre mère ». 

A dater de ce jour, Hermann fut un commensal 
du couvent. Il ne pouvait se lasser de remercier 
Adelaïde. Celle-ci lui avait défendu de rien divulguer 
de tout ce qui s'était passé entre eux. Mais sa 


CHAPITRE XIII 931 


joyeuse reconnaissance l’empêcha de se taire. Ilen 
parla à sa femme et à ses enfants et bientôt tout 
le monde connut Ia guérison du pauvre maçon qui 
vécut, dès lors, en brave et honnête homme. 

Peu après, ce fut un habitant de Nüremberg qui 
vint implorer Adelaïde. Il s'appelait Marquart le 
Tokler. Il désirait consulter la sœur sur le genre 
de vie qu'il devait embrasser, car il était assailli de 
violentes tentations. Get homme aussi était inconnu 
a Adelaïde. Elle lui recommanda d’obéir à Dieu en 
entrant dans l’Ordre de St Augustin (1). Get homme 
obeit et prit lhabit religieux. Mais, au bout d’un 
an, il revint trouver la sœur et lui contia que, loin 
d'être délivre de sa tentation, elle avait redoublé 
de violence. La sœur l’interrogea sur cette tenta- 
tion. Il confessa qu’il la subissait depuis neuf ans, 
mais qu'il n’en avait jamais parlé à un être vivant, 
qu’il ne la dévoilerait pas davantage à elle, et que, 
du reste, cela n’y ferait rien. A l'instant, par la 
grâce miséricordieuse du Seigneur, Adelaïde péné- 
tra jusqu’au plus intime de cet homme et reconnut 
était. son mal. 

c Ah! malheureux homme ! s’écria-t-elle, voulez- 
vous donc que le diable vous domine corps et 
ame ? Je vois maintenant avec certitude que vous 
avez la tentation de vous tuer! » Ce misérable se 
prit à pleurer amèrement en avouant que la sœur 
avait dit vrai, et la supplia de prier le Sauveur 
pour lui. | 


(1) C'est-à-dire chez les Dominicains. 


239 CHAPITRE XIII 


« Si je devais encore souffrir longtemps comme 
Cela, dit-il, Je deviendrais fou et je me tuerais! » 

Adelaïde ordonna à Marquart le même traïement 
de prières qu’à Hermann le maçon, et se mit, de 
son côté, à supplier Dieu avec toute l’ardeur de 
son zèle pour les âmes. 

Les supérieurs de Marquart l'ayant envoyé à 
Paris, il ne revit la sœur qu’au bout de plusieurs 
années. Il lui assura que, grâce à ses prières, il 
avait été délivré de ses maux et qu'il ne l’oublie- 
rait jamais devant le Seigneur. « Et, dit la narra- 
trice, il devint un très bon maitre en écriture 
sainte. » 

L'histoire du chevalier de Hohenstein est plus 
suggestive encore. C’est un trait pittoresque et 
une peinture naïve de la foi du moyen-âge. 

En 1336, vivait, au château d’Hohenstein (1), un 
chevalier appelé Eberhart l’archer (ou le bon tireur : 
Schütz). Il était marié et vivait en mécréant, com- 
mettant tellement de crimes, de  vilenies et de 
débauches, qu'on s’étonnait qu’un homme put être 
si méchant. 

C'était un serviteur du monde. Il avait chassé de 
son cœur Notre Seigneur Jésus-Christ et cependant 
toute foi, en lui, n’était pas perdue, et quand il 
entendait parler d’honnêtes gens, cela lui était 
agréable. : 

Les remords finirent par pénétrer dans ce cœur 
endurci et il alla trouver un jour un saint ermite 


(1) Château non loin d’Engelthal, dans les environs d’Hers- 
prück. | 


CHAPITRE XIII 933 


appelé Symon, lui demandant d’implorer le Ciel 
pour sa conversion. Ce solitaire lui conseilla de 
partir pour Engelthal, iui disant qu'il trouverait là 
une femme nommée Adelaide qui, par ses saintes 
prières, lui obtiendrait, de la miséricorde de Dieu, 
la conversion qu’il désirait. « Notre Seigneur a un 
tel amour pour cette femme, assura lermite, qu’il 
ne lui refuse rien. » | 

En ces temps où les âmes” étaient simples et 
humbles, ces retours subits n'étaient pas rares et 
ils étaient sincères. Les passions ardentes en bien 
et en mal naissaient dans ces âmes encore saturées de 
barbarie, mais naïves de cette naïveté qui plaît au 
Seigneur. Eberhart n'hésite pas une seconde, il monte 
à cheval et arrive d’une traite au couvent, frappe 
à la porte et demande la sœur Adelaide. Mais Ade- 
laide ne connaissait pas le chevalier, sinon, sans 
doute, par son épouvantable réputation. Elle fit ré- 
pondre qu'elle ne connaissait pas le chevalier et ne 
voulait pas le recevoir. 

Le sire de Hohenstein reprit le chemin par le- 
quel il était venu, mais il ne se décourageait pas 
d'un premier échec. Par deux fois, il chevaucha 
jusqu'à Engelthal, réclamant a grand cris la sœur 
Adelaïde, Aux refus constants de la « Langman- 
nin », il voulut opposer l'autorité hiérarchique. Il 
fit venir la prieure et lui demanda de commander à 
Adelaïde de descendre auprès de lui. Les sœurs, 
connaissant de longue date le terrible Eberhart, com- 
mencèrent à avoir peur, trouvant, sans doute, la ré- 
sistance de leur compagne dangereuse. Toutes vin- 


234 CHAPITRE XII] 


rent trouver Adelaide pour lui reprocher sévère- 
ment son peu de charité chrétienne et la prieure 
lui commanda d'aller recevoir le chevalier. Adelaïde 
obéit, mais elle se proposa de ne faire cette dé- 
marche qu'en vue de glorifier Dieu, uniquement. 
Elle demanda à Eberhart ce qu’il voulait. Le che- 
valier répondit : « L’ermite, appelé Svmon, m'a 
parlé de vous ». 

«Je ne le connais pas, dit Adelaïde et, pour sonder 
cet homme, elle lui demanda à brûüle-pourpoint s’il 
priait volontiers et s’il disait ses heures. » 

.« Que me parlez-vous d'heures! s’écria le che- 
valier, c'est à peine si je récite, un, deux ou trois 
paters chaque jour ! » 

« Observez-vous au moins les jeûnes ? » contiuua 
la sœur. 

« Non, certes. Le Vendredi ci pour moi comme 
un autre Jour. Je suis arrivé à l’âge de quarante ans 
sans avoir jamais reçu le bon Dieu. Mais je vous 
prie instamment de demander au Seigneur qu'il me 
convertisse. Dites-moi quelles sont les prières que 
je dois réciter pour obtenir cette grâce ? » 

« Préservez vos yeux de tout regard inutile, dit 
gravement Adelaide, si vous voyez quelque chose 
qui soit contre Dieu, faites-en sorte que ce mal se 
change en bien dans votre cœur. Gardez-vous de 
paroles oiseuses et dissolues. Que si vous entendez 
de semblables paroles, ne répondez pas un mot. 
Si vous êtes absolument obligé de parler, dites ce 
qui réfute le mal et non ce qui l’augmente et surtout 
ne donnez jamais au péché un consentement criminel. 


t9 
QE 
C7 


CHAPITRE XIII 


Si vous voyez des hommes mener une vie impie, 
ne vous mêlez pas à eux. Si, cependant, vous devez 
aller parmi eux, veillez à ne pas pécher, portez 
toujours Notre-Seigneur dans votre cœur et ayez la 
confiance qu’il vous pardonnera tous vos péchés, il 
vous aidera à devenir un honnête homme. » 

Adelaide termina son instruction en imposant à 
son néophyte les sept Pater et Ave à l'humanité 
souffrante du Christ. 

« Si vous ne pouvez prier davantage, dit-elle, 
recommandez-vous au moins aux cinq plaies de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ, » Elle lui apprit aussi 
à réciter un Ave en l'honneur de la Sainte Vierge 
avec une intention particulière et à se recommander 
à Notre-Dame. Faute de pouvoir prier mieux 
qu’il dise au moins ces courtes aspirations. Eberhart 
se mit à pleurer avec amertume et grande douleur 
et dit : 

« Ma femme est malade, elle se meurt, je veux 
faire ce que vous me dites. » 

Cette femme mourut dans ce même mois. Le 
chevalier de Hohenstein revint annoncer son malheur 
à la sœur et lui demanda ce qu’il devait faire. 

« Désormais, dit Adelaïde, vous prendrez pour 
épouse la reine du ciel, la Mère de Dieu; priez-là 
avec ferveur et Jeùnez tous les samedis en son 
honneur. Je serai très heureuse de vous voir 
désormais adopter la vie des vierges. Que si vous 
ne voulez pas suivre mon conseil et que vous 
preniez une autre femme, vous devez venir me 
donner son nom, car je sais, moi, qui est celle qui 


936 CHAPITRE XIII 


sera à vous. Gelle-là vous fera garder toute pureté 
en l’épousant. » 

Eberhart encore trop plongé dans la matière, ne 
comprit guère Adelaide. Il se figura qu'elle parlait 
d'une femme ou d’une jeune tille du monde et en 
fut tout réjoui. Son veuvage ne lui pesait guère. 

Adelaïde lui demanda s'il s'était amélioré. 

« Oui, répondit sincèrement le chevalier. Quand 
je suis près de vous et que je vous parle, je sens 
un grand regret de mes péchés. J'ai pu pleurer mes 
crimes et je m'en suis confessé, jai jeûné, veillé, 
prié et fait toutes les œuvres qui appartiennent à 
Dieu. » Puis, pensant qu'il devait aussi quelque chose 
à celle qu’il venait de perdre, il demanda à la sœur 
ce qu'il devait ‘faire pour sa femme défunte. 
Elle lui commanda de réciter ‘trente mille Ave Maria. 
Le zélé chevalier les récita en moins de quatre 
semaines et revint tout content le dire à sa direc- 
trice spirituelle qui s’en émerveilla en son cœur. 

Adelaïde s’intéressait vivement à cette âme de bonne 
volonté. Elle priait le Seigneur pour le chevalier. 

« Je veux te donner le chevalier de Hohenstein, 
lui dit le divin Maître, pour qu’il soit délivré de 
tous ses péchés. Commandes-lui d'aller au couvent 
de Kaisheim et d’y prendre les ordres. Je confir- 
merai les épousailles de ma mère avec lui, car je 
ne veux pas qu'il ait une femme sur la terre. Je 
t’'ordonne de lui communiquer ma volonté. » 

Adelaïde fut pleine d'angoisse. Ce qu’elle connaissait 
de son pénitent lui faisait croire que jamais Eberhart 
n’obéirait à l’ordre du Seigneur. L'añection qu’elle 


CHAPITRE XIII 937 


ressentait pour cette âme venue se confier à elle, 
lui rendait la mission commandée, pénible et in- 
quiétante. 

Le chevalier de Hohenstein était bien loin de 
songer au cloître. Le soir de la fête de la Cir- 
concision, il vint tout joyeux à Engelthal, conter à 
sa sainte amie que ses amis arrangeaient pour lui 
un mariage avec une jeune fille très belle et possé- 
dant de grands biens. Mais Eberhart, avant de se 
décider, ne voulant pas manquer à la promesse 
faite, venait savoir d’'Adelaide si Dieu approuvait 
son choix. 

« Non, dit Adelaïde, cette femme n’est pas pour 
vous ». Et, tout de suite, elle lui dit l’ordre de 
Dieu. 

En apprenant qu'il devait se faire moine, le 
pauvre chevalier s’affaissa comme frappé de la fou- 
dre. Prostré sur lui-même, il demeura muet et 
immobile « dans l’espace de temps qu’on aurait mis à 
réciter cinquante Ave Maria ». Enfin, faisant un grand 
effort sur lui, il se redressa et dit tristement : 

« Femme, priez pour moi. Dieu veuille me don- 
ner sa grâce divine, mais me faire moine, c’est 
impossible ». Et, se levant, il partit. 

Adelaïde, toute désolée, se rendit au chœur et se 
mit à prier ardemment le Seigneur pour qu'il aie 
pitié de son pénitent et qu’il le rende soumis à son 
adorable volonté. Le Seigneur lui répondit 

« Je te ferai voir dans cet homme combien je 
t'aime ». La sœur prolongeait sa prière. On vint 
fermer le chœur. Elle dût quitter l'Eglise, mais 


238 CHAPITRE X1]I 


toute la nuit Sa prière suppliante s'élevait vers 
Jésus, demandant miséricorde. 

Le lendemain, après la messe, le chevalier était 
déjà à la porte du couvent. Adelaïde accourut pour 
s'informer du motif de sa visite matinale, mais au 
lieu de l’homme affaissé et désolé de la veille, 
elle avait, devant elle, un être plein de joie et de 
vie. | 

« Lorsque je vous ai quittée hier soir, commença 
Eberhart, j'étais tellement malheureux que, rentré 
à mon hôtellerie, Je me couchai, n'ayant plus la 
force de rien faire d’autre. Mais je ne pouvais dor- 
mir. Tout à coup j'entendis un grand bruit comme, 
lorsqu’en été, un orage éclate. Je sursautai sur 
mon lit et Je pensai de suite : « Notre Dame va 
venir me consoler ». Je vis alors un nuage blanc 
qui m’entourait et remplissait la chambre. Et un 
rayon du Ciel vint tomber directement sur ma tête 
et me pénétra jusqu’au cœur. Ce rayon était telle- 
ment brûlant et comme plein d’amour divin que je 
croyais que mon corps allait en être consumé. Je 
rejetai toutes les couvertures loin de moi. Quand 
le rayon atteignit mon cœur, il se partagea et par- 
courut tous mes membres. A cette brûlante sensa- 
tion, je sautai hors du lit et je commençai à rire 
et à pleurer à la fois, si bien que les valets, qui 
couchaient dans ma chambre, se levèrent effarés, 
me demandant ce que j'avais. Mais je ne pouvais 
leur répondré, je riais et je pleurais si fort que 
tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie accoururent 
et ils me veillèrent toute la nuit. J’ai abandonné 


CHAPITRE xII] 939 


toutes les choses du monde, je les ai oubliées, je 
ne désire plus que le couvent, je veux devenir 
moine bien vite. Priez Notre-Seigneur pour que les 
religieux de Kaisheim consentent à me recevoir ». 

A dater de ce jour, la grâce divine augmenta en 
lui d’instant en instant. Qu'il s’assit à table avec 
d’autres personnes, qu’il entrât dans l'Eglise et se 
plaçât au milieu des fidèles, il était tout à coup 
tellement inondé de grâces qu’il devenait comme 
fou et, dans son exaltation, il éclatait de rire ou 
se mettait à pleurer. Chacun s’émerveillait gran- 
dement en reconnaissant le terrible Eberhart de 
Hohenstein, dont les crimes avaient épouvanté le 
pays. Et les gens se disaient les uns aux autres 
« Si Dieu montre qu'il pardonne au sire Eberhart 
par la joie dont il le comble, pourquoi n’oublie- 
rions-nous pas aussi ses fautes? » 

Le jour de la Fête-Dieu, Hohenstein vint à En- 
gelthal. Sans doute, il désirait y faire sa première 
communion avec l’aide d’Adelaïde. Eberhart accomplit 
cet acte avec une telle dévotion que tous ceux qui 
en furent témoins se confondaient d’admiration. Le 
Seigneur le combla de toutes ses faveurs. On ne 
pouvait l’entendre parler sans émoi, et tous louaient 
Dieu des merveilles qu’il opérait en ce grand 
pécheur. Il fut admis à Kaisheim, « couvent d'un 
ordre très sévère », dit Adelaïde. Dès qu'il sut 
qu'il était accepté, il courut plein de joie annoncer 
la bonne nouvelle à Engelthal. 

« Priez Notre Seigneur, dit-il à Adelaïde, afin 
qu’il m'affermisse dans sa grâce le jour où j'entre- 

17 


940 CHAPITRE XIII 


rai au couvent. Si Dieu m'’exauce, je le prierai 
pour vous plus que pour tous les hommes de Ja 
terre ! » 

_Eberhart entra à Kaisheim le jour de l’Assomption. 

Cependant, Adelaïde n’était pas encore bien ras- 
suree sur cette vocation si miraculeuse. Elle ne 
cessait de prier pour que Dieu affermisse son néo- 
phyte dans la voie où il venait de s'engager. L’in- 
certitude et la crainte la plongeaient dans une vérita- 
ble torture morale, car elle comprenait toute la res- 
ponsabilité qu'elle avait assumée. 

« S'il s’enfuyait, pensait-elle, je serais la risée du 
pays ! » | 

Tous les jours, elle redoublait ses prières. 

A la fête de Noël, elle supplia encore le Sei- 
gneur de contirmer Eberhart dans sa vocation. Elle 
allait même jusqu’à offrir à Jésus d’être privée de 
toutes ses faveurs, pourvu que le moine persévérât. 

Peu après, au dernier jour de lan, Eberhart 
envoya à la sœur un messager qui devait la conso- 
ler et la rassurer à Jamais. Le zélé converti lui 
faisait part des bénédictions divines qu'il recevait abon- 
damment. Ce jour de Noël, comme tous Îles 
novices se rendaient à la communion, Eberhart qui, 
en sa qualité de plus jeune novice, marchait der- 
rière les autres, vit, en approchant de la Sainte 
Table, la Vierge Marie se diriger vers lui et lui 
donner la Sainte Hostie, avant qu'il n’eut atteint le 
banc de communion (1). 


(4) Dans un autre manuscrit, on dit que la Sainte Vierge, 
vêtue d’une robe « couleur ciel », donna à Eberhart trois 


L 


CHAPITRE XII 941 


Pendant qu'il consommait cette miraculeuse nour- 
riture, il lui sembla que ses joues se goniflaient au 
point de distendre sa bouche et, sur sa langue, un 
goût délicieux se répandit, si exquis qu’il ne pouvait 
le décrire, « car c’est au-dessus de tout ce que le 
monde peut offrir de. délicieux ». 

Revenu à lui, Eberhart alla trouver le maître des 
novices, qui était son confesseur, et lui contia 
tout ce qui venait d'arriver. Cet homme sage, et 
prudent, examina avec grand soin l’ancien cheva- 
lier et lui dit : « Remercies Dieu qui t'a fait de 
telles grâces, tu verras que ce goût délicieux te 
durera plusieurs jours >». Eberhart pensa alors : 
« J'ai mis ma confiance en Dieu et en sa chère 
Mère de qui J'ai reçu tous ces dons, ils ne 
m'abandonneront pas à ma mort ». Au moment du 
repas, il pensait encore : « Si je mange des mets 
de cette table, le délicieux goût va disparaitre, et, 
si Je ne mange pas de tout le jour, je serai trop 
faible et ne pourrai servir Dieu! Afin de pouvoir 
louer Dieu sans fatigue, je mangerai un peu ». 
Mais à peine eut-il mangé, que la saveur divine 
disparut. Le pauvre novice en fut bien troublé. Il 
eut peur d’avoir mal fait et de s'être ainsi privé de 
la grâce de Dieu. Il se résolut de ne plus manger. 
À peine avait-il pris cette résolution, que la 
divine douceur reparut et la grâce de Dieu, comme 


petits pains de la grosseur d’une muscade en lui disant de 
les manger. En les mangeant, il sentit comme une liqueur 
délicieuse qui, de sa bouche, se répandait dans tous ses 
membres. 


249 CHAPITRE XIII 


un feu bienfaisant, se répandit de nouveau dans 
tous ses membres. Telle fut la confession qu’en- 
voya à la sœur Adelaïde, dans toute sa naïve 
candeur, celui qui, naguère, s’appelait le farouche che- 
valier Eberhart de Hohenstein et que la sœur pou- 
vait maintenant, avec joie et reconnaissance, pré- 
senter au Ciel comme son fils spirituel et sa plus 
belle conquête. 


CHAPITRE XIV 


Les grandes visions. 


L'âme, dans la vie mystique, est l'épouse du Christ. 
Toutes ses aspirations, tous ses efforts, tous ses 
sacrifices n’ont qu’un but : l’union de plus en plus 
étroite avec Jésus. Le Divin Maître, l’ami toujours 
miséricordieux, accepte cet amour, le purifie, l’aug- 
mente, le fortifie sans cesse. Il se complait à ce 
travail de l’âme se renonçant toujours davantage, il 
l’aide à s’orner de plus en plus par la pénitence et 
l'exercice de toutes les vertus. Enfin, quand elle 
est parvenue à ce degré si élevé de perfection, que 
le corps soit comme anéanti ; quand seule, l’âme agit, 
ne tenant à la nature humaine que par la volonté 
de Dieu, Jésus couronne cet amour sublime par 
union ineffable de la créature et du créateur. 

A l’exemple des grandes saintes dont nous con- 
naissons les mariages mystiques, Christine Ebner 
et Adelaide Langmann goûtèrent les délices de cet 
état, presqu'incompréhensible, d'union surnaturelle. 

C'est vers l’an 1331 ou 1332 que, pour la première 
fois, le Seigneur annonça à Adelaïde qu'il voulait 
célébrer ses noces avec elle. Peu de jours après, 


244 CHAPITRE XIV 


comme la pieuse moniale méditait pendant la messe 
sur la divine Providence, créatrice de toutes les choses 
nécessaires à l’homme, elle entendit à l'Évangile une 
voix qui lui disait : « Je vais venir à toi. » 

Mais Adelaïde, que les perfides attaques du démon 
rendaient tres défiante, demanda aussitôt : « Qui 
es-tu ? » La voix répondit : « Je suis Celui qui fut 
attaché à la croix. Veux-tu venir au Ciel ou demeurer 
sur terre ? » Adelaïde répondit : « Je ferai ce que tu 
veux. » La voix reprit : « Voici ma Mère et Catherine 
et Marguerite, et mes douze apôtres et les vingt- 
quatre vieillards et les martyrs et les onze mille 
vierges ct les neuf chœurs des anges dont chaque 
chœur est de neuf mille. Au dernier jour de l’an (1), 
je t’ai conduite auprès d'eux et, lorsque je suis 
venu à St Pierre, il s’est plaint que tu ne le priais 
pas. Prie-le donc. J'ai demandé à ma mère com- 
ment tu lui plaisais. Elle a dit : « Elle me plait, 
je serai très bonne pour elle ». J'ai demandé à 
mon Père céleste comment tu lui plaisais. Le Père 
céleste a répondu : « Elle me plaît. Sans ma puis- 
sance, tu n'aurais pu Pattirer à toi. Je veux t'aider 
pour qu’elle soit toute à moi ». Le Saint-Esprit 
dit : « Elle ne peut être parfaite sans moi, je la 
perfectionnerai ». 

Le Seigneur, se tournant vers Adelaide abimée 


(1) On se rappelle que, peu de temps avant le dernier 
jour de l'an, Adelaïde avait eu un ravissement dont elle n’eût pas 
souvenir après avoir repris ses sens. Elle demanda au Sei- 
gneur de lui dire où elle avait été et Jésus lui répondit 
qu'il ne le lui dirait pas tout de suite. 


© 


CHAPITRE XIV DA 


de Joie, ajouta : « Mon amie, ma tendre fiancée, 
demande-moi tout ce que tu veux, Je t’exaucerai. 
Prie-moi, car je ne viens pas seulement pour te 
sauver, mais pour sauver les autres. Tous ceux 
pour lesquels tù me prieras ne seront jamais sépa- 
rés de moi, et même, s'ils ne se convertissent pas 
immédiatement après ta prière, je leur donnerai cette 
grâce à leur mort. Aucun de tes parents ne sera . 
rejeté par moi, et toujours l’un d’eux sera, pour moi, 
une créature privilégiée dans laquelle je ferai ma 
demeure. 

« Je ne me séparerai jamais de toi et, à l’ave- 
nir, tu recevras encore plus de faveurs que tu 
n'en as encore reçues. Abstiens-toi de paroles inu- 
tiles, que ton langage soit toujours selon la vérité, 
pour que ma grâce puisse venir en toi plus qu’en 
aucune autre créature. Je te donne seize mille 
âmes du Purgatoire et autant de malheureuses 
âmes dont aucune ne se fut convertie, si ma sa- 
gesse prévoyante n'avait décidé de choisir une 
créature sur la terre, pour m'en servir d’instrument 
de grâce et de pardon. Enfin, je te donnes autant 
de fidèles à aider. Avant la création du monde, 
j'avais prévu que je te donnerais ces grâces. Puis, 
s'adressant à la Sainte Vierge, Jésus dit : « Ma 
chère Mère, je confie cette enfant à tes soins, je 
t'en aimerai beaucoup ». | 

« Je l’accepte volontiers, répondit Marie, je lui 
serai très bonne et très fidèle ». | 

Jésus n’est pas encore satisfait. Il appelle l’ange 
Gabriel. oo | 


246 CHAPITRE XIV 


« Viens, Gabriel, dit-il, tu m'as annoncé à ma 
mère, tu lui as apporté plusieurs messages de 
moi, maintenant Je te recommande celle-ci, afin 
que tu m'apportes ses prières ». 

Le Saint Archange, aussitôt, prodigua à la sœur 
les témoignages de son affection. Alors Jésus, levant 
sa main droite, bénit Adelaïde en lui disant : « Sois 
_éternellement bénie! » Et la sublime vision cessa. 

L'épreuve, aussitôt, venait contrebalancer la joie 
de l’extase. En sortant de ce ravissement, Adelaïde 
se vit entourée d’une multitude de vipères et d’hor- 
ribles serpents qui sortaient de tous côtés, en mas- 
ses grouillantes et menaçantes. Epouvantée, la sœur 
restait clouée à sa place. Jésus, sous la forme 
d'un petit enfant, vint chasser cette immonde 
engeance, puis il dit à Adelaïde : « J'ai voulu, 
par ceci, t'apprendre qu’un homme, fut-il le plus 
élevé en grâce, doit toujours se tenir en garde 
contre le diable, qui cherche à s’immiscer auprès 
de lui. Ne crains donc rien ». 

De jour en jour, se continuait le suave canti- 
que d'amour. 

La sœur ayant communié le jour de l’Octave de 
la fête patronale, Notre Seigneur, en entrant en 
elle, lui dit : « Ce que tu as reçu de moi n’est 
rien moins que ce qu'a reçu ma Mère en me con- 
cevant corporellement ». Et Jésus poursuivant : 
« Assieds-toi, ma bien-aimée, je veux jouir de ton 
amour. Ma très chère, ma tendre, ma belle, ma 
douce aimée, sous ta langue il y a du miel ». 
L'âme d’Adelaïde était toute enflammée d'amour. 


CHAPITRE XIV 947 


« Seigneur, dit-elle, le Ciel ne m'est rien, la terre 
est trop faible pour me porter, Je n’ai pas besoin 
de la consolation des anges, Je ne veux pas celle 
des hommes. Seigneur, si tu m'aimes et si tu t’in- 
téresses à moi, ne m'envoie aucun messager, viens 
toi-même ! » | | 

À ces mots, elle perdit la parole et le mou- 
vement et resta en extase jusqu'aux vépres. 

Jésus revint peu de jours après, pendant qu’on 
prêchait à la communauté (1). « Je veux te pré- 
cher aussi, » dit-il, et il commença à parler à l’âme 
ravie. a 

« Ta bouche a l’odeur de la rose et tu as le parfum 
de la violette. Tu es parfaitement belle et tu ne t'en 
glorifies pas, c’est pourquoi tu es belle. Tu m'as 
fait prisonnier comme une vierge enferme un jeune 
homme et le garde prisonnier dans une chambre. 
Elle sait cependant que sa famille la tuerait, elle 
et son ami, si elle venait à apprendre ce qu’elle a 
fait. Et la Vierge dit au jeune homme : « Qui 
vous a forcé de venir ici? » Le jeune homme 
répond : « Votre beauté, Vierge! Et vous, qui 
vous a forcé de me garder chez vous ? » La Vierge 
répond : « C’est le grand amour que j'ai pour 
vous. « Vois donc, continue Jésus, vois par cela 
combien mon amour m'attire vers toi, par dilection 
et tendresse. Tu m’es si chère que, Si par ma 
passion et ma mort je n'avais sauvé que toi seule, 
je ne regretterais pas mes souffrances. » 


(1) Adelaïde dit que celui qui prêchait était un lecteur de l'Ordre, 
sans doute le visiteur qui lui commanda d'écrire ses révélations. 


248 CHAPITRE XIV 


« Gette vierge dont je te parle gardait elle-même 
les clefs. Elle ne laissait entrer ni sortir personne, 
de peur qu'on ne jetât dehors le jeune homme en le 
chassant. 

« Ainsi m'as-tu fait prisonnier dans l’appartement 
de ton cœur. Quand tu viens, je suis là. Ta cons- 
cience porte les clefs. Tu dois veiller, avec soin 
de ne laisser rien entrer dans ton cœur qui m'en 
puisse chasser. » 

L'âme de la sœur, toute brûlante de tendresse, 
soupira : « Seigneur, le Ciel ne m'est rien, Îa 
terre est trop faible, je ne veux la consolation ni 
des anges, ni des hommes ; Seigneur, si tu m'aime, 
si tu t'intéresse à moi, ne m'envoie auéun mes- 
sager, mais viens me donner les baisers de ta bou- 
che! » En exhalant ces paroles, Adelaïde tomba en 
ravissement. Quand elle revint à elle, le Sauveur 
lui dit : « Comme preuve de la grâce que je 
viens de te faire, va trouver le lecteur et deman- 
de-lui s’il à fait ce sermon sur toi ou sur moi ». 
La sœur obéit et alla interroger le religieux sur le 
sujet de son sermon. Le religieux répondit : « J’ai 
parlé sur Notre Seigneur et sur toi ». 

_ Le lendemain, après la messe, la sœur étant allée 
recevoir une personne, lui donna un petit anneau 
d’or (1), puis elle revint aussitôt à ses prières. 

Notre Seigneur lui apparut tout rayonnant d’a- 
mour, la transportant d’allégresse et d’émoi. | 

« Ma bien-aimée, dit-il, mon divin cœur est 


(1) Cette personne était ce même lecteur devenu, comme on le 
voit, confesseur d’Adelaide. 


CHAPITRE XIV 349 


ouvert pour toi, prends-v ce que tu veux. Jamais 
tu ne me feras autant de demandes que mon 
désir de t’exaucer ne les surpasse fille fois plus. Com- 
ment as-tu osé, sans ma permission, recevoir quel- 
qu'un et lui faire un présent? » La sœur, attristée, 
répondit : « Seigneur, Je le regrette. » « Tu as 
raison, reprend Jésus, mais pourquoi as-tu agi sans 
ma permission ? » 

« Mais, Seigneur, Ss'écrie Adelaïde, vous aimez 
cette personne! » | 

« Qu'est-ce que cela fait, répond Jésus. Je ne 
veux pas que, hors de moi, il y ait quelqu'un sur 
terre qui obtienne ton aflection ». 

La sœur pensa en elle-même : 

« Cet homme devait bien approuver les faveurs 
que vous me faites (1) ». 

Mais le Seigneur est un Dieu jaloux. 

« Pourquoi cela ? dit-il. Avait-il à approuver mes 
faveurs? Je les approuve moi-même. Ne suis-je pas 
le plus beau et le plus noble, le plus riche et le 
plus digne d'amour ? Tout ce qui est au Ciel et 
sur la terre est à mon service. Ce qui te manque, 
je puis le donner; ce qui te trouble, je puis 
lécarter. Il n’y a, en moi, aucun défaut. » 

Adelaide, tremblante, répondit : « Seigneur, je 
ne blâme rien en toi! » 

Jésus, voyant sa bien-aimée confuse et attristée, 
veut la consoler. 


(4) C'est-à-dire, cet homme étant mon confesseur, je me 
crois obligée de le tenir au courant de toutes les choses 
surnaturelles qui se passent en moi. 


250 CHAPITRE XIV 


« Ma bien-aimée, dit-il, penche-toi sur mon 
cœur aimant et reposes-y comme Saint-Jean. » 

Adelaïde obéit et’ se blottit contre ce cœur divin. 
En lui seul, elle trouvait le bonheur indicible auquel 
rien, sur la terre, ne peut être comparé et, dans 
ce sentiment si intime et si sublime à la fois, elle 
s’évanouit dans lextase. Le Sauveur remit, en 
quelque sorte, sa fiancée entre les mains du Père 
lecteur. IT lui commanda de la communier et dis- 
parut. 

Presque toutes les communions de la sœur sont 
suivies de visions ou d’extases et se passent en col- 
loques ravissants. Tantôt ce sont les apôtres Pierre 
et Paul qui viennent la prendre pour la conduire 
à Jésus. Tantôt Jésus lui amène sa Mère, les 
Anges, les Saints. | 

Un jour, affligée de voir sa cousine (Christine ou 
Dimut Ebner, probablement,) s'éloigner d’elle parce 
que cette cousine, qui la-soignait dans ses maladies, est 
pourvue d’une autre office, Jésus arrive avec sa 
Mère et prie Marie d’être, désormais, la. garde 
malade de la sœur. 

Peu après, Jésus, revenant près d’Adelaïde, Jui 
donne encore sa mère pour Îa soigner et veiller 
sur elle. La sœur Ss’effraye ; si Jésus allait ne plus 
venir ? 

« Ah! Seigneur! s’écrie-t-elle, comment me 
conduirais-je avec elle? Elle est trop noble pour 
moi ! » | 

« Veux-tu Catherine, ou ma Mère ? » demande 
Jésus. 


CHAPITRE XIV 251 


« Seigneur, donne-moi ta Mère, par miséri- 
corde ! » dit Adelaïde. 

« Ma chère Mère, dit Jésus, je te recommande 
mon enfant, et je te prie de lui faire du bien et 
de lui être fidèle. Elle ne doit pas t’'abandonner ». 

La Sainte Vierge commence aussitôt l’œuvre que 
son fils lui propose. 

« Je veux, dès à présent, faire ce que tu me 
demandes, dit-elle, et je lui montrerai combien je 
désire l'aider ». 

La très Sainte Vierge alla vers Dieu le Pére 
« Seigneur, dit-elle, je te rappelle l’amour que tu m'as 
montré en me rendant mère de ton fils unique. Par ce 
même amour, je te prie de me donner, aujourd’hui, 
quelques grâces pour ma protégée ». Dieu le Père 
dit : « Je veux laider de ma force divine pour 
qu’elle résiste courageusement à tout péché. Je lui 
donne la promesse certaine qu’elle ne sera jamais 
séparée de moi ». La Reine du Ciel va trouver 
ensuite son Fils, elle lui remémore le temps où elle 
le portait dans son chaste sein et, en retour, 
reçoit, pour Adelaide, la sagesse en toutes ses 
actions. Le Saint Esprit, à la prière de sa divine 
épouse, annonce qu'il répandra, sur la sœur, toutes 
ses bénédictions jusqu'à ce qu’elle ait atteint la 
plénitude de la perfection. Notre-Dame continue sa 
quête merveilleuse : elle va à St Jean, à St Pierre, 
à St Dominique, elle demande à tous les Anges, à 
tous les Saints. La sœur est abimée dans l'amour. 

« Ah! Seigneur, soupire-t-elle, que cette grâce 
est immense ! Si j'avais à souffrir mille fois plus 


LO 
SE 
NS 


CHAPITRE XIV 


que je n’ai jamais souffert, je serais heureuse de 
tout subir pour gagner un pareil instant ». 

Jésus, avant de terminer cette vision, recom- 
mande à la sœur de ne jamais se considérer comme 
avant la moindre valeur et lui ordonne de réci- 
ter le Te Deum pendant trois heures et de faire 
trois chemins de croix. 

« Et, dit Adelaide, pendant l'Avent qui suivit, 
Notre-Dame venait chaque jour Ss’entretenir avec 
cette sœur. Notre-Seigneur venait aussi, et la sœur 
recevait des grèces singulières, très grandes ». 

A la fête de Noël, pendant la messe de Minuit, 
Adelaïde eut la vision de la Vierge Marie passant 
au milieu de toutes les religieuses, son divin enfant 
dans les bras. Elle s’arrêtait auprès de quelques- 
unes et mit le petit Jesus dans les bras de deux 
religieuses. 

Pendant le Gloria, au nom de Jésus, la Ste 
Vierge S’inclinait profondément. Notre-Dame arriva 
enfin auprès d’Adelaïide. Mais celle-ci s’inquiétait : 
deux amies, qui lui étaient bien chères, n'avaient 
reçu aucune faveur singulière. Elle dit à la Mère 
de Dieu : 

« Reine du Ciel, je te supplie de ne pas affliger 
mes amies et de leur donner aussi des grâces 
particulières ». | 

L'aimable Mère de Dieu promit à la sœur de 
l’exaucer. Elle s’assit près d’Adelaïde dont le cœur 
s’épanouissait de bonheur. Il lui semblait s'ouvrir 
comme un calice où la Vierge déposa Jésus et le 
cœur, aussitôt, se referma. Notre-Dame fit le signe 


CHAPITRE XIV 253 


de la croix Sur ce cœur devenu tabernacle et dit : 
« Reste éternellement dans ce cœur ». La sœur 
reçut aussitôt un afflux de grâces. 

« Ecoute, dit Jésus, comme chante ce peuple 
bien-aimé (1) que je me suis choisi au milieu du 
monde. Je veux lui faire des dons pour l’amour de 
toi, afin qu’il ne me reproche pas d’avoir, en toi, 
un intermédiaire sans puissance. Je lui ferai trois 
dons : Le premier, c'est que ce couvent ne sera 
jamais brûlé. Le second, lui assure la sécurité, il 
ne sera pas saccagé (2). Par le troisième, je pro- 
mets de ne me jamais séparer, pour léternité, de 
toutes celles qui sont ici assemblées. » 

A la messe de lAurore, la sœur vit Notre Sei- 
gneur comme un enfant de huit ans, mais personne 
ne faisait attention à lui. A la messe du Jour, il 
vint comme un roi puissant, éclatant de beauté. Mais il 
disparut presqu’aussitôt, ce qui troubla fort Adelaïde. : 

« Ah! pensait-elle, ou j'ai bien vu, ou le malin 
esprit m'a trompé », et elle restait chagrine et émue. 

À la communion, Notre-Seigneur Jui dit en en- 
trant en elle : « Pourquoi ne me crois-tu pas ? 
Peux-tu penser que je permette au mauvais esprit 
d'entrer dans ton cœur ou dans celui d’autres per- 
sonnes (pieuses) en un jour aussi solennel et pen- 


e 


(1) La communauté. 

(2) Le mot du texte (vieil allemand) est zerget, qui peut 
aussi se traduire par « détruit », ce qui serait une contra- 
diction, le couvent ayant été détruit à la Réforme. Dieu pro- 
mettait ici que, pendant le séjour des religieuses, il ne 
serait pas saccagé, comme il arrivait souvent dans les guer- 
res de ees ternps-là. | 


9254 CHAPITRE XIV 


dant la sainte messe ? Ah! combien votre foi est 
faible ! Comme vous êtes lents à croire! Lorsque 
j'étais là, tout-àlheure, sous la forme d’un petit 
enfant, et que toutes les sœurs me vénéraient, je 
voulais marquer Îles grands honneurs que je reçus 
à ma naissance. À la seconde messe, je parus 
comme un enfant de huit ans et personne ne me 
regarda parce que, sur la terre, je fus inconnu 
huit ans. Mais à la troisième messe, tu me vis au 
dernier âge de ma vie et je disparus presqu'’aussi- 
tôt, car, arrivé à l’âge d'homme, je fus immolé. » 

La vision finit, comme d'habitude, par le don de 
milliers d'âmes, de pécheurs et de fidèles. 

Jésus, continuant le cours de ses bontés pour 
l’âme d’Adelaïde, vint encore, le jour de S$‘ Etienne, 
l'assurer, qu'avant la création du monde, il avait 
prévu les gràces qu'il lui ferait. « Quand je plaçai 
ton âme dans ton corps, dit-il, ce fut le dernier 
jour de lan. Ton âme jeta un regard dans ma di- 
vinité et je dis à ton âme : « Ma bien-aimée, si 
tu venais à préférer une créature à moi, tu ne 
vivrais plus ». | 

Après de pareilles communications, la sœur pas- 
sait en extase le reste de la journée. C’est ainsi 
que, ce même jour, sortant d’une première extase, 
elle a aussitôt une vision dans laquelle Dieu le 
Père lui donne son Fils, cette vision l’enlève dans un se- 
cond ravissement d’où elle sort pour revoir Jésus lui 
indiquant sa Mère comme la seule capable de le remer- 
cier en son nom, elle, pauvre petite créature, sans 
mérite pour lui rendre de dignes actions de grâces. 


CHAPITRE XIV 255 


Marie exauce aussitôt sa protégée. 

« Pourquoi, chère âme, m'aimes-tu autant? » de- 
mande Jesus. | 

Et Adelaide de répondre : « Seigneur, parce que 
tu es fidèle, beau, riche, doux, et que tu combles 
les cœurs par ta miséricorde ! » 

« Je viens avec ton époux, St Jean l’Evange- 
liste, et mes autres disciples, », lui dit Jésus, quel- 
ques jours après. 

La pauvre sœur est consternée. « Ah! Seigneur, 
s’écrie-t-elle, pourquoi me le donnes-tu pour époux ? 
Es-tu fâché contre moi et ne me veux-tu plus 
comme fiancée ? » 

Jésus poursuit l'épreuve. « Je sais très bien que tu 
l’aimes, dit-il, et Je veux te parler tendrement de lui ». 

« Seigneur, s’écrie-t-elle, je veux t'inviter.. » Et 
comme elle disait ces mots, elle s'arrêta. Si Jésus 
allait croire qu'elle ‘ accepte cette substitution et la 
confirmer ? Elle s’affaissa dans un triste silence. Le 
divin ami eut pitié d'elle. 

« Ne te désole pas, dit-il, Je viendrai bientôt. » 
Et il fixa le jour de PAnnonciation. 

« C’est trop loin, proteste Adelaïde, je ne pour- 
rai supporter une si longue absence de toi! » 

« Je viendrai alors le premier dimanche de Ca- 
rême ou huit jours après ». 

Adelaide comprit que ce jour serait solennel. 
Elle y invite la Mère de Dieu, St Jean PEvangé- 
liste, les douze Apôtres, St Jean-Baptiste, les Pa- 
triarches et les Prophètes, St Dominique, les Con- 
fesseurs, tous les Saints, les Anges et le roi David 

18 


290 CHAPITRE XIV 
avec sa harpe. Il faut se préparer à une telle 
fête. Jésus lui-même indique la préparation. 

Outre douze mille prières — ici un blanc dans 
le manuscrit — il faut réciter dix Te Deum, mille 
Pater, mille Sancte Spiritus, trente Beati immaculati, 
mille Ave Maria, mille Gloria patri et mille Re- 
quiem. Il faut, en outre, prendre trois disciplines et 
la discipline doit être armée de crochets, car il 
faut que le sang coule. Il faut, enfin, « pleurer de 
douces larmes ». 

Adelaide exécute l’ordre divin. Peu de jours après, 
St Pierre vient lui-même la confesser et la com- 
munier. Ü revient encore Ia confesser, il la 
bénit, et, lui montrant des clefs en argent avec un 
anneau gravé d’une croix, il lui dit : « À l’heure que 
tu veux, prime, tierce, sexte ou none, quand tu 
viendras frapper à ma porte, je te laisserai entrer ». 

Arrive, enfin, la belle vision pour laquelle elle 
avait dû exécuter de si pénibles préparatifs. Elle la 
“aconte brièvement. Elle dit que Jésus la combla de 
grâces, qu'il vint lui-même la prendre par la main, lui 
donna un nombre énorme d’âmes du Purgatoire, de pé- 
cheurs, et de fidèles, lui accorda le pardon des fautes de 
la communauté et la tint étroitement embrassée sur 
son cœur. Le Père et le Saint Esprit la bénis- 
sent. La Vierge Marie, les Apôtres, tous les Saints, 
lui assurent leur protection, Île roi David la ré- 
jouit du son de sa harpe et les Anges entonnent 
un Gloria in excelsis « d’après la mélodie de l’Oc- 
tave ». 


CHAPITRE XIV + ‘057 


Une autre vision vient peu après, dans laquelle 
Jésus lui explique le mystère du lavement des 
pieds qu’il fit à ses disciples le Jeudi-Saint. 

Le jour de lAnnonciation, la sœur tombe en 
extase. 

« Quand elle revint à elle, écrit-elle, cette créa- 
ture était si remplie du sentiment de la divinité qu’un 
torrent de feu coulait dans tous ses membres et 
elle croyait mourir pour peu qu’il eût augmenté. 

Cette même ardeur se renouvela à la fête de 
Pâques suivante. À la communion, Jésus lui dit : 

« Sors de moi et rentre dans ton humanité, tu 
ne peux pas encore demeurer toujours dans ma 
divinité ». L 

Et il lui montra un escarboucle qu’il plaça devant 
le soleil et dit : « Vois l’escarboucle, il ne paraît 
jamais plus beau que baigné de soleil ; s’il a des 
taches en lui, on les distingue à la clarté des 
rayons. Ainsi en est-il de toi et de mes amis 
bien-aimés. Sur eux, Je répands l'éclat fulgurant de 
ma divinité et on voit tout ce qu’il y a en eux de 
défectueux ; vous brillez comme l’escarboucle au 
soleil ». | 

Jésus montra à la sœur un jardin plein de fruits 
et de fleurs rares qui, toutes, se tournaient vers 
le soleil. 

« Vois, dit-il, la petite fleur qui s’est ouverte et 
sur laquelle le soleil répand ses rayons. Il se 
pourrait qu'un petit insecte se fût blotti dans la 
fleur et interceptât ainsi la lumière du soleil à la 
place qu’il occupe. De même, les petites fautes 


958 CHAPITRE XIV 


empêchent mes amis de recevoir la plénitude de Îla 
grace ». | | 

En d’autres instants, Jésus ne parle pas, n’ex- 
plique pas de mystère, il est tout amour et bonté. 

« Viens, lui dit-il un jour, Je veux conduire ma 
bien-aimée dans le jardin d'amour. Je lui montre- 
rai les fruits d'amour, je Jui ferai une cou- 
ronne, de lys blancs. Ils représentent ma pureté 
divine et humaine. Je veux couronner ma bien- 
aimée et lui poser (sur la tête) une couronne de 
toutes sortes de fruits. Je te couronnerai avec mes 
patriarches, mes prophètes, mes apôtres, mes mar- 
tyrs, mes confesseurs et mes vierges ». La sœur 
vit aussi des fleurs de Pâques (4) qui n'étaient pas 
encore bien ouvertes. « Vois ces fleurs, ma très 
chère, lui dit Jésus. Elles signifient que personne 
ne peut comprendre la vie éternelle. Les humains 
connaissent qu'elle existe, mais ne la comprendront 
que là-haut. 

« Ma très chère, pourquoi t’inquiéter de ce que 
je fais de toi. Ton cœur est mien, je veux être 
dans le tien. J'ai choisi ton cœur et si j'avais 
choisi de la même facon tous les cœurs des hom- 
mes, je leur ferais autant de bien qu’à toi. Je ne 
pourrais rien faire qui te soit nuisible. Je te con- 
nais mieux que tu ne te connais toi-même. S'il 
arrive une épreuve, va à la croix et plains-toi de 
ta peine et je te l’enléverai. » 

(1) Le mot du texte est : Ostergloien. Dans la botanique ac- 


tuelle, on ne connaît, en allemand, que le mot « Osterblume », 
qui veut dire aussi bien l’anémone que la renoncule sauvage. 


CHAPITRE XIV 259 


Il faut passer encore plusieurs visions du même 
genre qui allongeraient trop ce récit et sont à peu 
près semblables l’une à l’autre. Venons à la grande 
vision qui est comme la solennité des épousailles 
de la tendre fiancée. | 

« Un jour, dit-elle, pendant l'Avent, cette sœur 
fut si accablée de grâces divines et de douceur, 
qu'elle put à peine regagner sa cellule avec laide 
des autres sœurs. Quand elle fut couchée, elle 
fut ravie en extase et elle était si languissante 
d'amour qu'elle avait peur que son cœur ne se 
brisèt par : la force de lardeur dont il était rem- 
pli. Pendant qu’elle languissait ainsi après son bien- 
aimé, elle vit venir deux vierges qu’elle reconnût : 
e’était la Foi et la Charité. « Femme, lui disent- 
elles, qu’as-tu? Pourquoi es-tu. malade et languis- 
sante ? » | 

« Je languis, répond la sœur, après celui qui 
est le Seigneur des seigneurs, le Dieu des dieux, 
mon bien-aimé, mon seul amour, Jésus-Christ. S'il 
ne vient pas, Je meurs. Je crains beaucoup qu'il ne 
vous envoie à moi parce qu'il ne veut pas de moi 
comme épouse, car je le mets tous les jours en 
colère. Mes souffrances sont extrêmes, il n’y a pas 
un seul instant où je ne sois consumée du désir 
de le louer, et mon âme et mon cœur crient vers 
lui. Tous mes sens sont troublés, je fléchis sous 
l'angoisse de penser qu’il veut me rejeter loin de 
lui et c’est pourquoi je vais mourir de douleur ». 

Les vierges s’approchèrent de la sœur. Caritas 
dit : 


260 CHAPITRE XIV 


« Ne te tourmente pas. Pense combien il est 
riche, élevé, noble, plein d'amour, de cet amour 
qui le força à descendre du Ciel pour prendre la 
nature humaine et naître du sein de la Vierge 
Marie. Le Dieu invisible s’est fait visible, le Dieu 
incompréhensible se laisse envelopper de pauvres 
langes, le Dieu incommensurable dort dans une 
crèche, à côté des animaux ». | 

Et, poursuivant son cantique de ie Caritas 
fait passer toute la vie du Sauveur devant les yeux 
d'Adelaïde, la dépeignant comme un acte d’amour 
incessant. 

« Il est mort sur Îla sainte croix, conclut-elle, 
dans les souffrances les plus cruelles, par amour ; 
quand il eut expiré, il laissa transpercer son côté 
et il en sortit du sang et de-Feau. Il donne cette 
divine liqueur à ceux qui l’aiment. Aime-le, aie 
confiance en lui et tu le verras ». | 

À ce concert de louanges de son divin fiancé, 
Adelaïde reprend ses forces, les vierges la sou- 
tiennent de chaque côté et l’enlèvent rapidement. 
Elle appuie sa tête sur l’une d’elles. Le groupe 
mystique traverse ainsi le monde entier. Les foules 
qu'il rencontre s’écrient, pleines d’admiration : 
«  Etonnez-vous de ce que celles-ci viennent à 
nous! Qui cherchent-elles ? Où vont-elles? Elles 
cherchent sans doute le Créateur de toutes cho- 
ses !... » | 

Mais le chemin est long et le but lointain. La 
fiancée tombe en défaillance. Les vierges s'arrêtent 
a ses côtés. « Lève-toi, chère dame. disent-elles. 


CHAPITRE XIV 9261 


« 


Prends courage. Pense à la force du Seigneur 
auquel nous te conduisons ». Et, pour ranimer 
l'âme épuisée, le cantique de louanges reprena. 
De nouveau, on dépeint à Adelaide le Dieu puis- 
sant, sage, fort, bon, riche. « Viens, lui disent ses 
deux compagnes, viens, il n’y a pas de faiblesse 
dans le Seigneur. Nous allons te mener à ton 
bien-aimé, viens ! » 

A ces mots, l’âme se sent plus forte, elle peut 
se laisser conduire jusqu'à la ville mystérieuse 
qu'habite le Roi des rois. Mais Adelaïde est pleine 
d'angoisse. : 

« J’ai peur que vous ne me disiez pas la vérité, 
s’écrie-t-elle. Ce chemin est si long ! » 

Les vierges reprennent : 

« Sois donc tranquille. Nous ne mentons pas ». 

Et elles recommencent à célébrer la beauté du 
fiancé. C’est un cantique nouveau qui ranime la 
fiancée. Elle court, maintenant, car elle est près 
d'atteindre la ville bénie. Toutes les portes s’ou- 
vrent devant elles. Mais quelle magnificence dans 
la demeure du Grand Dieu! La ville est si grande, 
qu'on n’en voit pas la fin! Les rues en sont d’or 
pur ; les maisons ont tant de hauteur, que leurs 
toits se perdent dans les nues. C’est le soleil qui 
forme leur toit. Au milieu de la ville, est un lit 
tout orné de velours vert..Les vierges couchent la 
fiancée sur le lit et, pendant qu’elle s’y repose, 
elle voit venir à elle son bien-aimé Seigneur. Il 
est si beau, qu'on ne pourrait essayer de le 
dépeindre, la lumière de son visage efface l'éclat 


9262 CHAPITRE XIV 


éblouissant de la ville céleste. Il dirige ses pas vers 
Adelaide et sa beauté transperce le cœur de la 
fiancée. L'amour la transporte dans un bonheur 
sans nom. Le Seigneur est suivi de tout le peuple 
du Ciel et sa divine Mére se tient à ses côtés. 
Parmi les Saints, ceux qui l'ont le mieux servi 
sont le plus près de lui. Tous ceux qui ont 
pratiqué la foi sur la terre le suivent aussi. Les 
incroyants encore sur terre le suivent comme leur 
créateur, mais de loin et ne peuvent l’apercevoir. 
S'ils voulaient se ranger dans la croyance catholi- 
que, ils seraient reçus par le Seigneur avec les fti- 
dèles. 

Jésus vient près du lit où repose Adelaïde. Il 
est magnifiquement pare. Il s’agenouille et penche 
son visage vers elle. « Et, dit la sœur, oubliant 
cette fois de parler indirectement d'elle, je levai 
les yeux et je le regardai. Il était si beau que je 
ne pouvais supporter cette beauté ; Je croyais que 
mon âme se fondait d'amour ». 

I dit : « Ma bien-aimée ! » 

« Ces mots sortirent avec une douceur infinie de sa 
bouche sacrée et attirérent ma pauvre âme pécheresse 
dans sa divinité, et je ne puis plus rien dire de cette vi- 
sion, Car Je sais seulement qu’elle commença quand on 
chanta Complies et qu’elle dura jusqu’au lendemain, après 
la messe chantée. Et quand je revins à moi, même 
en mettant toutes les forces de mon être, il m’au- 
rait été impossible de réciter un Ave Maria, tant 
mon cœur était plein d'amour. Le merveilleux visage 
que j'avais eu le bonheur de contempler, me sou- 


CHAPITRE XIV 963 


riait toujours, et, pendant plus d’un mois, il resta 
gravé dans ma pensée. 

« Ah! Seigneur! aide-moi, afin que mon âme 
puisse éternellement te louer dans lPéternelle joie, 
par les louanges sublimes que tes bien-aimés em- 
ploient pour te rendre hommage. Puissé-je ainsi te 
remercier éternellement, te remercier de la magni- 
ficence avec laquelle tu m'as traitée, moi, pauvre et 
indigne. Je veux te remercier aussi pour tout le 
bien que tu fais, tous les jours, aux moindres d’ici- 
bas dans ta miséricorde, pour tout le bien que tu 
as fait à tes élus, en chantant, dans une éternelle 
louange, ta bonté, Ô Sainte-Trinité ! » 

Maintenant, Adelaide est l’épouse du Christ et 
l’objet de l'affection du Ciel. Sa perfection s'affirme, 
ses vertus deviennent tous les Jours plus grandes 
et, en même temps, le Ciel redouble ses faveurs. 

Aux jours bénis de Noël, la Vierge Mére lui ap- 
porte elle-même son petit enfant. Elle peut le pres- 
ser sur son cœur, recevoir ses douces caresses et 
ses tendres baisers. L'enfant Jésus entoure son 
cou de ses petits bras et ce divin collier lui paraît 
si suave qu'elle souffre de longs jours après, du 
regret de ne plus le sentir. 

Elle voit la Sainte-Trinité sous différentes figures 
pleines de mystères et de beauté et Jésus la presse 
sur son cœur « comme-le sceau sur la cire ». Et, 
pendant bien des jours ensuite, elle éprouve, à 
cette place, une délicieuse brûlure. 

Comme aux plus saintes amantes du Christ, à 
Mechtilde, à Gertrude, à Catherine, Jésus lui dé- 


264 CHAPITRE XIV 


ouvre son cœur et lui permet de s’y abreuver 
d'amour. Adelaide peut souvent baiser les divines 
plaies et chacun de ses baisers lui attire le don 
d'une grâce nouvelle. L'une de ces visions est une 
admirable méditation de la Passion dans les hau- 
teurs de la plus pure spiritualité. 

Un roi ne se montre pas sans suite. Jésus, quand 
il vient visiter Adelaïde, lui amène sa Sainte Mère, 
ses élus, ses anges. D’autres fois, ces derniers 
viennent, seuls, visiter la Moniale. Nous avons vu 
Saint Pierre la confesser, Saint Dominique recevoir 
ses vœux. ËElle reçoit plusieurs fois Saint Thomas 
« le prêcheur » (Saint Thomas d’Aquin?), un autre 
Saint Pierre également de son ordre (Saint Pierre 
Martyr ?), Saint Jean l’Evangéliste, Sainte Catherine ; 
c'est tout un monde céleste qui se meut autour de 
celle qui est déjà, pour ainsi dire, une sœur du 
Ciel. 


CHAPITRE XV 


Adelaïde et ses compagnes mortes et vivantes. 


Le trait principal, typique, qui caractérise Ade- 
laide Langmann, c’est la sensibilité du cœur. C’est 
une aimante, c’est par le cœur qu’elle vit, qu’elle 
reçoit la Joie ou la souffrance. Sa sensibilité est si 
délicate que le moindre heurt la blesse, mais auss; 
combien la moindre marque d'affection la rend heureuse! 
Elle aime ses amies et ses parents avec une affec- 
tion qui n’a rien d’égoiste, toujours prête au sacri- 
fice et au dévouement. 

Outre ses nombreuses cousines, Adelaïde possède, 
au couvent, beaucoup d’amies qui reçoivent ses 
confidences, pour lesquelles elle expie et elle prie. 

Citons d’abord Christine de Kornburg (Adelaide 
écrit Kurenbourg). Peut-être était-elle parente à 
Adelaïde. Elle appartenait à une famille patricienne 
de Nüremberg, qui tirait son nom du château de 
Kornbourg, non loin de Schwabach, en Franconie. 

Christine Ebner, dans son Petit livre de la grâce, 
parle de Christine de Kornbourg comme « d’une zé- 
lée servante de Jésus-Chrit, une fidèle amie, aimant 
à aller très assidûment au chœur, et s'appliquant à 


266 CHAPITRE XV 


chanter l'office avec une grande exactitude, obser- 
vant les leçons, les silences, les rubriques avec soin. 
. & Elle avait un grand esprit de justice et elle 
eut à souffrir beaucoup de choses ; mais, de santé 
vigoureuse, elle pouvait servir Dieu avec une appli- 
cation zélée. Elle avait appris un petit art (1) et 
put si bien l’employer qu’elle réussit à achever de 
grands livres très difficiles ». 

Adelaïde affectionnait Christine de Kornbourg et 
la vénérait comme une sainte. Elle lui confiait tou- 
tes les grâces que le Seigneur lui faisait. 

« Un jour, écrit Adelaide, la sœur (elle-même), 
lui dit : « Chère Christine, parle-moi sussi de 
Notre-Seigneur et de tout ce qu’il t’a fait de bon ». 
Christine répondit : « Je ne t’en dirai rien ». Et 
quelque prière que lui fit la sœur, elle ne voulut 
rien dire. Elle en fut très affligée et pria Notre 
Seigneur de lui révéler le secret de ses faveurs à 
son amie. Le troisième jour avant Noël, comme cette 
personne était dans sa cellule, un ange lui apparut, 
les portes étant fermées, et sa beauté éclatante 
illuminait la cellule plus qu’un soleil. Le cœur de 
la sœur se trouva rempli de grâces et de douceur, 
elle se figurait avoir devant elle Notre-Seigneur 
Jésus-Christ lui-même, et voulait parler comme à 
Dieu. L'ange lui dit : « Je ne suis pas Dieu. Le 
Seigneur m'a envoyé vers toi afin de te dire les 
vertus de Christine de Kornbourg, ta compagne, 
et pour te conter les faveurs qu'il lui a faites. » 


(4) Probablement l’enluminure. 


CHAPITRE XV 967 


Et l’ange lui révéla tout ce que Dieu avait donné 
de grâces à Christine et toutes les bontés qu'il avait ré- 
pandues sur elle. Quand il eût fini, la sœur ne le vit 
plus. 

Le troisième jour après Noël, la sœur alla près 
de son amie et lui demânda de nouveau de lui 
confier ce que Dieu avait fait pour elle. Christine, 
encore, ne voulut rien dire. | 

« Eh bien, dit la sœur, puisque tu ne veux rien 
me dévoiler, je te dirai tout ». Et elle commença 
à répéter toutes les révélations de lange. Après 
qu’elle eut fini, Christine s’écria : « Maintenant, Je 
vois que tu connais ce que je n’ai confié à aucune 
créature. Par tout lamour avec lequel tu m'as 
prié, dis-moi, je t'en supplie, d’où tu connais tout 
cela ? Jamais homme, sur la terre, n’en a eu con- 
naissance ? Comment donc peux-tu le savoir ? » 

La sœur, alors, lui conta la visite de l’ange, et 
Christine, très émue, se mit à pleurer. « Ge sont 
les merveilles de Dieu, dit-elle, et il ne les cache 
pas à ses amies. Comme cet ange t'a dit exacte- 
. ment tout ce qui se passe en moi depuis dix ans, 
je ne te cacherai plus rien à l’avenir, et je te dirai 
tout jusqu’à ma mort ». 

« Cette même Christine, conclut Adelaïde, était un 
miroir éclatant de toute sainteté et le demeura Jus- 
qu'à sa mort ». 

Christine Ebner raconte ainsi la mort de cette 
fidèle amie d’Adelaïde : 

« Elle fut attaquée d’une douloureuse maladie, et, 
au milieu de ses atroces souffrances, elle restait 


268 CHAPITRE XV 


plongée dans une joie spirituelle et une jubilation 
toute surhumaine comme un homme ivre, car elle 
était vraiment enivrée du vin de Chypre (1) qu’on 
boit au pays des anges. Souvent, la nuit ou le 
jour, elle chantait délicieusement le nom de Jésus. 

» Vers ce temps, à la Noël, Notre-Dame lui ap- 
parut avec son très cher enfant, la consola douce- 
ment et lui promit qu’elle serait récompensée de 
toutes ses souffrances, à cause de la grande joie 
avec laquelle elle les supportait. Peu après, une 
lumiere divine vint lentourer. Et ce ne fut pas elle 
seule qui la vit. Les autres sœurs en portent té- 
moignage. Christine -de Kornbourg fut ravie inté- 
rieurement et vit Notre-Dame et son fils avec les 
puissances du Ciel et les trois rois qui lui offraient 
leurs présents. 

» Peu après, à notre fête patronale, après la 
Nativité de la Vierge, elle reçut Notre Seigneur à 
prime (et fut ravie en extase). Quand elle revint à 
elle, elle dit : « Si jen’étais pas si malade, je 
vous dirais toutes les merveilles que Dieu a faites 
avec moi et que J'ai vues et entendues, dont trente 
couvents pourraient parler ». Elle vit aussi venir à 


(4) Le vin de Chypre, dans le Cantique des Cantiques, 
signitie le vin de l'amour ; il a la même signification dans le 
langage mystique. Le moine de Heilsbronn dit : « Il était 
vraiment ivre du vin de Chypre qu’on boit au pays merveil- 
leux, qui est le royaume du Ciel ». (97, 1071 £). Henri de Nor- 
dlingen écrit à Marguerite Ebner. (Heumann, 391 v. 417). « Je 
désire qu’il te donne le pain vivant et le doux vin de Chy- 
pre ». Le vin de Chypre était aussi synonyme de vin excel- 
lent. 


CHAPITRE XV 269 


elle Saint Jean-Baptiste, à la messe de sa fête. Elle 
l’aimait plus que tous les autres Saints et elle le 
vit, entouré d’une grande lumière, illuminant toute 
la chambre. Il lui adressa des paroles de consola- 
tion. « Je reviendrai bientôt avec une grande joie, 
dit-il, pour te récompenser de la manière dont tu 
m'as servi ». Elle répondit : « O douleur! à dou- 
leur! Comment m'as-tu laissé si longtemps dans 
mes souffrances ? Je te les avais remises ». 

» Elle ne pouvait cacher sa joie et criait à haute 
voix son bonheur, réveillant toutes celles qui cou- 
chaient à l’infirmerie. 

» Au jour de Saint Martin, Sainte Agnès parut 
avec beaucoup de vierges dans une grande lumière 
et dit à Christine : « Femme, voici le temps qui 
vient où Dieu veut te réjouir pour tout ce que tu 
as souflert ». Elle aimait Agnès mieux que toutes 
les autres vierges ». 

Christine Ebner dit aussi que Christine de Korn- 
bourg soufirit de grandes tentations pendant quinze ans. 

Au moment de sa mort, les sœurs qui la soi- 
gnaient virent son àme qui remerciait ses membres 
d’avoir si bien servi Dieu. Notre-Seigneur Jésus- 
Christ vint avec sa Mère et toute la cour céleste ; 
Christine, à cette vue, s’écria : « (Cette fois, Sei- 
gneur, je vais m'en aller avec toi ». 

En disant ces paroles, elle partit pour la vie éter- 
nelle, sans souffrances ni agonie et ceci fut révélé 
à quelques sœurs, après sa mort (1). 


(1) Schrôder. Der nonne von. Eng. Buchl, p. 30 et 31. 


970 CHAPITRE XV 


Adelaide avait aussi une autre amie qu’elle nomme 
Elsbeth. « C'était la fille de sa cousine (1) ». Elle 
lui confiait aussi les grâces qu’elle recevait.. C’est 
ainsi qu'elle dit d’Elsbeth que, étant atteinte d’une 
grave maladie, le Vendredi-Saint elle fut guérie par- 
tiellement d’abord, puis, au matin de Pâques, Jésus 
vint, lui-même, lui rendre la sante complète. 

Adelaïde aimait Elsbeth comme sa fille. Elle 
Pavait reçue toute jeune au couvent. A dix-sept 
ans, elle était mûre pour le Ciel. Munie des 
derniers sacrements vers minuit, elle se trouva 
entourée d’une lumière éclatante. Adelaïde, qui 
veillait sa jeune amie, fut témoin de ce miracle et 
vit, dans cette lumière, Notre-Seigneur les bras 
étendus comme sur la croix. Ia sœur comprit que 
cette faveur venait en récompense de la grande 
dévotion d’Elsbeth pour la Passion du Sauveur. La 
Vierge Marie vint aussi près de la jeune malade, 
accompagnée de l’Ange Gabriel qui portait, sur la 
poitrine, les mots : « Ave Maria ». Ceci, à cause 
de l’amour qu’Elsbeth avait eu pour le mystère de 
l’Annonciation. Ce fut en cette sainte et glorieuse 
compagnie que l'âme de la jeune moniale quitta la 
terre. Elle apparaissait peu après à Adelaïde et lui 
disail | 

« Dieu est miséricordieux. Il m'a donné de grandes 
faveurs à ma mort. Si je lavais su, je n'aurais 
pas eu si peur de mourir. » 


(4) Ph. Strauch croit qu’il s’agit d’Elsbeth Mairin, de Nürem- 
berg. | 


CHAPITRE XV 971 


Christine Ebner parle aussi d’Elsbeth Mairin : 

« C'était une pure créature, dit-elle, qui n'avait 
jamais eu aucun désir du monde et demandait sans 
cesse à Notre-Seigneur de lui réserver pour l'heure 
de la mort tout le bien qu’il voulait lui faire. » 
Après avoir raconté la vision de la mourante que 
nous a relaté Adelaïde, Christine continue : 

« Après sa mort, elle apparût à une sœur (à 
Adelaïde) ; elle portait une robe verte richement 
ornée et une couronne magnifique sur la tête. Elle 
avait un collier de pierres précieuses qui lui cou- 
vrait la poitrine et brillait comme un miroir. On y 
voyait écrit tout ce qu'elle avait fait pour Notre- 
Seigneur (1) ». 

Adelaïde raconte comme suit cette vision 

.« Au jour de lAnnonciation, la veille du diman- 
che des Rameaux, après Matines, la sœur eut une 
vision spirituelle. Elle vit dix religieuses mortes à 
Engelthal, cette même année. Elles allaient deux à 
deux, selon . qu’elles avaient reçu la même récom- 
pense. Mais Elsbeth marchait seule en avant dans 
un vêtement d’une beauté indescriptible. Elle avait 
un manteau qui brillait comme de l'or tissé et 
sous le manteau une robe de velours vert brodé d'or 
plus beau que tous les velours brodés d'or de la 
terre. Ses chaussures s’ornaient de pierreries et sa tête 
d’une couronne d’une richesse merveilleuse. Autour 
de son cou et sur sa poitrine s’étallait un collier 
couvrant toute la gorge; Au milieu scintillait un 


(1) Schrôder. Der nonne von. Eng. Buchl, p. A. 
19 


979 CHAPITRE XV 


brillant entouré d'un double rang de toutes sortes de 
pierres. | 

« La sœur se demandait qui était cette vierge. 

« Je suis Elsbeth, » dit la belle apparition. 

« Ah! s'écria la sœur, dis moi, es-tu au ciel? » 

« Non », répond Elsbeth. 

Mais Adelaide comprit qu’elle voyait, en ce moment, 
l’ascension au ciel de son amie et de ses compagnes. 
Elle eût lexplication de la parure qu’elle admirait. 

Les chaussures enrichies de pierreries signitiaient 
la rapidité avec laquelle Elsbelh allait au chœur. Sa 
robe verte était la marque de son humilité. Le man- 
teau d’or montrait le zèle qu’elle avait pour 
les emplois et qu’elle y apportait malgré sa ré- 
pugnance. La couronne disait sa pureté virginale. 
La grandeur de son ordre se symbolisait par Île 
collier. Le diamant indiquait sa candeur et toutes 
les souffrances connues et inconnues qu'elle avait 
supportces. 

Du fond de son couvent, Adelaide n'oubliait pas 
sa famille. Elle cherchait de son mieux à lui être 
utile spirituellement. Une de ses cousines, jeune, 
belle, très mondaine, ayant perdu son mari, lui envoya 
demander comment elle devait désormais régler sa 
vie. La sœur pria Notre-Seigneur pendant plus d’un 
mois pour ètre éclairée. | 

« Si clle renonce au monde, dit le divin Maitre, 
et qu’elle se consacre à moi dans un couvent, je 
lui pardonnerai tous ses péchés et J'en ferai une 
sainte. Si elle ne le fait pas, je raccourcirai ses jours 
et lui imposerai une rude pénitence. » 


CHAPITRE XV 973 


Adelaide écrivit à sa cousine ce qui lui avait été 
révélé. Mais la jeune mondaine se révolta. 

« Je ne veux pas devenir une nonne! s’écria- 
t-elle. Je veux prendre un mari. Adelaide croit 
m'effrayer, mais il n’est pas vrai que Dieu retran- 
chera mes Jours ! » 

Dédaignant cet appel d’en haut, la belle veuve prit 
un riche et puissant époux. Mais dans le mois même 
où elle se remaria, elle tomba malade. 

Elle envoya chercher ses parents en leur disant : 
« Je sens bien que Je ne guérirai pas, que je dois 
mourir ! » | 

Elle mourut en effet, et tomba dans le Purgatoire. 

À la fête de la Toussaint, Adelaïde fut conduite 
en esprit dans le Purgatoire et vit sa pauvre cousine 
en de grandes souffrances. La sœur ne dit pas si elle 
pria pour la malheureuse, il faut le supposer. 

Adelaide fut ensuite menée dans un endroit où 
sont les âmes qui ont expié toutes leurs fautes, 
mais ne peuvent encore voir Dieu. Elle y rencontra 
quelques religieuses de son couvent qu'elle croyait 
depuis longtemps au Ciel, et un grand nombre 
d’autres âmes. Si quelqu'un eut dit un pater et un 
ave pour elles, elles seraient aussitôt montees au 
Ciel. Ces âmes n'avaient d’autres peines que de ne 
pas voir Dieu et cette privation leur causait de si 
cruelles souffrances qu’elles criaient toutes : « Sei- 
gneur, Dieu tout puissant ! infligez à cette sœur de 
la terre le supplice que nous souffrons puisqu'elle 
est parmi nous, afin qu'elle prie d'autant plus vo- 
lontiers pour nous! » 


974 CHAPITRE XV 


En cet instant, Adelaide éprouva une si horrible 
soif qu'elle en croyait mourir sur l'heure. Et cette 
soif n’était pas une soif corporelle, c'était un désir 
brülant de se désaltérer en Dieu, dans les joies 
du Paradis, dans la vue de la Vierge Marie. Ade- 
laide se mit à crier avec les autres âmes : « Sei- 
gneur ! aie pitié de nous! et fais que nos amis 
nous aident ! » S’adressant en esprit à ses compa- 
gnes vivantes, elles les pressait : « Chères amies, 
vous toutes auxquelles j'ai pu faire du mal, ayez 
pitié de moi et aidez-moi dans ma misère! » 

Et, dans cet état, Adelaide et toutes les âmes 
souffrantes du Purgatoire éprouvaient autant de joie 
pour un Ave Maria, que l’homme altéré qui recoit 
un verre d’eau. 

Dès que la sœur fût sortie de son extase, elle 
se mit en devoir d'aider quelques àmes qu’elle 
avait reconnues. Elle pria surtout pour deux d’entre 
elles et son zèle à soulager les âmes augmenta 
beaucoup depuis cette vision, car le souvenir des 
souffrances qu’elle y avait endurées restait vivement 
imprimé en elle. 

Adelaide parle encore d’une autre amie, compagne 
d'enfance et alliée de sa famille. C'est Geut (Ger- 
trude) Pfinzingin. Les Pfinzing étaient une famille 
patricienne de Nüremberg comme les Langmann. 
Geut était aussi proche parente de Christine Ebner; 
la sœur de Christine, qui portait également le nom de 
Geut, avait épousé Berthold Pfinzing, frère de la reli- 
gieuse d'Engelthal. 

Geut Pfinzingin, ainsi que la nomment les anciens 


CHAPITRE XV 975 


documents qui féminisaient toujours les noms de 
famille des femmes, Geut fut nommée prieure « le 
neuvième Jour après la Saint Michel, au jour du 
Saint Pape Marc ». Cette élection bouleversa la 
sœur Geut. En se laissant aller à sa contrariété 
trop vive, elle donna entrée en elle au démon qui 
la posséda. Elle se mit à faire des folies, puis per- 
dit la parole et le mouvement. Adelaïde en fut dé- 
solée. Elle était prête à tout pour ôter ce mal 
étrange à son amie. Tout le monde croyait que la 
pauvre prieure allait devenir folle. La communauté 
fut très affligée. Pour Adelaide, elle priait avec 
ferveur afin d'obtenir la délivrance de son infortu- 
née compagne. | 

Le jour de la Toussaint, elle vit le diable tour- 
mentant la prieure, la menant selon son caprice. 
Ce diable était long et grand, il tenait la prieure 
en Sa puissance, si fortement enchainée qu’on pou- 
vait désespérer de l’en délivrer jamais. 

Adelaide, voyant le diable malmener ainsi son 
amie, lui dit sévèrement : « Méchant esprit, je te 
commande, par le Dieu vivant, de la laisser tran- 
quille ». 

Le diable, furieux, agita plus violemment encore 
l'infortunée religieuse, faisant mine de vouloir lem- 
porter. Adelaide reprit avec plus de force : 

« Je te commande, au nom du Père, du Fils et 
du Saint Esprit, et par le dernier jugement, de 
laisser cette femme tranquille et de la quitter. Mé- 
chant esprit, elle a été la servante de Dieu depuis 
son enfance, de quel droit veux-tu t'en emparer ? » 


976 CHAPITRE XV 


Le démon cria : « Elle a été très meécontente de 
recevoir la charge de prieure ! » 

« Va-t-en, dit Adelaide, suis ton chemin, je te 
Pordonne au nom de Dieu! » | 

Et elle se mit à prier avec une telle ferveur, 
pour que Jésus daignât soulager son amie, que le 
Seigneur vint à elle et lui dit : « Je te la donne, 
ses souffrances sont finies et, désormais jusqu’à Sa 
mort, elle n'aura plus à craindre pareille épreuve ». 

Adelaïde courut auprès de Geut et lui demanda 
comment elle se trouvait, | 

« Je me trouve bien aujourd'hui, répondit la 
prieure. Aprés Matines, mes souffrances m'ont été 
enlevées. » 

C’était l’heure où Adelaïde priait. 

Geut remercia Dieu et sa chère sœur, les lar- 
mes plein les yeux. Et, certes, elle‘ avait raison de 
rendre grâces pour une telle délivrance. 

Les démons avaient, dans Adelaide, une infatiga- 
ble adversaire. [ls voyaient, avec fureur, la quantité 
d’âmes qu'elle leur enlevait et ces méchants esprits 
employaient tous les moyens pour se venger des 
mécomptes que la sainte moniale leur infligeait. 

Quelque temps après la conversion du chevalier 
Eberhart, les démons se précipitérent dans la cel- 
lule d’Adelaïde, une nuit, avec un tel tapage, une 
cohue si épouvantable, une fureur si violente, que 
la sœur aurait pu se croire perdue à jamais sans 
la foi qui la soutenait. Ils prirent la malheureuse, 
l’arrachèrent de son lit et la portèrent dans la ga- 
lerie supérieure de léglise. Là, ils Pentouraient en 


CHAPITRE XV 977 


poussant des cris affreux, ils se jetaient sur elle 
comme pour l’étrangler et linjuriaient de toutes 
facons. | | 

« Misérable, hurlaient-ils, tu nous as volé un 
homme qui aurait été à nous âme et corps ! Comme 
Dieu nous défend de nous venger sur toi, nous 
allons inspirer un mensonge qui parcourra le’ cou- 
vent et te fera du mal. » 

Adelaïde fit un signe de croix et dit avec force : 

« Parlez, méchants esprits! J’ai confiance en 
Dieu, il me préservera de vous et de vos artifi- 
ces ». 

La sœur tomba malade à la suite de cette appa- 
rition et les autres religieuses lui firent toutes sor- 
tes de misères et de méchancetés, voire même les 
sœurs de l’infirmerie qui devaient la soigner. On 
l’'accusait de se prétendre gravement malade alors 
qu'elle n'avait rien. | 

Un jour qu’elle était accablée de toutes sortes 
de douleurs, elle alla à l'Eglise se prosterner devant 
un crucifix aux pieds duquel elle venait prier sou- 
" vent. 

« Ah! Seigneur, soupirait-elle, qu’ai-je fait à tou- 
tes ces femmes pour qu'elles agissent si injurieu- 
sement vis-à-vis de moi ». 
= Jésus lui répondit : « Qu’avais-je fait, dis-moi, 
quand ils m'ont torturé ? Je les avais créés à mon 
image. Pense aux souffrances qu’ils me firent subir. 
Sois sans crainte ; moi-même serai ta consolation 
dans cette épreuve ». 

Dans ses révélations, Adelaide ne dit pas qu’on 


978 CHAPITRE XV 


lui aie contié aucun office, elle mentionne seulement 
l'emploi de veilleuse (1) qu’elle remplit, dit-elle, 
quelque temps. 

Comme elle était encore faible et dans un état 
maladif quand elle reçut cette charge, il lui était 
très pénible de se lever et de parcourir le couvent 
pour aller éveiller les sœurs à Matines. Une nuit 
où elle était fort accablée, Notre-Seigneur lui appa- 
rut et lui dit : « Lève-toi, je vais t'aider ». A 
l'instant, elle se sentit fortifiée et ranimée par Pa- 
mour divin, elle se leva facilement et, pendant 
qu’elle faisait le tour du couvent et de toutes les 
cellules, Jésus laccompagna partout. 

Il rayonnait de si belle lumière que la sœur en 
était éblouie et perdait la perception de ses sens. 
Elle avait la sensation d’être pénétrée de cet éclat 
divin, comme la lumière pénètre le cristal. 

Le lendemain matin, une religieuse appelée Els- 
beth Ortliebin (2), vint la trouver. C'était la sous- 
prieure. | | 

« Dis-moi donc, demanda-t-elle à Adelaïde, qui t’a 
aidé, cette nuit, à faire le tour du couvent? » | 

Adelaide ne voulait pas répondre, mais Elsbeth 
reprit : 

« Ne le nie pas, je l'ai vu! J'ai vu Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ qui marchait avec toi. Il répan- 
dait un éclat tel, une lumière si irradiante que tout 


(14) L'emploi de veilleuse consistait à surveiller les dor- 
toirs la nuit et à éveiller les sœurs. 

(2) On comptait les Ortlieb parmi les grandes familles pa- 
triciennes de Nüremberg. Cette famille s’éteignit en 1438. 


CHAPITRE XV 979 


le couvent en était illuminé. En passant devant ma 
cellule, il Péclaira plus vivement que le soleil à 
midi ». | 

Christine Ebner parle ainsi de cette Elsbeth 
Ortlieb (4). « Tout ce qu’elle faisait était marqué 
du sceau d’un esprit élevé et plein de zèle pour 
la règle. Elle avoua, avant de mourir, que, pendant 
trois ans, Notre-Seigneur lui avait révélé les choses 
futures et les mystères de l’Evangile. Elsbeth avait 
un grand amour pour la Sainte Vierge. Une année, 
pendant l’octave de l’Assomption, comme on chan- 
tait la séquence : Salve Mater Salvatoris, elle vit la 
Sainte Vierge qui semblait planer au-dessus de ceux 
qui chantaient la messe. Elle étendit sur eux son 
manteau et, quand on en vint aux paroles : Salve 
Mater yietatis et totius, une lueur toute divine en- 
veloppa la céleste apparition ». Elsbeth apprit par là que 
la Sainte Vierge avait été la créature la plus péné- 
trée de la divinité. Cette sœur eut une très belle 
mort (2). | 

Il y eut plusieurs religieuses de la famille Or- 
tlieb à Engelthal, entre autres Albaiïd qui, veuve, 
entra au couvent avec ses deux filles : Alhaid et 
Geut, et toutes trois parvinrent à une grande per- 
fection (3). 
‘| Adelaide Langmann eut aussi une révélation concer- 
nant les pélerinages. On sait le rôle immense que 
Jouérent les pèlerinages pendant tout le moyen-âge. 

(4) Schrôder. Der nonne v. Eng B p. 38. 

(2) : Id. id. _id. p. 38. 

(8) Id. id. id. p. 24. 


280 CHAPITRE XV 


Outre la dévotion, les lois ecclésiastiques et civiles 
les imposaient comme expiation et pénitence. 

Parmi les grands pèlerinages d'Allemagne, il faut 
placer au premier rang celui d’Aix-la-Chapelle. Il 
acquit un nouveau prestige pendant la longue suite 
de malheurs et de troubles amenés par la lutte de 
Louis de Bavière contre les Papes. 

En 1340, Henri Suzo quitte l’Oberland pour venir 
porter aux reliques d’Aix-la-Chapelle lexpression de 
sa tendre piété. En 1344, c’est la pieuse Brigitte 
qui amène au célèbre Dom une suite nombreuse 
d’ecclésiastiques et de laïques. 

Christine Ebner parle aussi d’une sœur d’'Engel- 
thal qui désirait ardemment aller à Aix-la-Chapelle. 

D'après ce que nous voyons dans les révélations 
d'Adelaïde, au jour de St Alexis de lan 1335, un 
pélerinage partit de Souabe vers Aix-la-Chapelle. La 
manière dont elle en parle prouve qu'il s'agissait 
d’une grande et solennelle manifestation de tout le 
pays de Nüremberg et des environs. 

Le Seigneur dit à la sœur que toutes les per- 
sonnes qui feraient ce pèlerinage avec le désir de 
gagner la grâce divine, ne seraient jamais séparées 
de Dieu, elles et leurs enfants. Ceux qui ne pour-: 
raient prendre part à ce voyage, mais qui en 
auraient un grand désir et s’uniraient aux pèlerins 
par la prière et la volonté d'y aller s'ils le pou- 
vaient, récevraient les mêmes grâces. Mêmes faveurs 
aussi pour les ecclésiastiques qui vénèrent et hono- 
rent Îles choses saintes, aussi bien Îles reliques 
qu'ils ont près d’eux, que celles qui sont au loin. 


CHAPITRE XV 281 


Tous ceux qui consacrent leurs cœurs et leurs 
désirs au culte des saintes reliques et volontiers 
soufiriraient et se fatigueraient pour pouvoir Îles 
honorer, ceux qui accompagnent les pèlerins par 
leurs prières, recevront les mêmes grâces que Îles 
pélerins. Adelaïde demanda quelles prières devaient 
être récitées pendant le pelerinage. Notre-Seigneur 
lui dit qu'il fallait d'abord ne pas négliger Îles 
prières habituelles, en outre il ordonna la récitation 
journalière de mille Ave Maria tout le temps du 
voyage, l’abstinence de viande, une sincère confes- 
sion et la communion. Entin, se garder de toute 
querelle. 

« Car, dit le divin Maître, tu sais toi-même que 
des religieux perdent tout le mérite de leurs œu- 
vres par leurs emportements. Après avoir accompli 
avec dévotion leurs exercices de piété, ils s’en vont 
et se montrent tout aussi colères et impatients. 
Qu'ils viennent à mourir, au lieu de recevoir une 
grande récompense pour leurs œuvres, il en per- 
dent la moitié par leurs défauts ». 


CHAPITRE XVI 


Marguerite Ebner. + Sa famille. — Premières souffrances. 


Quittons Engelthal que nous retrouverons plus tard, 
en disant adieu à nos saintes extatiques pour aller 
saluer une autre fille de Saint Dominique unie à 
nos amies d’Engelthal par la sainteté, laffection et 
— tout porte à le croire — la parenté. 

Au couvent de Maria Medingen vivait, à la même 
époque que Christine et Adelaïde un autre membre 
de cette puissante et noble famille Ebner, célèbre par 
tant d'illustrations. C’est Marguerite Ebner. 

La question de la parenté de Christine avec 
Marguerite Ebner a donné lieu à de grandes dis- 
cussions. On avait d’abord généralement admis que 
Christine et Marguerite étaient sœurs. Schrôder et 
_Preger en parlent comme d’une chose indubitable. (1) 
La similitude de nom et la liaison affectueuse existant 
entre les deux mystiques a été sans doute l'origine 
de cette croyance. Büddows, dans son lexicon, et 
Heumann dans son « Opuscula » affirment cette fra- 
ternitée et enfin dans un manuscrit du couvent de 
Medimgen, on lit le passage suivant : Il n’y à aucun 


(4) R. Schrüder. Der nonne von Engelthal Büchlein, p. 49 
déjà cité. Preger. Geschichte der Deutc. Myst. déjà citée. 


CHAPITRE XVI 283 


doute à reconnaître l'antiquité de cet écrit qui a 
été fait à Engelthal, un très noble couvent de l’ordre 
de Saint Dominique, non loin de Nüremberg où la 
merveilleuse Christine vivait. (Le manuscrit) fut pro- 
bablement envoyé à la bienheureuse Marguerite, sa 
propre sœur ». Gette remarque est de 1779. 

L'examen plus attentif des documents fait naître le 
doute sur la consanguinité fraternelle des deux Ebner. 

Il est vrai que les généalogies connues des Ebner 
de Nüremberg ne donnent pas tous les noms des dix 
enfants de Seifried et d’Elisabeth Kudôrferin, mais 
loin de prouver en faveur de la thèse de la 
fraternité, cette omission affirmerait, au contraire, 
que les enfants non cités dans la généalogie furent peu 
remarquables ou, plus probablement, moururent en 
has-âge. Une personnalité comme celle de Marguerite 
Ebner serait certainement mise à sa place avec 
honneur dans la généalogie. 

Le Docteur Strauch, qui fait autorité dans cette 
question, par la science avec laquelle il a étudié nos 
. mystiques d’après toutes les sources sérieuses, nie 
la proche parenté. x 

Il est certain que les parents de Marguerite habi- 
taient Donauworth et y étaient très considérés. On 
constate l'existence d’une branche de la famille 
Ebner à Donauworth dans la deuxième moitié du 
treizième siècle. Il se pourrait donc que ce fut là 
un rameau de la famille de Nüremberg et Marguerite 
pourrait être encore assez proche parente de Christine, 
pour expliquer leur liaison. 

Des Ebner sont cités comme bourgeois de Donauworth 


9284 CHAPITRE XVI 


en 1953 et 1275. Depuis ces dates on rencontre 
fréquemment leur nom dans les actes civils ou privés. 
En 1359 Hartmann Ebner et son épouse Elsbeth font 
une fondation à Maria Medingen. 

I y avait aussi une différence d’écusson entre les 
deux familles. 

« Il n'y a pour moi aucun doute, dit Strauch, 
que Margucrite Ebner appartienne à la famille de 
Donauworth, même alors que cette opinion contredit 
une tradition ancienne de plusieurs Siècles, mais non 
fondée, et basée uniquement sur la similitude de 
noms. | 

Cependant, il faut constater que si l’on ne peut 
rien decouvrir dans les archives de Nüremberg sur 
l'origine de Marguerite, on ne peut davantage rien 
trouver la concernant dans les documents de la 
famille Ebner de Donauworth, les recherches faites 
dans les archives impériales et les archives du 
Cercle n’ont eu aucun résultat. 

Preger tient Marguerite et Christine pour sœurs. 
On pourrait, avec beaucoup de vraisemblance, ad- 
mettre que les Ebner de Donauworth étaient une 
branche de la famille de Nüremberg. Il serait 
étrange que Christine et Marguerite se fussent tou- 
jours témoigné un affectueux intérêt S'il n’y 
avait pas eu un premier lien de parenté qui les 
unit (1) ». 

La différence d'armes n’est pas une objection 
irréfutable. A cette époque, ïil arrivait souvent 


(A) Dr P. Strauch. Marg. Ebner ünd. H. v. N. p. 329. 


CHAPITRE XVI 985 


qu’une branche d’une même famille adoptät un 
autre ‘écusson pour empêcher les confusions. 

Le Père Lechner penche aussi pour croire à l'ori- 
gine commune des deux familles. 

Marguerite Ebner naquit, en 1291, sous le règne 
de Rodolphe de Habsbourg. Le Père Lechner dit 
que notre future voyante avait une sœur aînée déjà 
religieuse à Medingen quand elle y entra en 1306, 
année où Clément V prit la fatale résolution de 
résider définitivement à Avignon. Le même auteur 
assure que Marguerite avait reçu une instruction aussi 
étendue que la recevaient les jeunes filles nobles 
de son temps. Elle connaissait le latin. Comme 
Christine, sa vocation religieuse se montra dès le 
berceau, et c’est par prudence que ses parents 
exigèrent qu’elle attendit l’âge de: quinze ans avant 
de lui permettre de se consacrer pour jamais à Dieu. 
Le couvent choisi par la jeune fille fut celui de 
Maria Medingen, bâti par le Comte Hartmann de 
Dellingen vers 1955. 

Marguerite est, de nos trois mystiques, celle qui 
parle le moins de sa famille et de son enfance. 
On dirait qu’elle met un soin jaloux à cacher tout 
ce qui pourrait faire connaitre ses parents et les 
prémices de sa vocation. Elle dit en passant un mot 
de son frère et ne nomme même pas la ville où 
elle est obligée de se réfugier dans la maison de 
ses parents, en suite des événements, comme nous le 
verrons plus tard. | 

Lochner, dans sa vie de Christine Ebner, dit qu’il 


286 CHAPITRE XVI 


a vu les portraits des deux mystiques, aussi dissem- 
blables par les traits que par le caractère. 

Marguerite a une physionomie douce, aimable, avec 
de grands yeux languissants élevés en haut. Christine 
a le regard sévère, plutôt sombre, les traits rigides, 
sans grâce féminine. Tout en elle montre l’ardente 
moniale à l’impitoyable ascèse, énergique en tout, 
dans sa lutte contre elle-même comme dans l’amour 
de Dieu. 

« Ces deux. images, continue Lochner, dont l’au- 
thenticité ne peut étre mise en doute, montrent les 
deux moniales dans leur jeunesse. Marguerite vers le 
milieu de ses vingt ans, Christine dans la trentaine. » 

Un autre portrait que garde encore le couvent de 
Medingen montre notre mystique ayant à côté d’elle 
la statue miraculeuse de l’enfant Dieu. Dans le fond, 
on voit le couvent, magnifique et massive construc- 
tion de proportions imposantes. C’est encore le même 
qui existe aujourd'hui, à peu de chose près. IT indi- 
que la prospérité matérielle de ces filles de Saint 
Dominique. (1) 

Si Adelaide Langmann et Christine Ebner ont eu 
à subir les épreuves pénibles de maladies diverses, 
elles ont été bien dépassées dans les degrés de la 
vie souffrante par Marguerite. Nous allons voir ici 


(4) Le monastère de Maria Medingen, comme celui d'Engelthal, 
abritait quantité de filles et de veuves appartenant aux plus 
grandes familles du pays, ces grandes familles enrichissaient 
de fondations l'asile de leurs pieuses parentes. On a des docu- 
ments aux archives de Münich prouvant la protection que la 
famille Ebner de Donauwerth accordait au couvent de Medingen. 
Il en est de même pour la famille Schepach, l’une des familles 


CHAPITRE XVI 987 


une existence extraordinaire, même pour ce milieu 
mystique où le surnaturel est, en quelque sorte, .à 
l’état normal. Les maladies subies par la moniale 
de Medingen n’ont aucune connexité avec les maux 
humains connus. On dirait que Dieu a voulu clai- 
rement montrer ici sa volonté de faire de Marguerite 
un être d’expiation, en lui imposant des souffrances 
— si l'on peut les qualifier ainsi — miraculeuses. 

Nous suivrons donc pas à pas l’autobiographie de 
notre sœur de Medingen, telle que la publiée le 
Docteur Strauch, dans le texte même où elle a été 
écrite, avec la scrupuleuse exactitude de léminent 
historien. Inutile de répéter ici les détails de notre 
avant-propos, sur le manuscrit renfermant ces révéla- 
tions. Nous avons donné assez de preuves de l’authen- 
ticité de tous les documents qui ont servi à écrire 
cet ouvrage. 

« Par le très doux nom de Notre Seigneur Jésus 
Christ, ainsi commence Marguerite, par sa très 
véritable vie, par ses paroles très aimables, 
par les saintes œuvres d'amour qu’il a opérées, par 
sa très miséricordieuse bonté, par l'ardeur qu'il à 
ressenti pour notre salut : Je veux mener à 
bonne fin cet ouvrage que je commence avec une 
grâce pleine et parfaite. 

» En comptant depuis la naissance de Notre-Sei- 
gneur treize cent et douze ans (1312), Dieu me 


ayant droit de bourgeoisie dans la même ville. Élisabeth 
Schepach, amie de Marguerite Ebner, était religieuse à Medingen. 
Ce couvent, du reste, est peu éloigné de Donauvorth. 


9288 CHAPITRE XVI 


montra sa paternelle fidélité au jour des Saints 
Vedasti et Amandi, avant le Carême, en me don- 
nant la prédiction de longs jours de maladie. L’an- 
née précédente, j'eus tout le temps un avertisse- 
ment interieur, venant de Dieu, afin que je tourne 
vers lui toute ma volonté pendant toute ma vie. Je 
ne saurais écrire comment j'ai vécu jusqu'à vingt 
ans, car je ne me connaissais pas, je ne sais que 
ceci : que Dieu me montra tout le temps sa pa- 
ternelle bonté et sa protection (1). 

» Une première maladie commença singulièrement. 
J'eus, pendant de longs jours, une douleur insup- 
portable au cœur. Je ne pouvais retrouver ma res- 
piration et l’on m'’entendait de loin haleter (2). 
Puis le mal me sauta sur les yeux et je ne pou- 
vais plus voir pendant tout ce temps. Ensuite je 
fus prise par les mains et ne pouvais plus les re- 
muer. Ainsi le mal parcourut tout mon corps, sauf 
l’ouie qui ne me manqua jamais. Et ces maux me 
durèrent pendant trois ans (1314) et je n’étais plus 
maîtresse de moi-même. Quand il me passait 
par la tête de rire et de pleurer, je riais et je 
pleurais pendant quatre jours sans cesser. 

» Mais pendant la première année (1312), je récla- 
mai la médecine des hommes. Elle me rendit de 


(1) Marguerite naquit en 1291. 

(2) Nous voyons ici la première apparition de cette mala- 
die extraordinaire qui devait prendre une forme plus spé- 
ciale encore à la fin de la vie de la bienheureuse, et procédait 
par à-coups subits, par de brusques bonds, d’un membre à 
l’autre. 


CHAPITRE XVI 9289 


plus en plus malade, surtout les jours de jeûne et 
pendant les premières semaines du Carême, alors 
mes douleurs étaient très grandes. Dans ce premier 
Carème, je ne pus prononcer un mot. On aurait 
dit qu'on m'avait lié la langue. En cette première 
maladie, j’eus de grandes douleurs intérieures et 
extérieures, Je ne pouvais me résigner entièrement à 
la volonté de Dieu et je désirai ardemment la santé. 

» [Il y avait au couvent une pieuse femme qui 
m'aimait tout particulièrement et était fort liée avec 
moi. Elle me dit que je devais me soumettre à 
Dieu et prier tant que je pouvais (1). Souffrir pen- 
dant de longs jours pour Dieu, c'était la vie la 
mieux remplie qui puisse être sur la terre (2). Je 
compris alors ce que serait cette vie. Je devais 
voir (plus tard) ceux qui paraissaient m'’aimer le 
mieux s'éloigner de moi. (Je vis) que tout me 
serait douloureux, qu'ils viendraient près de moi et 
me diraient qu'ils ne peuvent me souffrir. J’élevai 


(4) Strauch émet l’idée que cette sœur pourrait être une 
sœur corporelle de M., car elle en parle encore plus loin 
avec une affection particulière et l’appelle « ma sœur ». 

Le Père Lechner, nous l’avons vu, croit aussi que c'était 
une sœur de notre mystique. 

(2) L'homme qui soufire est semblable au Christ et plus 
ce temps de souffrance est long, plus heureuse est la vie, 
parce qu’elle aura, après la mort, sa récompense plus grande. 

Henri Suso dit : La souffrance fait d’un homme terrestre 
un homme céleste. Suso enseigne que rien n'est plus lourd 
à porter que la souffrance et rien de plus heureux que 
d’avoir souffert. Eckhart va plus loin : il dit que ce n’est pas 
d’avoir souffert qu’on est heureux, mais de soufirir. (Voy. 
Denifle. Ecrits de Suzo, La vie spirituelle. — Eckhart). 


290 CHAPITRE XVI 


mon cœur vers Dieu et je vis que lui seul était 
fidèle, qu’il ne m'abandonnerait jamais ; je me con- 
fiai entièrement à la volonté de Dieu, je consentis 
à ce qu'il ne me rende jamais la santé, pourvu 
qu’il me donnât seulement la santé de l’âme. 

» Je me tournai vers lui dans la prière afin que 
je puisse donner aux pauvres àmes tout ce qu’il 
m'était possible et surtout à celles auxquelles j'étais 
redevable, et j’eus désormais chaque jour le même 
grand désir de leur donner tout, même ma santé. 

» Pendant la seconde année, les douleurs inté- 
rieures me furent enlevées ; je les souffrais volontiers, 
j'aurais bien soufiert pour Dieu pendant tout le 
temps de ma maladie et je m'occupais à prier. 
Quand je souffrais beaucoup avant la prière, dès 
que je priais, J'allais mieux. 

» 1314. Ainsi j'entrais dans ma troisième année. 
Je ne pouvais plus marcher sans aide et tout le 
monde disait que j'étais paralytique. Une nouvelle 
maladie m'’accabla, qui dura treize semaines. Depuis 
l'heure où commence le jour Jusqu'à la nuit, je 
gisais sans forces, j'étais comme une morte, je ne 
pouvais ni manger, ni boire. 

» Puis j’eus comme un brisement de tous mes 
membres et la maladie disparut. Mais, aussitôt, je 
fus prise de grandes Ssueurs qui durérent vingt 
semaines. J'en avais une le jour et une la nuit et 
avec une telle abondance qu’on ne pourrait le 
croire. On me ramassait de l'eau sur le corps 
avec les mains, à remplir des baquets. Peu apres, 


CHAPITRE XV] 291 


mon état s’améliora, je pouvais marcher, mais 
sans persistance. | 

» 1326. Autant que je puis me le rappeler, à 
l’âge de trente ans j'avais passé plus de la moitié 
de ma vie dans mon lit avec de longs jours de 
douleurs. J'étais souvent dans les angoisses de la 
mort et je croyais que j'allais mourir. Les sœurs 
qui me soignaient le croyaient aussi, voyant mes 
veux s'éteindre et le souffle me manquer. Mais 
quand j'allai mieux, quand je pus parler, je me 
mis fidèlement à prier, je dis les prières ordi- 
naires, les. vigiles et les psaumes (1) et jy mettais 
une grande ardeur. J'étais désagréable pour tout le 
monde. Je ne pouvais souffrir personne, même ma 
sœur. Je n’écoutais volontiers aucun discours, sil 
ne venait de Dieu. J'étais vraiment extraordinaire- 
ment insupportable quand j'entendais parler auprès 
de moi et, si on me disait des paroles amicales, 
je me mettais à pleurer de toutes mes forces. 

» La contrariéte que j'éprouvais me rendait de 
nouveau malade. Je ne pouvais souffrir de lumière 
pendant ma maladie (2). Il m'arrivait parfois d’être 
toute une demi-année dans cette disposition d’es- 
prit. Souvent, quand j'étais ainsi couchée dans mon 
lit, j'avais un grand désir de souffrir encore davan- 
tage si, toutefois, cela ne m’eut empêché de vivre 
dans mon ordre. 


(4) Littéralement : Ze psautier. Entendait-elle par [à Les 
psaumes de David ou Le psautier de Marie, le chapelet ? 

(2) Ste Lidwinne de Schiedam ne pouvait également souf- 
frir le moindre rayon de lumière. 


292 CHAPITRE XVI 


» Alors je m'occupai en récitant mon pater avec 
des aspirations (1) vers l’œuvre d'amour de mon 
Jésus, cela me soulageait beaucoup et fm'aidait 
beaucoup à surmonter ma maladie. Quand je fus 
mieux et que Je pus marcher, mes prières et mon 
désir me portaient à souhaiter que ma première 
sortie de l'intirmerie fut pour la messe. Je me 
tourmentai beaucoup par la crainte de n'avoir pas 
assez aimé l’œuvre d'amour de mon Seigneur, 
d’avoir passé de longs jours de ma vie sans m'en 
être préoccupée, comme j'aurais dû le faire, et de 
n'avoir pas eu un assez grand désir de servir 
(mon Dieu). Je me représentai que Je ne m'étais 
pas donnée intérieurement à Dieu comme je l’au- 
rais dû et que je n'avais pas vécu selon sa vo- 
lonté. Concernant la sainte communion, je n'avais 
pas eu d'amour ni d’ardeur pour la recevoir, je 
m'étais mal préparée quand je devais communier. 
Je tachai de trouver des excuses dans un trop 
grand attachement aux choses de la terre. En remuant 
sans cesse toutes ces pensées, j'étais continuelle- 
ment affligée et tourmentée et je me retirai de 
tout le monde dans le couvent et au-dehors, je ne 
voulais ni parler, ni me trouver avec les autres et 
j'étais mal disposée pour tous. Je n’allai pas 12) 
vers l’ami de Dieu, car il me semblait que per- 


(4) On trouvera souvent le pater mentionné dans les révé- 
lations de Marguerite. C'était une paraphrase du pater avec 
des aspirations à chaque demande. 

(2) Nous voyons ici apparaître Ia première évocation d'un 
« ami de Dieu » dont nous aurons à parler plus tard. 


CHAPITRE XVI 293 


sonne ne pouvait m'aider, sinon Dieu seul, et Jje 
n'avais pas grande peine à prendre la discipline et 
à faire d’autres macérations, car Dieu me les rem- 
plaçait par mes grandes maladies. Je ne pouvais 
pas, pendant toute l’année, Jeûner le vendredi ni 
les autres jours de précepte, et cela me faisait 
une peine amère. Quand le Carême approchait, 
J'éprouvai une grande tristesse, car j'étais forcée 
de manger par ordre de mes supérieurs. Ma sœur 
était souvent afiligée de ce que je craignai qu’elle 
ne le demandât (1). Je tachai, de mon mieux, de re- 
pousser toutes les pensées qui me tourmentaient et 
qui pouvaient me distraire pendant mes prières 
et mes contemplations. Je pris tout ce que je de- 
vais en boire, en manger, en sommeil. Mais il 
m'était impossible de dormir sans souci, la nuit, 
quand je commençais mon pater (en pensant) aux 
œuvres d'amour de Notre-Seigneur. 

J'avais grand désir de prier pour les âmes et 
celles-ci m’envoyaient des consolations fréquentes 
et me révélaient des choses que j'étais heureuse 
de savoir (soit me concernant) soit au sujet des 
âmes. 

Ainsi, la première période maladive de Margue- 


Strauch ne pense pas que Marguerite connut Henri de Nor- 
dlingen avant 1332. Mais il se pourrait cependant que. déjà, 
elle fut, vers 1326, en rapport de correspondance avec lui. 

(4) C'est-à-dire que Marguerite supposait que sa sœur allait 
insister auprès des supérieurs pour obtenir qu’on comman- 
dât à la malade de manger de la viande, puisqu'elle était 
accablée et faible. 


994 CHAPITRE XVI 


rite avait duré de 1312 à 1327 environ, soit quinze 
ans de cruelles tortures. 

Si sa santé lui permit de reprendre une partie 
de ses exercices religieux, ce ne fut que par inter- 
mittence et d’une façon précaire. Marguerite était 
une de ces âmes choisies par Dieu pour continuer, 
sur la terre, l’expiation commencée sur la croix 
par le Rédempteur. | 


CHAPITRE. XVII 


Louis de Bavière et l'opinion publique. — Affection 
de Marguerite pour l'Emperear. 


Une question se pose ici : Que pensaient les âmes 
croyantes, de cet Empereur Louis toujours en révolte 
contre la Papauté ? Le désarroi des esprits est 
curieux à constater. Les uns, comme : Christine, 
reconnaissaient franchement les crimes du Bavarois, 
d’autres, comme Marguerite, montrent une ardente 
sympathie pour lexcommunié. Qu’était donc vrai- 
ment ce Louis que les uns traitent de félon et de men- 
teur, d’autres d’imbécile, d’autres encore de sympa- 
thique et malheureux Prince. Les historiens de la 
Papauté, surtout ceux de langue française, Teissier, 
Rhorbacher, Verlaque et d’autres, nous représentent 
Louis comme un homme fourbe par nature, sans 
parole, ni fidélité, cupide et orgueilleux, lâche et 
faible tout à la fois. À lire sans: parti pris la vie 
de cet Empereur, c’est bien l’idée qu’on se fait de 
cet adversaire éternel du Saint Siège. Ce n’est pas 
ainsi cependant que le jugent beaucoup d'auteurs 
allemands, même ceux dont les tendances sont 
catholiques. Preger dit que « Louis était un Prince 


296 CHAPITRE XVII 


actif, poussé vers les entreprises hardies, assez 
idéal pour admettre le surnaturel (1), doué de 
cette ténacité souple, nécessaire à un souverain 
dans ces temps où les tendances diverses mettaient 
sans cesse le trouble dans l’empire, où le plus bru- 
tal égoïsme brisait à chaque instant les contrats de 
fidélité. » 

Les premiers actes de Louis avaient empêché le Pape 
Jean XXII de le reconnaître comme empereur légitime. 
Dés lors que ce prince n’avait pas reçu cette confirma- 
tion indispensable, ou plutôt n'avait pas voulu la rece- 
voir, le Pape ne pouvait, sans abandonner les 
droits du Saint Siège, oublier ce premier point d’où 
allaient surgir toutes les causes de la dispute qui 
devait suivre. | 

C'est là que les juristes et les subtils théolo- 
giens impériaux avaient beau jeu : Le Pape n'avait 
pas le droit d’élire ou de déplacer lEmpereur, 
puisqu'il reconnaissait que les électeurs devaient 
l'élire pour qu’il eut réellement le pouvoir impérial ; 
donc, l'Empereur n’était pas coupable en refusant 
d'accéder à une exigence sans fondement. De là à 
prétendre que rexcommunication n'était pas valable, 
puisqu'elle n'avait pas de motif, rien de plus plau- 
sible. De là aussi la thèse protestante, schismatique 
du Defensor Pacis. De là le pouvoir temporel placé 
au-dessus du pouvoir spirituel. Tel est le fond de 
toute la querelle. 
© (4) Preger ici dit presqu’une naïveté, le rationalisme et le scep- 


ticisme religieux étaient inconnus à cette époque. 
(2) Preger. Die Kirchenpol. Kampf, etc. 


CHAPITRE XVII 997 


Il était facile alors de représenter au peuple alle- 
mand l'Empereur Louis comme une victime de la 
haine et de l’irascibilité d’un Pape français. 

L'adresse avec laquelle le Bavarois gardait l’ap- 
parence d’un graud désir de se soumettre, lui don- 
nait toujours le beau rôle vis-à-vis de gens qui ne 
pouvaient pas juger impartialement, par ignorance 
ou par tendance. 

Le voyage à Rome, Pantipape élu, Jean XXII 
condamné à mort, tout cela était loin et oublié 
un instant de folie qu’on ne connut en Allemagne 
qu'imparfaitement, par les seuls récits des  impé- 
riaux. Encore, plaignit-on l'Empereur d’être aban- 
donné par Pierre de Corbara, on l’admira de se 
montrer héroïque au point, après tant d'épreuves, 
d'envoyer à Avignon une £mbassade de soumis- 
Sion. 

Deux choses contribuaient à faire naître ce sin- 
gulier état d'esprit : D’abord, Louis avait de bon- 
nes mœurs, Chose assez rare en ce temps où tout 
potentat se croyait au-dessus des lois ; il se mon- 
trait religieux, pratiquant, pieux, favorisait les cou- 
vents, multipliait les bonnes œuvres avec une 
grande générosité. Ensuite, il vivait entouré de 
prêtres et de moines et ces moines étaient eux-mé- 
mes pleins de vertus apparentes. Michel de Céséne, 
Occam, Bonagratia, affectaient de pratiquer la rè- 
gle de St François avec une austérité rigide. Les 
autres prêtres de son entourage étaient aussi irré- 
prochables dans leur conduite publique. Rien donc 
ne pouvait choquer la religion simple du peuple et 


998 CHAPITRE XVII 


même la bienveillance charitable des habitants des 
couvents. Le prestige ne manquait donc pas à 
. Louis. 

L'historien Ritzler (1) fait remarquer que le fai- 
ble esprit, le caractère sans consistance de l’Empe- 
reur ne fut pas un obstacle à la hardiesse de son 
attitude vis-à-vis de l'Eglise et à la protection in- 
solente qu’il accorda à tous les renégats. « Mais, 
ajoute-t-il, en considérant Louis de plus près, on 
trouve, dans la faiblesse et l'inconsistance même de 
l'Empereur, lexplication de ce fait : ce n’est plus 
lui qui agit, d’autres le font agir ». Malgré ce que 
certains historiens peuvent dire à encontre de 
cette opinion, Ritzler semble avoir raison. Les 
doctrines flatteuses pour sa vanité et son orgueil, 
machiavéliques et subtiles pour apaiser sa cons- 
cience, étaient trop avantageuses pour que le Bava- 
rois ne se laissèt pas aveuglément conduire par les 
auteurs de ces perfides arguments. 

Ritzier conclut ainsi son jugement : 

« Parlant beaucoup, étourdi et sans mesure après 
le succès, abattu et faible dans l’insuccès jusqu’à 
complète inertie, ce Prince a représenté l’empire 
allemand à l’époque troublée de son existence Mais 
Pabsence d’énergie et de caractère n’ôte pas tou- 
jours à l’homme sa séduction personnelle et Louis 
paraît avoir possédé ce grand avantage. Plus d’une 
fois, grâce au charme de ses manières, de sa pa- 
role, de ses qualités mondaines, il réussit à rame- 


_ (4) Die litterariche Widersacher des Päpste zür xeit Lud- 
wig des Baïers. Rilzler. 


« 


CHAPITRE XVII 999 


ner à lui des partisans fatigués de sa conduite 
politique. Dans les assemblées publiques, dans les 
diètes, il avait cette qualité maîtresse, de savoir 
gagner les cœurs et d'amener à lui les esprits. » 
On comprend que beaucoup de prêtres et de 
religieux se soient laissé entrainer par ce charme 
qui se doublait pour eux de patriotisme, pour quel- 
ques-uns d'intérêt. Beaucoup d’évêques furent d’ar- 
dents partisans du Bavarois, notamment ceux d’Augs- 
bourg et d’Eichstett, évêques de Medingen et 
d’Engelthal. Les prélats électeurs et surtout lar- 
chevêque de Mayence, Henri de Virnebourg, étaient : 
pour Louis. Dans les évêchés du camp opposé, 
comme à Passau et à Freising, entre autres, le 
clergé se révoltait contre les évêques qu’on accur- 
sait d’être vendus à la France. Beaucoup de pré- 
lats et de membres du haut clergé firent écrire et 
répandre les dissertations subtiles de Marsilius et 
de ses compagnons contre la validité de interdit, 
et combien ne demandaient que ce léger encoura- 
gement pour faire taire leur conscience hésitante ? 
Marguerite Ebner, d’une famille dévouée à l’Em- 
pereur, sous le gouvernement d’un évêque ardent 
ami de Louis, mal instruite des événements au 
fond de son couvent, pour bien juger la situation, a 
pu prendre le parti du Bavarois avec d'autant plus 
de feu qu'elle le croyait malheureux. Comment au- 
rait-elle pu juger autrement? Si lun des hommes 
qu'elle vénérait le plus, Henri de Nordlingen, avait 
quitté l’empire plutôt que de célébrer, ne voyait- 


300 CHAPITRE XVII 


© © ——  ————— 2 — —— ——  ———————…—— — ———— 


elle pas le docte et pieux Ülrich Niblung, abbé de 
Kaisheim obeir sans hésiter, à Louis ? » 

Nous recommençons à laisser parler Marguerite : 

« J’avais grande pitié d’un homme, car il était 
en de grandes souffrances et je priai beaucoup 
pour lui. Dieu .t les âmes me révélèrent à son 
endroit ce qu’il adviendrait de ses travaux. Je vis 
ce même homme en rêve; Notre-Seigneur le pre- 
nait dans ses bras et lui disait qu’il ne labandon- 
nerait jamais, ni ici, ni là. En ce même temps, il 
me fut dit aussi par mes chères âmes que cet 
homme n'aurait pas vécu aussi longtemps sans mes 
prieres. Et les âmes me dirent que ce même homme 
reviendrait heureusement de Lombardie. (4) Et au 
temps où il était devant Burgau, il me fut parlé 
de lui dans un rêve et je vis dans une lumière le 
verset : Adorabunt eum omnes reges, omnes reges 
servient ei. Je tiens tout ceci comme me venant de 
Dieu même, car j'ai eu des grâces singulières chaque 
fois qu’il s'agissait de lui. (2) 

» Chaque année au jour des morts, je me réjouissais 


(1) Louis de Bavière partit pour sa criminelle campagne 
d'Italie en 1327 et dès les premiers jours de 1328 intronisa 
l’antipape. On sait que son retour en Allemagne fût une 
véritable déroute. 

(2) Marguerite doit ici avoir interverti les dates, car Louis 
de Bavière assiégea Burgau en 1325, et presque trois ans avant 
sa fugue en Italie, Burgau fut délivré par l’Archiduc Léopold 
d'Autriche et Louis dut se relirer. Il alla se réfugier à Lauingen. 
Les bourgeois d’Augsbourg l’avaient aidé à assiéger Burgau. 
Strauch, M. E. et H. de N., p. 289. 

Marguerite se regardait comme obligée en quelque sorte de 
prier pour Louis et d'obtenir son salut. 


CHAPITRE XVII 301 


(de prier pour les âmes) et j'en avais beaucoup de 
consolations. 

» Ces âmes envoyèrent vers moi l’âme d’une sœur 
de notre couvent qui me remercia du bien que je 
leur procurais (ou de ce que je faisais pour elles 
près de Dieu). Je lui demandai si, par mes prières, 
j'avais aidé une âme à aller à Dieu. Elle me répondit 
que javais aidé beaucoup d’âmes. Elle me donna 
aussi de grandes consolations par la bonté de Dieu ; 
elle m'a dit que ma vie lui plaisait et surtout qu’il 
en aimait la grande humilité. Elle m’a dit tout ce 
que Dieu avait fait en elle par sa bonté et surtout 
dans ses dernières épreuves. Beaucoup d’âmes venaient 
me trouver, que je ne connaissais pas, elles me 
faisaient connaître leurs vies et me demandaient de 
prier pour elles. 

» En ce même temps, tout le pays était grande- 
ment éprouvé et notre couvent surtout, à cause 
des grands troubles (4). Nous priions beaucoup 
dans notre angoisse. Il me semblait que tout le 
couvent était plein de pauvres gens qui me di. 
saient : « Vous devez prier pour tous ceux que la 
justice de Dieu tient prisonniers et que cependant, 
par amour, il délivrerait volontiers. » Ce sont tou- 
tes les âmes des fidèles. Je leur promis mille vi- 
giles afin qu’elles m’aident à conserver la santé de 


(1) IL est probable que le retour précipité de Louis, au 
lever du siège de Burgau, vers Lauingen et Ulm, amena, 
autour de Medingen, beaucoup de troupes et on sait ce 
qu'était la sauvagerie des armées à cette époque. 


302 CHAPITRE XVII 


l'âme et du corps (1). Je les commençai (les vigi- 
les). Mais à cause de linsécurité du pays et du 
grand danger du couvent, je dus quitter le monas- 
tère et retourner chez ma mère. Je repris la réci- 
tation de mes vigiles. J'avais avec moi une sœur 
converse (2) qui était fâchée de me voir réciter des 
vigiles sans interruption, elle entrait en colère et 
me disait que cela me faisait du mal. Mais elle vit 
un jour que toute la maison était pleine de pauvres 
ames qui lui dirent : « Si tu ne veux rien nous 
donner, tu dois admettre que d’autres nous don- 
nent. » 

» À dater de ce jour elle me laissa prier et réciter 
en toute liberté. J'étais encore plus désagréable dans 
le monde qu’au couvent et cela fàcha ma mère et 
mes frères et sœurs. Je ne recevai volontiers aucune 
visite et je ne parlai que contre mon gré. Tout le 
temps que je fus dans le monde, je ne sais si j'ai 
jamais dit un mot pendant les repas ni avec ma 
sœur converse, ni avec personne. Îl est vrai que 
J'étais encore malade et que je ne pouvais marcher. 
C'est ainsi que je restai dans le monde. Et quand 
je revins de nouveau au couvent je pris la résolution 
de vivre à Flavenir selon la volonté de Dieu. Il 


(1) L'idée de tant de soldats morts dans une guerre dont 
elle était pour ainsi dire spectatrice, redoublait le zèle de 
Marguerite pour prier en faveur des âmes. 

(2) Marguerite dut probablement relourner chez ses parents 
en 1325 et on lui donna une sœur converse pour la soigner. 
On ne parle pas ici de la propre sœur de Marguerite. Peut- 
être n’avait-on renvoyé du couvent que les infirmes et les 
jeunes sœurs. 


CHAPITRE XVII 303 


m'aida miséricordieusement dans les nombreux jours 
de maladie qu'il m'avait lui-même préparés. 

« Il fut un temps où l’on passa près de nous 
avec les saints joyaux de l’Empire (1). J'eus grande 
envie de les voir. Mais je crus entendre la voix 
de Dieu qui me disait : « C'est une mesquine 
curiosité. Va devant mon tabernacle, dans le chœur, 
tu y trouveras mon saint-corps aussi vrai qu’il est 
dans le ciel et partout ». A dater de ce jour, j'y 
allais toujours avec la plus grande ardeur et Dieu 
me donnait la grâce de prier beaucoup avec des 
consolations et une joie ineffables. Quand j'arrivais 
près du tabernacle, toutes choses disparaissaient pour 
moi, elles me semblaient sans valeur. J'étais, en ce 
temps, si malade, qu’on devait me conduire au 
chœur avant la messe. Je baisais le tabernacle avec 
grande foi et ardeur et demandais qu’il (Jésus) 
me donne la force nécessaire. Je recevais alors la 
force qui me permettait d'entendre la messe. Je 
reçus souvent directement en moi la grâce du Sei- 


(4) I s’agit ici des insignes de l’Empire. En 1325, ces joyaux 
furent remis à Louis de Bavière par l’Archiduc}Léopold d'Autriche. 
lls furent conduits à Nüremberg, ville impérale qui en avait 
la garde. Louis s’en para publiquement à Augsbourg la même 
année et permit de les exposer pour que le peuple put les 
contempler. : 

Ce fut seulement en 1424 que Nüremberg fut chargée oflicielle- 
ment de garder ces trésors. Jusque-là, l'empereur les conservait 
le plus souvent près de lui. Dans les années 1395, 1326 et 1330, 
Louis se trouva souvent dans le voisinage de Medingen, et 
même en octobre 1330, il prit officiellement le couvent de 
Medingen sous sa protection. C’est donc probablement vers 
cette année que Marguerite eut les visions précitées. 


21 


304 CHAPITRE XVII 


gneur, Car Je ne pouvais communier à cause de 
la simplicité et de la méchanceté de ma vie. Je 
recevais aussi beaucoup de joie et de consolation 
dans mes prières et surtout pendant mon paler. 
Quelquefois je ne pouvais pas dormir de vive 
joie à la pensée de la prière que je ferais le ma- 
tin et je ne demandais rien autre à Dieu qu’une 
pauvre simple vie. Quand Jj'entendais «. l’ami de 
Dieu » me dire que le Seigneur me faisait de gran- 
des grâces, je ne désirais pas que personne sut les 
grâces et les faveurs que Dieu me faisait. 

» J'étais un jour devant le tabernacle et la com- 
munauté devait communier. Mon cœur devint si grand 
que Je ne pouvais comprendre ce phénomène. Quand 
je reçus N. S., il me donna de nombreuses grà- 
ces. J’eprouvais aussi des affections (1). Je pensais 
qu'aucune religieuse n'avait eu autant de grâces 
que moi et je le croyais vraiment. Je recevais cette 
tendre félicité tous les jours ou d’un jour à lau- 
tre. Parfois pendant mon sommeil ou au chœur 
avec la communauté et dans cette grâce il me 
semblait que dans ma petitesse je possédais le 
ciel sur la terre (2). Beaucoup de choses de ma 
vie me furent montrées pendant mon sommeil, 
et je peux les admettre (les révélations) comme 
vraies, comme si je les avais reçues réellement. 


() Le manuscrit porte « härtigkeit » qui voudrait dire : 
dureté littéralement, mais la mauvaise orthographe du temps 
semble permettre qu'on traduise le mot härtigkeit par Her- 
zigkeit (tendresse), ce qui rend la phrase compréhensible. 

(2) Henri Suzo dit aussi : Seigneur, être près de toi, c’est 
avoir le ciel sur la terre. (Denifle). 


CHAPITRE XVII 303 


Je dois ici remarquer que lorsque N. S. se mon- 
trait aimable et bon dans mon Sommeil, il m'arri- 
vait quelque chose de salutaire corporellement. Cela 
m'afiligeait et me tourmentait parce qu’il me sem- 
blait que je ne donnais pas toute ma volonté à 
Dieu (1) et que je ne vivais pas en lui en pensées, 
en paroles, en œuvres et en tout renoncement. 

» Je me préoccupais sans cesse de ces craintes et 
J'en étais accablée comme de tous les péchés des 
hommes. Mais si je pensais que je ne devais pas me 
juger moi-même, je rentrais de suite dans une paix 
au-dessus de tout ce que Dieu a créé. 

» S'il m'arrivait d'entendre qu'on se fâchait contre 
nos servantes et qu’on leur disait : Vous n'êtes pas 
dignes de nous servir, J'en éprouvais une grande 
tristesse, je pleurais et je pensais que cependant Dieu 
ne m'avait Jamais repoussée de son service et ne 
m'avait jamais dit que je n'étais pas digne de le 
servir. Je ne pouvais souffrir qu’on frappât le bétail 
et quand j'apprenais qu'on le battai je pleurais encore 
en pensant que Dieu ne m'avait jamais frappée pour 
mes fautes. Ainsi j’éprouvais une grande compassion 
pour tout le monde et une véritable pitié pour les 
hommes que je voyais souffrir. de quelque douleur 
que ce fût. Avec l’aide de Dieu, j'ai pu me garder 
de jamais faire de la peine à quelqu'un et d’être 
dure pour mon prochain et je ne me laissai afliger 


(4) Cette phrase est très obseure. On peut, ce semble, l’in- 
terpréter ainsi : Marguerite avait peur de ne pas servir Dieu 
avec assez de désintéressement en recevant des faveurs sen- 
sibles avec les faveurs spirituelles. 


306 CHAPITRE XVII 


par personne. Ün jour que j'étais malade et couchée, 
toute la communauté croyait avec moi que j'allai 
mourir. Une voix me dit: «Tu ne mourras pas; 
beaucoup de sœurs mourront avant toi » et cette voix 
me nomma celles qui sont mortes depuis et continua : 
«Tu vas être malheureuse sur cette terre. » (C'était 
vrai car ma sœur et moi fûmes abandonnées de nos 
parents et de la communauté et laissées sans secours 
et sans consolations pendant quelques années.) « Mais, 
dit la voix, si tu meurs, tu iras de suite au ciel. » 
Je demandai qui était celui qui me disait tout cela. La 
voix dit : «Je suis Ananias, Azarias, Misahel. » J'avais 
une sœur (1) que Dieu m'avait donnée pour ma 
consolation, pour m'aimer et pour mon âme et elle 
agissait envers moi avec une grande fidélité. Elle me 
servait avec Joie et une divine sollicitude toute 
l’année, et me soulageait en beaucoup de choses qui: 
auraient pu m'affliger. Et si, à cause de ma maladie, 
je trouvai quelque chose de mauvais dans son ser- 
vice, elle me priait de l’excuser. Il arriva, par la 
volonté de Dieu que cette sœur fut très malade. 
Nous étions toutes deux bien misérables. J’éprouvai 
un très grand chagrin pour ma pauvre garde-malade 
et toutes les nuits je ne pouvais dormir tant j'étais 
triste. J'aurais bien voulu prendre tout son mal et 
même être malade comme je létais, jusqu’à ma mort. 


(4) La sœur dont il est parlé ici était une sœur converse 
attachée à servir Marguerite pendant ses nombreuses maladies. 
La sœur dont on parle plus haut est sans doute la sœur aînée 
de Marguerite. Il y eût probablement une sorte de cabale 
ourdie contre les deux sœurs. 


CHAPITRE XVII 307 


Nous fûmes toutes deux dans cet état de souffrance 
depuis l’Assomption de Notre-Dame jusqu’à la fête 
de Saint-Mathias de l’année suivante, où cette sœur 
mourût. À la fête de Noël, entre ces deux dates, 
Dieu m'avait fait une grande grâce intérieure et 
extérieure. Extérieure, car je reçus la santé, ce qui 
était merveilleux (1) ; intérieure, en me donnant une 
profonde connaissance qui me faisait envisager les 
choses comme Dieu les envisageait. 

« Vers ce même temps je recus, dans mon sommeil, 
les instructions sur la manière dont je devais recevoir 
Notre-Seigneur. En buvant au calice (2) je goûtai une 
grande suavité que je gardai pendant trois jours. En 
m'agenouillant devant l'autel, un jour après Complies, 
je connus, au milieu de beaucoup de grâces, que 
j'allais avoir à souffrir, mais que Dieu m'aiderait : Je 
reçus cet avis avec beaucoup de tremblement et 
ma crainte plût (à Jésus). Il me donna sa grâce en 
toutes les choses qu’il accomplissait en moi. Peu 
de temps après, l’état de ma sœur s’aggrava et Je 
vis qu'elle allait mourir. Je savais qu’elle mourrait 
et volontiers je me serais offerte à mourir à sa place. 
Elle me pria d'aller dire mon pater afin que ma 
douleur soit moindre. Je la Jaissai seule avec une 
grande tristesse. Je dis mon pater en priant pour elle 
et pour moi, de mon mieux, et en la recommandant 
aux œuvres d'amour de mon Jésus. Je revins ensuite 
près d’elle et tout le jour où elle vécut encore je 


(1) C'est-à-dire la santé pour la fête, ou pour quelques jours, 
puisqu’elle fût malade ensuite jusqu’à la Saint-Mathias. 
(2) On communiait encore sous les deux espèces. 


308 CHAPITRE XVII 


fus plongée dans la plus amère douleur. Parfois Dieu 
permettait que je fusse moins accablée. Je fus près 
d'elle jusqu’à son dernier soupir. Alors j'allai dans 
le chœur et récitai quelques psaumes, puis je me 
couchai pour me reposer et quand je fus couchée, 
mon cœur fût transpercé : d’une grande lumière 
accompagnée de beaucoup de grâces et de Joies et 
du désir de souffrir pour Dieu. Je me levai et allai 
dans le chœur, pleine de bonheur et je récitai un 
psaume et quand je la vis (la sœur) couchée dans 
son cercueil, je fus saisie d’un grand désir de souffrir 
qui dura jusqu’à prime. Alors mes souffrances habi- 
tuelles me revinrent. Je pris la résolution, puisque 
mon amie était morte, de désirer être toujours plus 
souftrante. En ce qui regardait le nécessaire, je mé 
promis de ne plus jamais rien exiger et de recevoir 
volontiers ce qu'on me donnerait comme étant 
commandé par Dieu, Je me promis de n'être plus 
mauvaise envers personne, d'accepter la nourriture 
qui me serait nécessaire sans murmurer et je puis 
dire en toute vérité que, depuis ce jour, j'ai agi 
ainsi. (4) Mais ce qui me donna le plus à souffrir 
fût cette nourriture, car je craignais tout le temps de 
manger trop, plus qu’il ne m'était nécessaire, je ne 
pouvais pas bien estimer si Je ne dépassai pas la 
mesure. Notre-Seigneur me donna d’étranges douleurs 
à cause de mon amie et je pleurai beaucoup. Si je 


(4) 11 arriva à peu près la même chose à la sœur Elsbet 
Heimbourg à Sainte Catherine, à Diessenhove et à Marguerite, 
fille du roi de Hongrie. Greith cite ces exemples dans son 
livre : Die deutsche Mystik, p. 352 et 357. 


CHAPITRE XVII 309 


voulais prier pour elle, je ne pouvais le faire sans 
grand tremblement. J'étais plongée dans un deuil 
profond et je ne voulais voir personne, ceux même 
qui m'étaient les plus chers, je ne pouvais les voir. 
J'en vins au point de croire que je ne pourrai vivre 
sans ma sœur, ni même penser. Mais Dieu me 
donna de grandes gràces intérieures ec extérieures | 
qui me soulagèrent. Il me donna particulièrement la 
grâce de ne ressentir jamais dimpatience dans mes 
souffrances, ce qui est une grâce plus grande que 
je ne puis le dire. Jamais je ne pensai : Seigneur, . 
pourquoi as-tu fait cela? Car si ‘je ne croyais pas 
souffrir une douleur humaine, je savais que c’était 
un don de Dieu qu’il m'avait préparé lui-même. 

» Ma chère sœur me fut fidèle à la vie et à la 
mort. Je recevais d'elle de grandes consolations 
pendant mon sommeil. Elle me dit un jour 
« Pourquoi agis-tu si mal avec moi? Si tu pouvais 
être près de moi la où je suis maintenant, tu 
viendrais volontiers. C’est lorsque je vivais que tu 
aurais -eu le droit de me plaindre ». 

» Une autre fois, je lui demandai : « Que peut 
Notre Seigneur ? » Elle me répondit : « Tout ce 
que peut le plus puissant seigneur du ciel et de la 
terre ». Je demandai encore : « Pouvez-vous bien 
vous figurer le Seigneur ? » Elle répondit avec 
grande joie et ardeur : « Oui, très bien ». Je vis 
qu'elle voulait faire entendre que je ne pouvais, 
dans le temps, comprendre ces choses. Je deman- 
dai cependant : « Comment agit notre chère Dame 
comme Mère de Miséricorde ? » Elle me répondit : 


310 CHAPITRE XVII 


ES 


« Regarde au-dessus de toi ». Je vis le ciel ouvert 
et elle me montra un siège près de Dieu qui m'’é- 
tait préparé et personne n'était assis dessus. Je l’in- 
terrogeai aussi sur l’humanité de N. S. Elle répon- 
dit : « Quand la Sainte Trinité s’illumine elle-même, 
on voit, en elle, un homme resplendissant ». Et 
comme elle me disait cela, je reçus une si grande 
force et une telle grâce que je lui dis : « Si tu 
me dis encore un mot, mon âme ne pourra rester 
dans mon corps! » Très peu de temps après sa 
mort, elle m'avait dit elle-même qu'elle était au 
ciel. 

» Je Ia vis encore un jour avec l'apparence 
d’une claire forme et elle me dit : « Dieu veut 
être lui-même à ta mort avec ses saints et jy serai 
aussi ». J’eus, de ces paroles, une consolation inex- 
primable (1). Malgré cela, je n'étais pas consolée 
de la mort de mon amie, car j'avais eu en elle 
tout ce que je pouvais souhaiter : la paix, l’humi- 
lité, l'amour et une parfaite vérité. 

» Lorsque nous vivions ensemble, nous étions dans 
une paix parfaite et une union étroite, nous ne 
nous préoccupions d'aucune chose de ce qui se 
passait dans le couvent. C’est pourquoi je cherche, 
quand je dois sortir, à fuir tout ce qui est ter- 
restre. : 

» Il arriva, dans la première année (après la mort 


(4) Hedwige de Laufenberg et Marguerite de Brisach, 
religieuses du couvent d'Underlinden, célèbre par sa floraison 
de mystiques des 13e et 14e siècles, eurent aussi l’assurance 
que Dieu serait présent à leur mort, 


CHAPITRE XVII 311 


de la sœur) que les supérieurs vinrent et on voulut 
nommer une prieure qui avait toujours été contre 
moi. C'était dans la nuit d’un vendredi et j'avais 
été sur sa tombe (11, puis au chœur. Je ressentis 
une grande suavité, cette odeur exquise me péné- 
trait tout entière jusqu’au cœur et dans tous les 
membres. Le nom de Jésus me fut donné avec 
tant de force que je n'étais plus capable de rien. 
Il me scmblait que j'étais vraiment près de lui. 
J'étais plongée dans un tel ravissement que je ne 
pouvais remuer. | 

» Il vint (près de moi) une sainte sœur appelée 
Adelaïde ; ce fut elle que Dieu me donna (comme 
amie après la mort de celle que je pleurais). Elle 
venait prier. J’allai vers elle et je lui fis signe que 
je ne pouvais parler, lui demandant, par gestes, si 
elle ne remarquait pas ces parfums. 

.» Elle ne put me comprendre. Je fus effrayee et 
je vis bien qu’elle ne remarquait pas cette senteur 
divine. Je la quittai et ne la revis plus avant le jour 
où je recommençai à parler. 

» Je respirai ce parfum dans le chœur pendant trois 
jours et, désormais, tout ce qui arrivait au couvent 
me paraissait sans intérêt, comme s’il se fut agi de 
choses se passant au bout du monde. 

» Je continuai d’être très triste à cause de ma 
sœur. | 


(4) La tombe de la sœur. 


CHAPITRE XVIII. 


C2 


L'ami spirituel. — Henri de Nordlingen — Premiers rapports 
avec Medingen. 


Si les femmes, à l’époque qui fait l’objet de 
cette étude, pratiquaient la mystique comme une 
chose simple et naturelle, les hommes la discu- 
taient davantage et cherchaient, pour ainsi dire à 
la coditier, à en faire une science complète. 

Autour des couvents si nombreux où les Mar- 
guerite, les Christine, les Mechtilde, les Luitgarde, 
vivaient dans une sublime alternative de souffrances 
et de visions, nous voyons tout un monde de 
savants moines, de prêtres picux, de dévôts laï- 
ques, étudier avec enthousiasme, discuter et prati- 
quer aussi la science de l’amour de Dieu. C’est 
un élan vraiment extraordinaire, qui doit nous don- 
ner une haute idée de lélévation des intelligences 
dans des siècles que, volontiers, on considère 
comme encore barbares. 

Le groupe le plus compact de ces mystiques fut 
celui des « amis de Dieu » qui, des pays du Rhin 
où se trouvait son centre, rayonnait dans toute 
l'Europe chrétienne, depuis Ruysbroeck « l’admira- 


_ 


CHAPITRE XVII 313 


ble », jusqu’à lItalien Venturini. Les chefs de ce 
_ groupe, à la suite de maître Eckhart, étaient Île 

grand Tauler, le suave Henri Suzo, Petrange Rull- 
mann Merswin et ce mystérieux « ami de Dieu » 
de l’Oberland, qu’on croit être Nicolas de Bâle et 
qui eut une influence si extraordinaire sur Tauler. 

Nombre. d’autres mystiques ont laissé des écrits 
où ils se dérobaient sous le voile de lanonyme. 
Parmi ces hommes qui faisaient de létude de 
la Mystique le but de leur vie, Fun des plus 
typiques, Si nous osons nous exprimer ainsi, est 
certainement le prêtre Henri de Nordlingen, figure 
attachante et curieuse, reflétant bien l’état d'âme de 
son epoque. [Il n’a pas écrit comme Tauler, mais il 
a cultivé avec lui la science mystique, il l’a prêchée 
sans se lasser, il la encouragée et propagée, et 
surtout il l’a pratiquée. 

C'est un des directeurs les plus influents, les plus 
actifs, de cette singulière société des « Amis de Dieu » 
qui compte ses membres dans toutes les situations 
sociales : dans les couvents, dans le clergé, dans 
les palais ou les chaumières. Le centre de cette 
association est Bâle, mais les « Amis de Dieu » gardent 
entre eux des relations suivies, ils s’écrivent sans 
cesse, et de Bâle, de Souabe, de Belgique ou d'Italie, 
les missives se croisent, portant, avec des détails 
personnels, l’annonce de présents, l'envoi de livres, 
des questions ou des réponses sur un point de 
mystique, des encouragements ou des exhortations. 

Henri de Nordlingen est l’ami spirituel de Christine 
et de Marguerite Ebner, mais il a pour Marguerite, 


314 CHAPITRE XVIII 


ce semble, une affection plus profonde, plus in- 
time. C’est bien l’homme doux et tendre, d’une 
piété expressive, capable de prendre l'influence la 
plus complète sur les femmes qu’il doit diriger. Il 
se rapproche par le caractère et le genre de piété, 
d'Henri Suzo plutôt que de Tauler : aussi est-il le 
centre d’un groupe nombreux où dominent les femmes. 

On ne connaît rien de son origine et c’est à 
Marguerite Ebner qu’on doit le peu qu’on sait d’une 
existence qui fût cependant célèbre en son temps. 

Sans les lettres charmantes, naïves et si profon- 
des qu’il écrivait à la grande mystique, nous n'’au- 
rions rien su de cette amitié toute spirituelle. 

Elle est si fidèle, si confiante, si vive, qu’elle doit 
être placée avec ces nobles exemples d'amitié chré- 
tienne des Jérôme et des Paule, des François et 
des Claire d'Assise, des Francois de Sales et Jeanne 
de Chantal. 

Henri de Nordiingen est un conducteur d’àmes 
plutôt qu’un savant écrivain. Il prêche et il con- 
fesse et les auditeurs comme les pénitents ne lui 
manquent pas. Il en est quelquefois accablé. 

On le voit pour la première fois à Nordlingen, 
où il vit avec sa mère et dirige une petite asso- 
ciation de femmes pieuses. Il est l’ami intime du 
prieur de Kaisheim, plus tard abbé du même mo- 
nastere, et on le voit en rapports fréquents avec 
les moines. La cure de Fessenheim, dépendante de 
Kaisheim, étant vacante, l’abbé veut la donner à 
Son ami, mais les comtes d’Ottinger, qui sont en 
Contestation au sujet de cette cure avec l’abbaye, 


CHAPITRE XVIII 315 


élèvent des difficultés (1). C’est dans ce temps que 
paraît l’édit de Louis de Bavière, ordonnant à tous les 
prêtres de continuer à célébrer la messe publiquement, 
sous peine de prison. Henri de Nordlingen n'hésite 
pas et quitte sa patrie malgré toute la tristesse 
qu'il ressent d’un exil si lointain et de la séparation 
d'avec des amis. Deux comtesses de Graisbach, qui 
partent pour la Suisse, le prennent avec elles et 
Henri arrive à Constance d’abord, parce qu'il croit 
ce pays obéissant au Pape. Mais il se trouve que 
le Conseil de la ville vient de donner au clergé un 
mois pour reprendre l'office public ou quitter la ville. 

Henri doit repartir et errer encore, mais non 
comme un inconnu, car tout le pays du Rhin est 
plein « d'amis de Dieu » et lui aussi appartient à 
l'association mystique. Il trouve déjà une consœur 
à Aargaü dans la reine de Hongrie, Agnès, qui, 
depuis son veuvage, s’est retirée au couvent de 
Kônigsfelden ; mais c’est à Bâle qu’il va vivre dans 
le centre actif de la piété mystique. On l’y recevra 
avec Joie. Sans doute, il y venait avec une grande 
réputation d’orateur et de confesseur car, à peine 
arrivé, le voit-on être le point de mire de tout le 
monde pienx du pays. Il doit prêcher, il confesse 
des journées entières, chacun désire s’entretenir 
avec lui. C'est alors que se forme ce cercle d'amis 
où son âme tendre, presque féminine, se console de 
l'exil, se fortifie dans ses fréquents découragements, 
car Henri de Nordilingen paraît avoir eu un tempé- 


(1) Les comtes d’Ottinger avaient donné, au siècle précé- 
dent, beaucoup de terres à l’abbaye de Kaisheim. 


316 CHAPITRE XVIII 


rament nerveux et impressionnable, facile à enthou- 
siasmer et à abattre. 

Le cercle des amis de lPexilé est nombreux : il 
y à d’abord la noble et tidèle Ofim Frickin qui, 
plutôt que de se séparer d'Henri, a quitté la Souabe 
et vient s'installer à Bäle avec la mère de son ami. 
C'est elle qui, Souvent, viendra en aide pécuniaire- 
ment au pauvre prêtre que l'exil a dépouillé. Ofim 
est veuve et ses trois tilles sont religieuses au couvent 
de Zimniern. Viennent ensuite Anna et Elisabeth, 
Comtesses de Graisbach, ses compagnes de voyage, 
une Duchesse qui habite le château de Neuhofen, 
Marguerite « à l’anneau d’or » qui traduit pour Henri 
les révélations de Mechtilde de Magdebourg, puis la 
Dame de Falkenstein et d’autres qui ne sont désignées 
que par leurs prénoms : Anna, Adelaïde, la chère 
Chützlin. D’autres correspondent de loin avec Henri; 
nous voyons la Dame de Wildenrode, Elsbeth 
Hochstetten, cousine de Marguerite, Elisabeth Sche- 
pach, l’amie de Tauler, puis des religieuses des 
couvents de Klause, de Hôhenwart. Les hommes 
ne manquent pas non plus autour de l'exilé, il y a 
d'abord Tauler dont l'amitié lui sera fidèle. Henri 
Suzo et l’austère bourgeois de Strasbourg, Rullman 
Merswin ; il y a les moines cisterciens de Lützel, 
le prêtre Henri de Rumerschein, le sire Henri de 
Rheinfelden, le chevalier de Pfaffenheim, le chevalier 
de Landsberg. Tout ce monde vit dans un afec- 
tueux échange de pensées, de correspondances, de 
visites et surtout de réunions mystiques, où Henri de 
Nordlingen parle avec autant d’ardeur que d’érudition. 


CHAPITRE XVII 317 


Mais de loin comme de près, Henri n'oublie pas 
celle qui est à la fois son amie, sa fille spirituelle 
et aussi sa directrice. Il a, dans Marguerite, une foi 
entière, il professe pour elle la plus tendre et la 
plus respectueuse admiration dont seule, la religion 
catholique, peut offrir les exemples consolants. 

C'est dans les révélations de Marguerite que nous 
trouvons les commencements de cette sainte amitié. 
Ce füt le 29 octobre 1332 qu'Henri de Nordiingen 
paraît être venu pour la première fois au couvent 
de Medingen. Sa reputation avait dû l’y préceéder, de 
même qu'il devait connaître Marguerite par le récit 
des merveilles de sa vie. Elle avait alors 41 ans. 
Peut-être déjà le prêtre mystique s’était-il recom- 
mandé à ses prières. Marguerite ne paraît pas, tout 
d’abord, être entraînée vers cet homme qui venait 
à elle, qui sait? par une vaine curiosité ? 

« Au jour de Saint Maurice, écrit-elle, Dieu envoya 
son véritable ami au couvent (1). Les sœurs me 


(4) À cette époque Henri vivait encore à Nordlingen avec 
sa mère, dirigeant le groupe de femmes pieuses où brillait 
la noble Ofim (Eufemia) Frickin, Irmel Balldoltin d’Eringen 
et la dame de Wildenroden. Il était aussi en rapports fré- 
quents avec les cisterciens de Keisheim, les cisterciennes de 
Zimmers, d’Ober et Miderschonenfeld, les bénédictines d’Ho- 
herwart, etc. On connaît, d’après les révélations de Marguerite, 
huit séjours de Henri à Medingen. Le 4er eut lieu le 29 
octobre 1332 — le 2e, le 31 octobre 1834 — Ile 3e, un mardi 
après les cendres de l’an 1335 — le 4e, le 135 avril 1335 — 
le 3e, du 1e novembre 1341 au 4 novembre suivant, — le 6e 
vers le 9 octobre 1344 — le 7e, du 16 au 26 juillet 1347 — 
le dernier, le 11 octobre 1397. {Voy. Strauss M. E. et H. de N. 
Introduction). 


318 CHAPITRE XVIII 


prièrent d'aller près de lui. Je n’y allais pas volon- 
tiers car je n'avais pas encore beaucoup de forces 
pour marcher. Mais quand je fus auprès de lui ce 
fût avec plaisir que j’entendis ses saintes instruc- 
tions. Je ne parlais cependant pas volontiers avec 
lui, ni avec personne et je commençais par lui dire 
que je n'avais pas un grand amour pour Dieu 
comme on aurait pu le croire par mes paroles, et 
qu'il me semblait qu’il trouverait une autre personne 
qui aurait plus d'amour et de zèle. Je parlais ainsi 
en toute franchise, me reconnaissant une créature 
indigne des grâces et des dons de Dieu. Alors ce 
véritable serviteur de Dieu, préparé pour moi par 
la grâce divine me dit: « Donnez moi votre sœur ? 
« — Il ajouta — » que me fait un corps sans 
âme ! » Alors je reçus la grâce de comprendre ses 
paroles car la mort de ma sœur me semblait plus 
douloureuse que jamais. (1) 

C'est à dater de cette visite que commence la 
correspondance si originale des deux mystiques, 
où se mêlent les sublimes élans de deux âmes 
assoiffées de l’amour divin, aux détails charmants 
et naïfs des mœurs simples de cette époque. 
Nous retrouverons, au cours de ces révélations 
Henri de Nordlingen. Sous peine de trop en boule- 


(14) Marguerite était encore sous l'impression très vive de 
la mort de cette sœur qu’elle aimait tant. Tout de suite Henri 
voit dans cette douleur une faiblesse d'âme, il veut l'en 
arracher en donnant à la sœur désolée, l’occasion d’un acte 
héroïque de renoncement. 


CHAPITRE XVIII 319 


verser le texte, nous devons poursuivre le récit de 
a pieuse moniale. 

» Peu après, pendant la messe de la -Charideleur, 
c'était l’année (l’anniversaire) de ma sœur, il me 
vint des douleurs intolérables dans la tête et dans 
les dents, et ce mal fut tel que pendant six semaines 
je ne pus incliner ma tête. Chaque jour, j'aurais 
voulu mourir. J'étais bien misérable et Je n'avais 
personne qui voulût me soigner pour Dieu. (4) La 
nuit surtout je n'avais personne car elles n’aimaient 
pas d’être troublees dans leur repos. Je me disais 
que j'étais dans la première prison où Notre-Seigneur 
fût enfermé (quand il fut ramené du jardin des 
Oliviers.) 

» Mais Dieu, dans sa bonté me préserva de conce- 
voir de la mauvaise humeur ni de l’impatience à cause 
de mon état misérable et de mes souftrances. Ce qu’on 
me faisait je lacceptais comme une bonté, ce que 
lon ne me faisait pas, je le souffrais volontiers 
pour Dieu. Je passai presque tout le carême dans 
de grandes douleurs. Et lorsque vint la fête de 
Pâques je me trouvai guérie et je pus suivre la 
communauté au chœur et ailleurs. Et je le faisais 
avec joie et goût. Et Je pensai que je devais à ma 
sœur de pouvoir ainsi louer Dieu par elle. Je reçus 
aussi d’abondantes gràces intérieures et extérieures. 
C'est ainsi que si j'avais quelque chose qui m'afili- 


(4) C'est à dire : personne ne voulait la soigner par charité 
chrétienne ou par affection personnelle. Elle avait sans doute 
une garde malade, mais ne trouvait pas auprès d’elle l’affec- 
Lueux intérêt que la sœur morte lui témoignait 


22 


320 < CHAPITRE XVIII 


weait, lorsque j'allais au chœur adorer Notre Seigneur 
devant l'autel, ce chagrin m'était enlevé, j’éprouvais 
le soulagement de quelqu'un à qui on enlève un 
oros fardeau qu’il porte. Je me chagrinais également 
trés fort de ce que notre communauté ne vivait pas 
comme if leût fallu pour les choses spirituelles et 
temporelles. Si je voyais que les unes agissaient 
contre la vérité, contre la paix ou lamour, que 
d’autres se réjouissaient du malheur du prochain, 
et autres choses semblables, J'en éprouvais une pro- 
fonde douleur, à ce point que je partai d’auprès 
d'elles en pleurant. Je pensai que Dieu m'éprouvait 
ainsi pour que je reconnaisse que je n’avais jamais 
vécu jusqu'ici dans sa paix, sa vérité et son amour. 

» En ce même temps j'eus une vision pendant 
mon sommeil. J'étais à une fenêtre et le vent du 
sud m'arrivait avec une extrème violence. Cette 
même tempête fit couler les eaux de tous côtés. 
Sur la terre il y avait une multitude de tas qui 
étaient les péchés des hommes. Les eaux vinrent 
couler au milieu de ces tas et elles étaient si 
violentes que c'était merveille qu'ils ne soient pas 
tous renversés. Mais beaucoup restèrent entiers. Ceux 
qui étaient dans la vallée s’effondrèrent et sous eux 
parût une belle herbe verte. Je compris intérieure- 
ment que ceux qui étaient dans la vallée signifiaient 
les humbles. Je vis alors une bienheureuse sœur de 
notre couvent qui est prés de Dieu et elle me dit : 
« Vois comme ton Seigneur est grand et puissant. » (1) 


(1) L’allégorie est facile à comprendre. Les péchés des 
humbles représentés par les petits tas renversés dans la 


CHAPITRE XVI 391 


» 1333. Pendant l'Avent, comme J'étais la nuit 
dans mon lit, Je ressentis une frayeur si excessive 
que je ne savais plus que faire. Par le secours de 
Dieu, je n'’endormis dans la grâce et quand je 
m'eveillai après la nuit, j'étais encore plongée dans 
la mème gràce. Mais je ne puis exprimer ce qui se 
passa tout ce temps en moi. Mon Seigneur Jesus- 
Christ le sait bien. Je me levai et je reçus encore 
après beaucoup de grâces. 

» Dans le même temps pendant mon sommeil il 
me fût envoyé un très digne messager. Il venait de 
la part d’un grand seigneur m'apporter une grande 
lettre d’où pendait quatre sceaux d’or. Il me fût 
assuré que’ je pouvais les donner à qui je voulais 
sur la terre et au purgatoire. Je demandai que la 
communauté eût la même faveur. Il me fût répondu : 
Veulent-elles agir en vraie humilité, en paix parfaite, 
en sincère vérité ? Toute la communauté était réunie 
et dit dans son erreur : Nous ne pourrions jamais ! 
Et je m'éveillai. J'avais reçu de grandes grâces qui 
durèrent tout le temps de lAvent et après la Noël. 

» Depuis la mort de mon amie j'avais pris l’ha- 
bitude de garder le silence (1) depuis la nuit du 


vallée, sont effacés et disparaissent sous les eaux de la péni- 
tence. 

(1) La privation de parler est souvent pratiquée dans les 
couvents, comme mortitication. Greith (D. Mys Ileb ) cite une 
sœur d’Unterlinden, Catherina Ortolf qui observait le silence 
si complètement qu'elle ne parlait que juste ce qu’il fallait 
pour suivre la régle. Suzo parle de «vertu utile qui s’appelle 
silence ». Chez les Clarisses de Wittichen beaucoup de sœurs 
se taisaient pendant des années entières. 


3929 CHAPITRE XVII 


jeudi jusqu’au dimanche, pendant tout l'Avent et 
depuis le jour où on cesse l’Alleluia jusqu’à Pâques. (4) 
Ce silence me paraissait très bon, J'éprouvais une 
grande paix quand je me taisais, et En trouvais toutes 
sortes de grâces. 

Pendant un carême (1334) j'eus un désir très 
violent de servir Dieu, j'étais saisie avec force par 
Ia pensée des œuvres d'amour de mon Seigneur 
Jésus-Christ et aurais désiré voir sur mon corps les 
marques de la croix. Et je le désire encore ; si les 
douleurs de mon Dieu étaient imprimées sur moi je 
serais plus unie à lui. J'avais un grand désir d’en- 
tendre parler des œuvres et des marques de l’amour 
de Jésus et je pensais que cela me toucherait beau- 
coup intérieurement. , 

» Huit jours avant Pâques, mon Seigneur me 
donna une grande dureté de cœur qui ne me 
quittait pas. Quand j'entendais parler des douleurs 
de mon Jésus et qu'on lisait les quatre passions, je 
les écoutais avec une grande sécheresse et cela me 
rendait indiciblement malheureuse. 

» Je pensai : Plus jamais je ne serai heureuse ! 
Je quittai très vite le chœur et je me rendis dans 
ma cellule espérant que cela irait mieux, mais c'était 
la même chose. Je crus alors que cela irait mieux 
lorsque je recevrais Notre Seigneur le jour des 
rameaux. Cela arriva. Mais le jour de Pâques je 


(1) Depuis le soir avant le dimanche de la septuagésime 
jusqu'au Samedi Saint, l’Alleluia cesse dans l'office divin Au 
moyen-àâge toute fêle était interdite pendant ce temps de 
deuil et de pénitence. 


CHAPITRE XVIII 393 


fus plus mal disposée encore et je me disais qu’au 
cune créature sur la terre n’éprouvait moins de Joie 
de cette fête que moi. Il me semblait que je devais 
m'abaisser en dessous de tous les hommes ; car per- 
sonne n'avait plus mal employé ce saint temps. (1) 
Lorsque je reçus Notre Seigneur, quand jallai à 
l'autel, tous (ces tourments,; me furent enlevés avec 
une suavité débordante. J’allai ensuite à table, mais 
je ne pus manger, et j'avais une telle joie, j'étais 
comblée de tant: de grâces que je ne pouvais plus 
prier. Je me tis une croix et Je la baisai de toutes 
mes forces, je la pressai sur mon cœur autant que 
je le pouvais. Et je fis cela si souvent qu'il me 
paraissait impossible de me séparer de la croix sans 
mourir. La suavité et les grâces qui me penétraient 
le cœur et tous les membres venant à me manquer, 
je croyais ne plus pouvoir vivre. Lorsque je quittais 
ma cellule, je prenais un crucitix avee moi. Je 
possédais aussi un petit livre avec une image repreé- 
sentant Jésus crucifié. Je le posais tout ouvert sur 
ma poitrine, sous mon vêtement et, tout en marchant, 
en travaillant, en faisant ma tàche quotidienne, Je 
pressais cette image avec une Joie très forte. Avant 
de me livrer au sommeil, Je prenais Pimage de mon 
livre et je la mettais sous ma tête. Je portais mon 
Seigneur sur ma gorge et Je le pressais sur mon 


(4) Suzo et Tauler recommandent comme exercice de per- 
feetion de s’humilier devant Dieu et toutes les créatures (Bricfe 
ed. Preger 1867,49) Denifle (Boga XXXHH) eîite aussi Thomas 
d'Aquin. (Ütrum subtiti teneantur suis superioribus in omnibus 


obedire), 


3924 CHAPITRE XVHI 


cœur. Chaque fois que je le pouvais, je prenais une 
grande croix et je la mettais contre ma poitrine 
jusqu'à ce que Je m’endormis avec de grandes grâces. 
Nous avions un grand crucitix dans le chœur. J'avais 
un immense désir de lembrasser et de le presser 
contre moi, mais il était trop grand ct trop haut. 
Je n'avais contié ce désir à personne, sinon à une 
sœur. Elle ne voulut pas m'aider parce qu'elle crai- 
gnait que ce ne fut trop fort pour ma faiblesse. 
Mais mon Seigneur est doux et bon, et ne peut se 
refuser à un désir (sincère). Ce que je ne pouvais 
obtenir étant éveillée, il me le donna miséricor- 
dieusement dans mon sommeil. Il me semblait que 
J'étais devant ce crucitix (1) avec ce même désir de 
l’approcher qui me consumait et voici que mon Sei- 
gneur Jésus-Christ se pencha de la croix vers moi 
et me laissa baiser son cœur ouvert et m’abreuver 
du sang qui en sortait, et J'éprouvai alors une suavité 
qui me dura longtemps. Quand (après) je récitais mon 
pater, je sentais cette suavité qui me remplissait et 
mon pater augmentait mon ardeur. Mais je ne puis 
faire les Jongues prières que je faisais avant. J'avais 
un grand désir de recevoir le baiser de mon Sei- 
_gneur Saint Bernard (2) et qu'il m’entoure avec 
tendresse de son bras et qu’i me presse contre 
son cœur. Ce désir fut accompli une nuit, Dieu 
| ut) La chronique d'Anna van Münzingen du couvent d’Ade- 
Ihausen mentionne ainsi un christ en croix qui se pencha 
vers Geri Küchlin, l'une des religieuses. 

(2 C'est-à-dire la paraphrase de Saint-Bernard sur le can- 


tique des eantiques, parlant de l’embrassement de l'âme avec 
Dieu. (Sermo VII De amore ardenti que anima diligit deum). 


CHAPITRE XVHI 32 


voulût bien le permettre. Je lui dis : « Je ne veux 
rien que tes douleurs! Et JjJ’eus le sentiment (de 
cette étreinte) si fortement imprimé en moi que je 
la gardai en veillant et en dormant. 

» En ces mêmes fêtes de Pâques (1334) mon Sei- 
gneur Saint-Jean me fût intérieurement très cher. (1) 
Le jour où on lisait l'Evangile : Maria Stabat ad 
monumentum, je vis pendant la nuit mon très aimable 
Seigneur Jésus-Christ et son bien-aimé disciple 
Saint-Jean. Et il voulait à l'Evangile, recevoir la 
bénédiction de Notre Seigneur. Il planait çà et là 
dans le chœur avec Notre Seigneur et tous deux 
s’arrêtèrent devant moi. Je sentis mon cœur si grand 
que Je ne puis lexprimer. J’eus alors plus fort 
que jamais le désir de suivre tous les jours de plus 
en plus la croix de Notre Seigneur et je pensai 
«Je ne puis plus supporter la vie! » Et je souhaitai 
revoir un homme auquel j'ai été confiée et duquel 
j'ai, depuis, reçu de grandes consolations. (2) 

» Ce que j'acquis dès lors, c’est la grâce de me 
reconnaître indigne des faveurs de Notre Seigneur 
et le sentiment de ne pas y répondre dignement. 
Tout ceci dura jusqu’en été. 

» J'eus en ce temps des sentiments intérieurs si 
pleins d'amour que je craignais de les voir dispa- 
raître. On vint me dire que mon frère était là. J’en 

(4) Saint-Jean fût toujours très vénéré dans l’ordre domi- 
nicain. Le monastère d’Unterlinden lui était particuliérement 
dédié. Adelaide Langmann se le voit donné comme fiancé 
par le Seigneur et se plaint de cette substitution, puisque 


Jésus lui-même s'était déclaré son époux. 
(2) 11 s’agit ici d'Henri de Nordlingen. 


396 CHAPITRE XVIII 


eprouvai de la douleur car j'étais tellement plongée 
dans la joie divine et dans l'admiration de ce qui 
se passait en moi que J'étais contrariée d’être trou- 
bléee de cette contemplation. J'avais eu auparavant 
l'habitude de dire de longues prières et surtout de 
réciter beaucoup de psaumes. Je cessai cela, car je 
ne pouvais plus faire de longues prières ni réciter 
de psaumes. La grande bonté de Notre Seigneur 
Jésus-Christ perfectionnait l’oraison en moi, par son 
humanité 

» Notre Seigneur m'avait donné une sainte sœur, 
femme très vertueuse, après la mort de mon amie. 
Elle s'appelait Adelaide. (1) Elle me consolait en 
toutes choses qui me concernaient. La volonté de Dieu 
me l’enleva. J’eus alors autant de tristesse que pour 
la mort de mon amie, car Je n'avais personne auprès 
de qui je pouvais aller et contier ce qui me préoc- 
cupait. Elle gémissait dans de grandes douleurs et 
tremblements, elle était très malade. Je couchai une 
nuit près d'elle et je me sentis saisie d’une telle 
frayeur que je ne savais que faire. Je dis à Notre 
Seigneur : « Ah! cher Seigneur, que fais-tu de moi, 
tu ne veux me donner personne et tu ne m'enlèves 
pas mes frayeurs? » Et à l'instant toute frayeur me 
fût enlevée avec une grande grâce et je n’eus plus 
peur à cause de la sœur. Mais ee gémit jusqu’au 
soir de la Toussaint. 


(1) I est difficile de savoir s’il s'agit ici de la sœur Ade- 
laide dont Marguerite a déjà parlé. On ne peut affirmer que 
Marguerite ait toujours suivi rigoureusement, dans son récit 
l'ordre des dates. 


CHAPITRE XVIII 397 


» Je puis dire en vérité que Dieu m'envoya son 
saint ange dans la lumière vraie. (1) Et quand on 
me dit qu'il était venu, Jj'allai au chœur toute trem- 
plante. 

» J’allai ensuite auprès de Ini, mais Je n’y alla 
pas volontiers à cause de mes inquiétudes pour 
Adelaïde. Quand j'arrivai pres de lui, une grâce 
immense m'éclaira et Je ressentis de ses paroles 
une joie intérieure et une grande suavité, et Je pus 
aussitôt parler avec lui et lui dire tout ce que je 
souhaitai lui dire, me concernant. Dieu est si bon 
qu'il ne repousse pas une prière sincère. Dieu 
permit qu’il (H. de N.) me pria de rester avec lui 
pendant les vépres. J’en fus très heureuse, car j'étais 
persuadée qu'il m'avait été envoyé du ciel par Dieu. 
Quand je le quittai le soir, la grâce de Dieu n'etait 
si présente, un si grand désir de parler avec lui me 
pressait, que je fus vivement poussée de prier jusqu’à 
ce qu'il fit Jour et que Je put le revoir. Dans ces 
instants je reçus des grâces immenses par la bonté 
généreuse de Dieu. C'était une joie du cœur, toute 
intérieure, qui dura tout le temps (de sa visite) et 
n’empécha de ressentir aucune tristesse, et en même 
temps une légèreté du corps que je ne puis expri- 
mer, Je ne sentais plus mon corps et je croyais à 
chaque instant que j'allais m’envoler. Mon très vrai 
et bien aimable Jésus-Christ le sait bien. Pendant ce 
temps, également, je n’eus aucun désir de manger, 
si longues que fussent mes prières. J'ai aussi 

(4) Il s’agit d'Henri de Nordlingen. Sa visite se fit le 31 
octobre 1334, il demeura un jour ou deux à M. 


398 CHAPITRE XVII 


remarqué que j'eus la grâce de ne pas ressentir le 
désir de manger quand j'avais à parler de choses de 
Dieu, désir que j'avais auparavant, si petit que fût 
mon appétit. Je trouvais insupportable tout aliment qui 
ne füt pas la simple cuisine du couvent. Et si je 
voyais des choses qui auraient pu donner quelques 
satisfactions à mon corps, je me réjouissais de devoir 
les rejeter pour FPamour de mon bien-aimé. 

» Au jour de tous les saints (1) le fidèle ami de 
Notre Seigneur devait venir. Pendant ce temps, 
jusqu’à son départ je vécus dans une véritable joie. 
Je ne me plaignai ni ne pleurai plus, car il me 
semblait que Dieu m'avait pourvu d’un maître très 
puissant. Je demandai à ma sœur ce que la coin- 
munaute disait de la grande joie avec laquelle j'avais 
quitté mon cher ami. Cette sœur répondit : « La 
communauté juge toujours bien tes actions. » Cette 
grande Joie dura jusqu'a la Noël. Je fus, pendant 
ces fêtes, toujours plongée dans une suprême suavité 
avec beaucoup de grâces qui m'inondaient de plus 
en plus. | 

» En ces mêmes fêtes, ma sœur (lamie morte) 
vint une nuit et m'apporta une tête qui était toute 
blanche ; elle me dit : « Ton écrivain Saint-Jean 
l’'Evangéliste t'envoie ceci. » Je regus ce présent 
avec une grande joie et quand je m’éveillai, je 
reçus avec de grandes grâces l'avis que c'était (la 
tête ?) de mon Seigneur Saint-Jean. 


(1) Le lendemain de Parrivée d'H. de N. 1 s’agit de la 
même visite. Mais Marguerite manque souvent de clarté dans 
son récit. 


CHAPITRE XVI 399 


» De même, je priais un jour après Matines, il n°v 
avait personne dans le chœur et j'avais peur selon 
mon habitude et Je regardais derrière moi. (1) Je 
vis quelqu'un en vêtement blanc. Je fus très heu- 
reuse. Je voulus alors savoir vraiment qui c'était. 
Il était là et je reçus de si grandes grâces que 
toute frayeur disparût. Pendant longtemps après, 
chaque fois que Je regardais cette place, je recevais 
des grâces singulières. Ma noble vérité Jésus-Christ 
le sait bien; dans sa bonté il rendit mon corps si. 
spirituel que je ne le sentais plus, Je ne savais 
plus si j'avais un corps, en même temps la grâce 
m'inondait intérieurement de ses plus douces suavités. 
J'eus alors le désir très violent de ne plus rien 
faire que ce qui était de pur amour de Dieu et je 
priai beaucoup notre Dame, qu’elle m'’aidât auprès 
du Seigneur pour qu’il exauce ma prière. Et j'avais 
un si grand désir d’être exaucée qu'il me semblait 
que j'aurais volontiers donné ma vie pour qu'elle 
soit acceptée par Dieu. Il arriva que, après Matines, 
pendant mon pater, jJ’eus ce désir encore plus vio- 
lemment. Par la bonté de Dieu, il me fût intérieu- 
rement répondu qu'il voulait m'élever, afin que 
toutes les contrées sachent (les grâces que Dieu 
me faisaient). (2) Je m'effrayai grandement, car 


(1) On se souviendra que chez les Dominicains, comme dans 
tous les ordres, à cette époque, les matines se disaient à mi- 
nuit. Marguerite qui avait l'habitude de réciter son pater après 
cet office, restait souvent alors seule dans l'Eglise. 

. (2) Dieu veut, à l'encontre du désir de sa servante, que 
sa gloire éclate et que ses œuvres soient connues de tout 
l'Univers. Christine Ebner a la même révélation et, comme 


330 CHAPITRE XVII 


J'aurais bien désiré que les grèces de Dieu fussent 
secrètes et connues seulement du vrai ami de Dieu. 
Je vis dans mon sommeil ce que Dieu voulait 
opérer avec lui dans sa bonté, le Seigneur exigea 
de moi que je lui donne ma confiance. Je dis — 
« Je le ferai volontiers si c’est la gloire de Dieu. » 
Le Seigneur répondit qu’il ne Pentendait pas autre- 
ment, car je l'avais toujours trouvé dans la vérité 
et j'avais constaté en lui une vie innocente. Je 
puis dire que toujours il a été donné aux hommes 
pour les consoler divinement et je souhaitai que 
Dieu lui donnûât des lumieres intérieures pour que 
sa vie humaine ne fût pas si troublée. Ma bienheu- 
reuse amie qui est près de Dien vint à moi et me 
dit : « Ne te tourmentes pas à cause de lui, car 
il n'y à pas un homme sur la terre dont la vie 
ressemble davantage à celle des douze apôtres. (1) 


Marseucrite, s'effraie de cette célébrité que son humilité re- 
pousse, Voiei une révélation faite à Christine sur ce sujet qui 
ne se trouve pas dans Lochner : « Comme on lisait l’épitre de 
la vigile, au chant a. a, a, Notre Seigneur dit : Tu peux dire 
cela plus justement que lui fle prophète). Le premier a c’est 
le choix que j'ai fait de toi avant ta naissance et la merveille 
de ta naissance. Le deuxième @, c’est la grande célébrité que 
je t'ai donnée et tout le bien que je l'ai fait au courant de ta 
vie. Par le troisième @, je veux éternellement ton bien. Le 
Prophète dit : e’est l'heure des ténèbres, — Toi tu es dans 
le temps de la grâce. 

(1) Henri de Nordlingen est placé sur le même rang que les 
apôtres parce qu'il est lui-même une sorte d’apôtre. Dans les 
entretiens de la sœur Katris les € amis de Dieu sont mis au 
mème rang que les martyrs. » Myst. 2,462, 19 ff. « Beaucoup 
de gens parlent de la vie bienheureuse que leur ont valu 
leurs souffrances, Si on voulait parler de ce qu'ont souffert les 
amis de Dieu, on trouverait le temps trop court, » 


CHAPITRE XVIII Sol: 


Marguerite, dans son extrème sensibilité, se tour- 
mentait beaucoup des ennuis qu’'Henri de Nordlingen 
avait en ce moment à cause de la cure de Fessenheim 
que voulait fui donner l’abbé de Kaisheim et que 
le comte d’Ottinger lui refusait, faisant valoir des 
droits qu’il prétendait avoir été réservés à sa famille 
par le bienfaiteur de l'abbaye. Henri devait faire des 
démarches que son caractère paisible et hnmble rendait 
pénibles et qui par suite, lattristaient. Marguerite 
savait aussi que son ami se préoccupait beaucoup de 
l'interdit et tout en ne partageant pas ses idées à ce 
sujet, elle comprenait trop le tourment de sa con- 
science si délicate. Elle n'etait sans doute pas Îla 
seule à prier pour Henri. Beaucoup de moniales de 
Medingen semblent s'être également mises sous sa 
direction, ou tout au moins Pavoir pris comme con- 
seiller de passage. On voit, dans sa correspondance 
avec Marguerite, qu’il envoie des souvenirs à une 
parente de son amie qu’il appelle Catherine, aux 
trois Elisabeth Schepach, Scharnstetten et Hochstetten, 
à une vieille prieure, Marguerite d’'Augsbourg, et à 
beaucoup d’autres. Henri de Nordlingen, là, comme 
ailleurs, avait su se former un cercle de ferventes 
auditrices. 


CHAPITRE XIX. 


Souffrances extraordinaires. 


« Au temps de lPAlleluia (écrit Marguerite, le 13 
février 1335), je commençai à me taire avec la plus 
grande joie et dans la nuit du mercredi des Cendres 
j'eus - beaucoup de grâces. Cette nuit là, après 
Matines, j'étais seule au chœur, agenouillée devant 
l'autel. Il me vint une grande frayeur et cependant, 
en même temps une gràce immense. J’affirme ceci 
par la pure vérité de mon Seigneur Jésus-Christ. Je 
fus saisie d’une grâce de Dieu violente, comme si 
on me prenait mon cœur humain. Je le dis par la 
vérité qui est mon Seigneur Jésus-Christ, Je n'ai 
jamais ressenti cette impression. 

» I} me fût donné une inexprimable suavité au 
point de me faire croire que mon àme allait quitter 
mon corps. Le très doux cœur de Jésus me fût 
donné avec tant d'amour qu’il m'était devenu im- 
possible d2 prier, à cause d’une parole incessante, 
intérieure, imposée par la force divine, et je n’y pouvai 
résister. Je ne trouve pas les mots nécessaires pour 
exprimer ces choses, mais le nom de Jésus-Christ 
y était répété sans cesse. 

» Cette parole dura jusqu’à primes et je ne pou- 


CHAPITRE XIX 333 


vais plus rien faire, mais j'étais tranquille. J'aurais 
voulu me taire devant les autres, mais je n'avais 
pas ce pouvoir. » 

Nous voyons ici la première apparition d’un état 
extraordinaire qui va devenir pour Marguerite, à la 
fois son plus grand supplice, et la source de ses 
plus grandes grâces. Maladie étrange, n'ayant rien. 
de commun avec aucune maladie connue, où la 
main de Dieu se montre si visiblement, qu’on peut 
la voir agir, pour ainsi dire, Sur sa victime expia- 
toire. Dans ce martyre, l’âme de Marguerite s’épure 
toujours davantage, monte de clarté en clarté jus- 
qu'à Ja cime où le Divin Maître n’a plus que le 
ciel à lui donner. | 

Gôrres, dans sa mystique, parle de phénomènes 
mystérieux se produisant chez des saints et des 
saintes connues (!) chantant ou parlant sans que 
leur volonté y prenne part. Sainte Marie d'Ognies 
chante pendant plusieurs jours avant sa mort. 
Sainte Catherine de Sienne projetait des sons inarti- 
culés, Stéphanie Quinzanie entendait dans son cœur 
une voix qui lui criait : amour, amour, amour ! 
Ursule Benincasa émettait de son cœur une voix 
d'enfant qui pleure et parfois on eût dit une mélodie 
d'orgue qui sortait d'elle. Catinpré cite lexemple 
d’une religieuse dans le Brabant qui, dans ses 
ravissements émettait des harmonies délicieuses que 
l'on entendait entre la poitrine et le gosier ; mais 
tous ces cas extraordinaires n'ont qu’une resserh- 


(1) Gôrres. La Myst. Traduction de Ch. Sainte-Foi Tome I. 


334 CHAPITRE XIX 


blance lointaine avec l’état extraordinaire de Mar- 
guerite prise tantôt d’un flux de paroles, tantôt 
arrêtee brusquement dans une immobilité rigide de 
la langue et des cordes vocales ; sans transition 
soumise à la plus excessive rapidité de langage ou 
à un silence absolu que rien ne pouvait rompre. 
Et ces deux états si différents lui étaient également 
douloureux. Nous ne croyons pas que ce cas se soit 
représenté jamais de cette façon et avec cette vio- 
lence chez aucune des mystiques des deux sexes les 
plus favorisés d'états miraculeux et surnaturels. Mar- 
guerite Ebner est unique, croyons-nous, quant au 
genre de souffrances que la sagesse de Dieu lui imposa. 
» Je n'avais plus la force de parler, continue 
Marguerite, et le lendemain j'étais très malade et je 
compris que j'avais éprouvé une merveille de Dieu. 
Cela me sortait du cœur (1) et je n’en inquiétais. 
Comme j'avais très peur il me fût dit avec une 
douce bonté divine : Je ne suis pas un voleur de 
l'intelligence, je suis la lumière de l'intelligence. » 
Je recus alors de grands dons intérieurs de la bonté 
de Dieu par la lumière divine de la vérité. Mon 
esprit devint ainsi plus prudent et j'eus la grâce, 
désormais, de ne plus dire ou comprendre que la 
vérité. Depuis, on a beaucoup parlé contre moi 
Je n’y répondai qu’autant qu’autant que je le croyais 
utile pour la vérité. Je reçus encore beaucoup 
d’autres dons que je ne pourrai écrire. Je les écrirai 


(A) Gôürres dit aussi que la plupart des sons extraordinaires 
produits par les mystiques viennent du cœur, de Pintérieur 
de la poitrine et non de la gorge 


CHAPITRE XIX 335 


si je m’en souviens. Et tout cela arriva le Mercredi 
des Cendres quand je fus empoignée au cœur 
par l’amour. Lorsque la grâce de Notre Seigneur 
me saisissait le plus violemment, m’enlevant à la 
connaissance de mes pauvres sens humains, je me 
prosternai devant le Seigneur, et il me donna sa 
grâce divine. Et quand je vins après Matines, je 
voulus dire mon pater; la parole me revint de 
nouveau avec de grandes grâces et je répétais sans 
cesse le nom de Jésus-Christ. Il me vint aussi 
d’autres paroles et je passai de cette façon la semaine 
où je ne pus dire mon pater jusqu’au vendredi. 
Alors je pus le dire avec de grandes grâces. 

___ » Au temps où il m'était impossible de parler, j'aurais 
volontiers envoyé un message à l'ami de Dieu qui 
m'avait été donné par la grâce de Dieu, car je remar- 
quais que la gräce de Notre Seigneur ne doit jamais 
être cachée. Le samedi, comme J'étais au chœur, 
je voulus réciter les Matines de Notre-Dame, la 
parole me revint avec de grandes grâces, et Je dus 
quitter l'office et aller derrière l’autel tant je parlais. 
haut. Une sœur vint après moi, c'était ma meilleure 
amie et elle me conduisit hors du chœur et récita 
Matines avec moi. Je voulus après retourner au 
chœur et dire mon pater. Il me vint alors une telle 
suavité que mon cœur était saisi de paroles sonores 
et dans ces paroles je répétais sans cesse : Mon 
Seigneur Jésus-Christ, mon seul amour. On me con- 
duisit au lit et les paroles sortaient de moi Jour et 
nuit si fort qu’on m'entendait de la salle du chemin 
de la croix. Parfois je parvenais à parler aux autres 

23 


3360 CHAPITRE XIX 


personnes mais la grâce et la légèreté (de mon 
corps) la proie et la suavité ne me quittaient pas. Le 
vendredi je crus comprendre qu'il m'était révélé 
que je mourrais le mercredi et je m'étonnai beau- 
coup, me demandant comment cela arriverait, car je 
ne ressentais aucune douleur naturelle sinon lorsque 
la grâce avec la parole me saisissait fortement, alors 
j'étais malade après. C’est en ce jour que vint à moi le 
vrai ami de Notre Seigneur qui m'a ête donné par 
Dieu, et il vit les œuvres de miséricorde que Dieu 
faisait en moi. Je lui tis connaître tout ce que 
j'éprouvais comme à un tidèle médecin que. Dieu 
m’eût envoyé. C'était le Mercredi des Cendres et 
cette même nuit avait éte bonne et Je n'avais rien 
ressenti, Sinon la grâce miséricordieuse de Dieu et 
beaucoup de joie. Il en fût de même le matin du 
mercredi. Mais quand le jour parüût le flot de paroles 
me revint avec violence en mème temps que de 
orandes douleurs, si bien qu’on m’entendait gémir 
au loin. Mais la grâce divine et la suavité ne me 
furent jamais enlevées. On me donna les saintes 
huiles, car il me semblait, ainsi qu’à toutes les 
personnes qui étaient près de moi, qu'il était temps 
de me donner les derniers sacrements, parce que 
j'étais dans le plus grand danger. Je sentais tous 
mes membres comme morts et intérieurement je 
goûtais la plus grande suavité, je faisais des actes 
de foi vive et de confiance entière en Dieu et malgre 
cela j'avais une frayeur toute humaine de la mort. 
Je n'avais plus aucune assurance certaine de vivre 
et j'attendais que la miséricorde de Dieu reçoive 


CHAPITRE XIX 337 


mon me. Comme j'étais ainsi accablée, je sentis 
que la grèce divine que je conservai intérieure- 
ment se répundait dans tous les membres de mon. 
corps. Je repris possession. de moi avec la grâce 
de Dieu. Cependant l’ami fidèle de Notre Seigneur 
et toute la communauté étaient fort  afifligés à 
cause de moi. On me dit qu'ils avaient prié ardem- 
ment Dieu en chantant et en récitant (des priércs) 
pour moi. Le vendredi suivant Jj'éprouvais de 
orandes douleurs, puis elles me furent reprises et 
la joie divine me remplit intérieurement avec les 
paroles que Notre Seigneur disait à ses disciples 

Tristitia vestra vertetur, etc.; et Je compris que 
c'était ainsi que Dieu voulait en agir avec ses 
amis. Le flux de paroles dura continuellement jusque 
vers Pâques et je ne pus réciter mon pater. Si je 
voulais parler ou prier parce que j'en éprouvais le 
désir et la dévotion, la parole m'’arrivait avec de 
fortes grâces divines et je ne pouvais y résister. En 
mème temps je ne pouvais ni goûter le sommeil, 
ni me fortifier par la nourriture et quelque petite 
que fût la quantité de nourriture que Jj'absorbai, 
j'étais triste et contrariée de devoir la prendre. $i 
le corps se complaisait à manger, il tombait malade 
ensuite et alors j'avais un grand chagrin d’avoir 
mangé. Pendant tout le carême je ne pus aller à 
la messe à cause du flot de paroles, ce flot de 
paroles augmentait, quand je regardai la place où 
Dieu (la sainte communion) m'était donné, et si 
j'entendais chanter ou prononcer le nom de Jésus, 
le flux de paroles arrivait. Alors je ne pouvais rien 


338 CHAPITRE XIX 


dire d'autre que ce que la douce grâce divine me 
forçait à répéter. | 

» Au jour de Notre-Dame, pendant la messe, 
quand on commença le Rorate, (1) je reçus de 
grandes et singulières grâces. La parole (ordinaire) 
revint et dura tout le temps de Ja messe. Je voulus 
de suite après réciter mon pater et je pus le faire 
en toute dévotion. 

» Je craignis de ressentir dans la dernière 
semaine cette dureté (au cœur) que j'avais eu l’année 
précédente à cette époque. Mais la miséricorde de 
Dieu me permit de passer ces jours avec beaucoup 
de gràces et de suavité. Le Jeudi et le Vendredi 
(saints), surtout je fus comblée pendant mon pater 
et pendant toutes les choses (les prières, les offices, 
les cérémonies) auxquelies j'assistais par les œuvres 
d'amour de Notre Seigneur. 

» Le soir de Pâques (15 avril 1335) vint l’ami 
de Dieu, et avec lui toutes les grâces que Dieu me 
prodigue par son entremise. Ainsi je passai toutes 
les fêtes avec une grande suavité, surtout le mardi 
de Pâques. Après Pâques je recommençais à réciter 
mon pater et mes aspirations étaient singulièrement 
longues. Et ma dévotion devint si ardente que je 
ds avec Saint Thomas, mettre ma main dans le 
côté ouvert de mon Seigneur Jésus-Christ et me 
presser contre lui et y boire (son divin sang) 
m'unir à ses soufirances, plus qu'aucun de ses amis 


(4) Dans Ile rite des Dominicains, on dit à l'introït de la 
messe de l’Annonciation le verset : Rorate coeli, etc 


CHAPITRE XIX 339 


et reposer avec Saint Jean sur le cœur de mon 
bien aimé Jésus. (1) 

» En ce même temps la gräce me füt donnée 
avec abondance et il me füt dit que Dieu voulait 
me placer avec les chérubins et les séraphins. A dater 
de ce jour je ne pouvais les entendre nommer sans 
ressentir une grande joie et une douce consolation. 

» La parole dura en moi toute l’année, le flux 
n'arrivait surtout après Matines quand j'étais au 
chœur. Je commençais par éprouver une frayeur 
toute humaine, pendant cette frayeur, la parole arri- 
vait et toute crainte disparaissait et pendant ce temps 
je n'avais plus peur quelque longue que fût la crise. 

» Il m'arrivait aussi, et il m'arrive encore sou- 
vent que je suis comme emprisonnée la nuit par 
une violente grâce de Dieu, me trouvant dans lPim- 
possibtlité de faire un mouvement extérieur et ne 
me sentant plus moi-même. 

» Intérieurement c'était une grande suavite avec 
beaucoup de gràces dans Ia véritable présence 
de Dieu. Elle m'était comme scellée avec le doux 
nom de Jésus-Christ que je devais répéter sans cesse. 
Celles qui étaient près de moi, comptaient que je 
le répétais par milliers de fois. (9) Et je n'avais 
pas le pouvoir de m'arrêter Jusqu'à ce que Dieu 

(1) Adelaide Langmann demandait aussi à Jésus de reposer 
comme Saint Jean sur sa poitrine. Tauler développe la même 
pensée dans son sermon. V. P. Denifle Blumelese. 

(2) Adelaïde d’Igelstadt, du couvent d’'Engelthal, écrit Chris- 
tine Ebner dans son livre de la grâce, pendant les offices 
au chœur, quand elle ne chantait pas, répétait toujours : 
Jésus-Christ, Jésus-Christ. 


340 CHAPITRE XIX 


voulût bien me donner du repos. Pendant ce temps 
je ressentais une entière légèreté, il me semblait 
que mon corps m'avait quitté et je comprenais ce 
que seront nos corps après cette vie. | 

» En me voyant souffrir de si affreuses dou- 
leurs, celles qui étaient auprès de moi pleuraient, 
croyant que J'allais mourir. Mais je ne ressentais 
pas ces dou'eurs, tant j'étais inondée d’une suavité 
indicible, de grâce, et de joie intérieure. J’espérais 
que Dieu me reprendrait ainsi de ce monde et que 
ce serait la mort la plus heureuse qu’une créature 
put obtenir. Ll’amoureuse volupté de la pure vérité 
(qui est) Jésus-Christ me donnait ce que Pœil n’a 
pas vu, loreille n’a pas entendu, le cœur de 
Phomme n'a pu recevoir. 

» En ce même temps cette grande joie m'’accom- 
pagnait partout où J'allais, et où Je devais aller 
pour Dieu; j'éprouvai surtout cette joie quand je 
pensai que je faisais la volonté de Jésus, et, à 
table je mangeai les aliments communs du couvent 
avec une gaité toute divine. Un goût exquis et une 
grande suavité me remplissait le palais et je pensai 
qu'on n'aurait pu trouver rien de meilleur sur la 
terre. J'aurai voulu que toute la communauté éprouvât 
la même jouissance et lorsqu'elles tles sœurs) se 
plaignaient que les mets n'étaient pas bons, je ne 
pouvais pas ressentir ce dégoût. (1) J'avais une 
grande préférence pour l’huile, elle me semblait très 

(4) Christine Ebner, elle aussi était favorisée de sensations 
exquises en mangeant et ne goûtait pas la nourriture quand 
elle était mauvaise. 


CHAPITRE XIX 341 


bonne et jy trouvai une jouissance toute divine plus 
qu'en aucun autre mets. (1) 


(1) L'huile est le symbole de la miséricorde. On trouve 
cette image employée dans beaucoup d'auteurs ascétiques. 
L'Eglise, du reste, par les nombreux usages qu'elle fait de 
huile dans ses rites les plus saints, montre bien le symbole 
mystérieux qui s'attache à cette matière. Dom Guéranger 
l'explique admirablement dans son année liturgique, au 
Samedi. Saint. Marguerite Ebner voyait dans l'huile une 
signification mystique qui la lui rendait agréable. 


CHAPITRE XX 


Exil de Henri de Nordlingen. 


La divergence d'opinions qui existait entre Mar- 
guerite Ebner et son ami spirituel, à propos de 
Louis de Bavière, ne paraît pas avoir jamais soulevé 
le moindre nuage dans leur amitié. Et c’est vrai- 
ment chose étrange, le spectacle de ces deux âmes 
de foi ardente, de ces deux consciences d’une 
délicatesse si tendre, gardant chacune leurs idées 
très arrêtées et absolument opposées dans une 
question qui intéresse la conscience et la foi d’une 
manière aussi précise. Henri, certainement, aevait 
éprouver une vive douleur de voir sa pieuse amie 
obéir à un excommunié et Marguerite fût-elle tou- 
jours tranquille ? 

Nous avons ici une preuve bien convaincante du 
singulier renversement des esprits en Allemagne où 
l’interdit était considéré comme non avenu, faute de 
pouvoir, pour le Pape, lutter avec la puissance 
temporelle. 

La question ne se présentait pas d’ailleurs de la 
même façon pour Marguerite et pour Henri. 

Marguerite, renfermée dans son couvent, n'avait pas 
la responsabilité qui incombait à Henri de Nordlingen 


CHAPITRE XX 343 


comme prêtre. Très habituée à l’obéissance, im- 
prégnée, pour ainsi dire, de soumission à ses supé- 
rieurs, elle pouvait s’illusionner en se laissant con- 
duire par eux. Henri, au contraire, en tant que 
prêtre, devait prendre une résolution franche. 

Ces inquiétudes de conscience décidèrent proba- 
blement Henri de Nordlingen à partir pour Avignon 
à la fin de Pan 1335. Il voulait être éclairé à fond 
sur son devoir. 

Marguerite elle même n’est pas pleinement rassurée. 
Elle se posait parfois, non sans inquiétude, des 
questions anxieuses sur Finterdit. Preger dit que 
dans les couvents comme Medingen, le sentiment 
intime des sœurs pouvait se résumer en une sorte 
de mauvaise humeur contre le Pape qui, par ses 
excommunications, troublait les âmes, et faisait du 
tort à la religion, en arrêtant les exercices religieux, 
obligeant ainsi des millions d’innocents à expier les 
fautes dun seul. (1) Marguerite va nous dire elle- 
même sa pensée : 

» Cette année (1335) quand j'entendais parler de 
Notre Seigneur et qu'on prononçait le nom de 
Jésus-Christ, J'étais saisie d’une effusion de grâce divine 
et de suavité. Je restais assise longtemps et ne pouvais 
bouger extérieurement, ni prononcer une parole. 

» Je n’éprouvai aucun dommage intérieur à cause 
de Pinterdit, mais je fus très privée exterieurement, 
car la communion nous était rarement distribuée. 
Notre ordre, à la vérité, ne s'était pas conforimé 


(1) Preger-Geschichte der. D. Mys. Tome II p. 292. 


3/4 CHAPITRE XX 


a linterdit comme d’autres l’ont fait. (1) Mais notre 
couvent ne fut plus pourvu d’une façon régulière 
du Saint Sacrement (de la communion.) On laissa à 
chacune Ja liberté d'agir selon ses besoins. (2) Cela 
ne laissait pas que de me contrarier. Est-ce que je 
n’agissais pas contre lui (contre Dieu) en commu- 
niant ou en allant à la messe — j'aurais préféré 
mourir. — Je remis tout dans les mains de Notre 
Seigneur et je lui dis : Seigneur, si je fais mal, tu 
feras pénitence pour moi! Il me fût répondu par 
Dieu : « Viens à moi, je ne t’abandonnerai jamais, 
ni ici, ni là. Celui qui me désire en vrai amour, 
je ne l’oublierai jamais non plus dans mon amour. 

» Je le jure par là vérité qui est mon Seigneur 
Jésus-Christ, jamais la grâce de Dieu n’a diminué 
en moi. Je reçus ainsi mon Dieu de temps en 
temps et aux grandes fêtes, comme à la Pentecôte. 
aux fêtes de Notre-Dame, à la Toussaint, à la fête 
de Monseigneur Saint-Jean, et surtout pendant l'Avent, 
et à la Noël. A toutes ces fêtes, je fus comblée de 
joie, de grâces, de suavités indicibles et de conso- 
lations divines. Parfois le ftux de paroles me revenait. 
ou le silence forcé m'étreignait comme je Flai dit 
plus haut. 

» Monseigneur Jésus-Christ, parfaite vérité, le sait 


(1) Marguerite pense ici à son couvent et non à tout 
l’ordre dominicain dont une grande partie préféra l'exil à 
la désobéissance au saint siège. 

(2) Dans les pays frappés d’interdit, les sacrements n'étaient 
accordés qu’ € in extremis ». Dans les couvents de femmes, 
la elôture permettait qu'on usât des trésors de l’Eglise, les 
portes fermées au public. 


CHAPITRE XX 34) 


bien. Depuis ce temps j'ai cherché à extirper de 
mon humanité tout ce qu'il m'est possible en paroles, 
actions, pensées qui seraient contre lui. À la lumière 
de la claire vérité qui rejaillit en moi, venant de 
lui, j'ai cherché à vivre comme il le voulait. 

» Pendant longtemps, aucuné chose ne pouvait 
me tourmenter et si on me disait une parole capable 
de me contrarier, je la recevais avec une grande 
joie. J'avais aussi parfois des mouvements de tristesse 
qui provoquaient mes larmes. Dans ces instants, 
J'acceptai cette douleur avec une ‘grande joie. Cela 
n'arrivait fréquemment pendant mon pater. Il 
m'était alors donné des divines consolations par 
mon Seigneur Jésus-Christ, car je savais que ces 
épreuves augimentaient la récompense que je pouvais 
mériter. Par cette même bonté de Jésus je pus sans 
en eépreuver de nouveau mal veiller après minuit. 
Et même je recevais (dans cette veille) un repos 
bienfaisant et naturel qui me fortitiait  interieure- 
ment et extérieurement Tout le jour je vivais dans 
la grâce divine et la force du corps. Lorsque, apres, 
je me couchai et que je regardai en haut, je voyais 
devant moi des lumières blanches comme s'il faisait 
jour, et cependant il ne faisait plus jour et la fenêtre 
était close. Je voyais aussi l'autel et Îles murs de 
la cellule et cela se reflétait Sur moi. Dans un 
semblable repos, je compris que Dieu prend son 
plaisir aimable dans les âmes aimantes et elles 
en lui... 

» Quand je voulais prier pour les âmes, je rece- 
vais le pouvoir de prier avec plus d'ardeur pour 


346 CHAPITRE XX 


. une âme que pour l’autre. Parfois il m'était impossible 
de prier pour une âme, puis, après, je le pouvais. 
Comment m'expliquer autrement ce fait étrange, sinon 
que les âmes pour lesquelles j'avais la permission de 
prier menérent ici-bas une vie innocente (1), et celles 
pour lesquelles j'en étais empêchée (par une force 
mystérieuse) étaient plongées au fond (du Purgatoire) 
et mes prières n'avaient pas le pouvoir de les en 
arracher avant l'instant désigné par la miséricorde 
de Dieu, ou lorsque la prière commune de l'Eglise 
les avaient délivrées. (2) Je dois reconnaître qu’il me 
fût impossible de prier pour certaines àmes. Si je 
voulais que cette prière profitât à d’autres âmes je 
ne le pouvais pas non plus, quelque grand désir 
que J'en eus. Si je voulais prier pour trois âmes, 
je devais en laisser une en arrière, pour laquelle je 
ne pouvais prier particulièrement. J'avais aussi plus 
d’ardeur à prier pour certaines âmes et comme cela 
(cette ardeur) ne durait pas longtemps, Dieu me dit 
qu'elles étaient dans léternelle joie et dés lors je 
ne pouvais plus prier pour elles. Je dis : « Seigneur, 
je sais qu’elles sont au ciel, elles m'ont dit elles 
mêmes qu'elles étaient auprès de vous. » Il me fut 
donné aussi quelquefois une gràce intérieure qui me 
faisait pressentir de quelques personnes qu’elles 
étaient destinées à la vie éternelle. 

dt) C'est-à-dire, avaient peu à expier. 

(2) D'après ce passage, Dieu, craignant d’avoir à refuser 
quelque chose à sa servante, empêchait Marguerite de prier 
pour les âmes qu'il ne voulait pas encore admettre au 
ciel, 


CHAPITRE XX 347 

» Nous avions au couvent une sœur converse 
qui recevait les mêmes grâces que moi et elle trouvait 
en moi de grandes consolations. Elle tomba malade 
et languissante et Notre Seigneur Jésus-Christ sait 
bien que je ne la voyais jamais sans une vraie joie. 
J'avais l'habitude après les repas de lui apporter 
ce que je pensais pouvoir lui convenir et toujours 
je venais vers elle comme vers Dieu même. Ce 
que je lui donnais, je désirai que Dieu le lui donne 
avec la vie éternelle sans passer par le Purgatoire. 
Elle resta ainsi longtemps très malade et le jour 
où elle mourut j’éprouvais une grande joie pendant 
mon pater comme si elle (la sœur) était entrée dans 
la vie éternelle et que je lui eûsse obtenu cette grâce 
par mes prières. 

» Il mourût une autre sœur de notre couvent. 
Je priai pour qu'elle reçût le repos éternel. Il me 
fût répondu : « Laissez ma Justice accomplir en 
elle. » Peu après, elle vint à moi une nuit, je lui 
demandai ce que la miséricorde de Dieu avait opéré 
en elle. » Elle dit : « La miséricorde ne prévaudra pas 
contre la justice. » Peu aprés elle revint vers moi et 
me dit que cela allait mieux, mais qu’elle avait passé 
par de grandes épreuves : Je lui demandai : « Pour- 
quoi toutes ces épreuves ? » Elle répondit : « A cause 
de tout ce que j'ai fait contre Dieu. » Et elle me 
remercia pour le bien que je lui avais procuré. 

» Mon amie vint une nuit et elle m’annonça la 
visite d’un Seigneur tellement puissant qu'il doit 
avoir sur nous un pouvoir sans limites. J'en éprou- 
vais un amour très ardent et très suave. Mon 


348 CHAPITRE XX 


amie me dit : « Tu voudrais volontiers avoir de 
semblables supérieurs ? » Je répondis : « C’est vrai! » 
Le puissant Seigneur me dit alors très doucement : 
« Comment peux-tu m'aimer autant que tu m'aimes ? » 
Je compris que c'était Mon Seigneur Jésus-Christ et 
qu'il m'interrogeait sur l'amour ardent que j'ai pour 
ses saintes œuvres d'amour. 

Dans ce temps, mon frère voulait ave dans 
mon couvent une (de ses) enfants. Cela me contra- 
riait, Car je craignais d’avoir des ennuis à ce propos. 
Je vis dans la nuit qui précédait le Jour où cette 
nn ‘devait venir, que son visage était transparent 

t je reçus la consolante assurance qu °ne serait 
une créature bienheureuse. 

» Quand, aprés, elle arriva au couvent, je vis de 
mes propres yeux une grande lumière autour d'elle 
lorsqu'elle dormait. C’était avant l'Avent et je com- 
mençai mon silence ordinaire et mon Seigneur Jésus- 
Christ me donna aussi ses grâces habituelles avec 
beaucoup de suavité et le jour de la Noël la parole 
me revint avec la gràce de Notre Seigneur... 

» Au jour de Sainte Agnès, pendant mon pater 
après Matines, mon très cher Seigneur Jésus-Christ 
vint par sa suave présence me donner un flot de 
paroles excessivement long et violent, Il dura tout 
le jour. Pendant ce temps j'avais un désir ardent 
de communier. Nous attendions les confesseurs et 
ils vinrent seulement à midi et ils me donnèrent la 
communion, Car je n'avais pas encore mangé, tant 
j'étais animée du désir de recevoir mon Jésus. Je 


CHAPITRE XX 349 
restai ainsi tout le jour et on ne me donna à 
manger que la nuit, à la lumière. 

» De même le mercredi des Cendres (13 fevrier 
1336), comme il était tard après Vépres, j'étais dans 
le chœur devant l’autel. Je vis trois lumières, elles 
étaient comme une gloire devant moi. Je reçus là 
une grande grâce et une Joie immense de la pré- 
sence de Dieu, et le flux de paroles me vint. de 
passai tout ce carême avec la même grâce de Notre 
Seigneur, mais je n'avais personne, car l’ami de 
Dieu que sa bonté m'a donné pour me consoler, 
était à Avignon. 

» Mais le jour de Notre-Dame, un mal me saisit 
que je ne puis expliquer. C'était un grand froid 
avec une grande Joie, et après le froid une vive 
chaleur pendant laquelle le nom de Jésus-Christ 
m'était comme insufflé avec tant de force que j'étais 
obligée de le répéter. Ce flux de paroles commençait 
toujours avec le nom de Jésus. La pure vérité, 
Jésus-Crist, sait bien que rien ne m'est plus doux 
en ce monde que son saint nom. Par lui Je me 
presse contre les saintes plaies (de son corps). En 
lui je ressens les plus merveilleux goûts qui me 
viennent de ses grâces intérieures. Pendant mon 
pater, particulièrement, il m'était donné des grâces 
plus fortes et plus nombreuses, bien au-dessus de 
ma compréhension humaine ect je pense même que 
l'abondance des grâces qui m’étaient données pendant 
un pater auraient pu remplir toute ma vie. Je crois 
donc que le ciel est bien différend de ce que nous 
nous figurons avec nos sens humains. En ces ins- 


350 CHAPITRE XX 


tants, un violent amour m'était donné avec une foi 
très ferme et Je ressentais vrannent la présence de 
Dieu, qui me rendait toutes choses joyeuses. Si je 
pensais à l'enfer, je n'avais pas peur, pourvu que 
la présence de Dieu me restât, si petite qu'elle soit (1) 
et il me venait alors une joie toute divine. Gette 
maladie dont je parle me dura dix jours; depuis, 
elle m'est revenue souvent, surtout au temps après 
Pâques. 

» En ce temps je vis, à minuit, une luïñnière qui 
illuminait de son éclat, tout notre chæeur. (2) J'en 
ressentis une grande joie toute divine. Cela signifiait 
la grande grâce que la communauté devait recevoir 
par la communion et après Matines je dis mon 
pater. Je vis un anneau de lumière blanche comme 
la neige et j'en fus très Joyeuse. 

» Le Vendredi Saint (29 mars 1336) je disais 
mon pater avec beaucoup de grâces, cela dura un 
certain. temps, je priai et me tût ensuite. Et alors 
la miséricorde de Dieu me fit sentir sa présence 
avec une sensation de bonheur comme jamais je 
n’en avais éprouvée. À Primes, ensuite, en récitant 
les psaumes, je fus forcée, à chaque verset, de 
redire le doux nom de Jésus-Christ. Quand, ce jour 
là j'allai à table avec la communauté pour le repas 
habituel au pain et à l’eau, (3) je compris toute 

(1) M. veut dire sans doute que pour elle, l'enfer avec la 
préseuce de Dieu, ne serait plus l’enfer. 

(2) Marguerite a souvent cette vision de lumières lui révé” 
lant la présence de Dieu. 


(3) Dans la plupart des communautés religieuses, le repas 


\ 


du Vendredi Saint ne se compose que de pain et d’eau. 


CHAPITRE XX 31 


la lecture (qu'on faisait pendant le repas) quoique 
je ne fusse pas assez savante de moi-même. (1) : 

» Au saint jour de Pâques je reçus de grandes 
grâces, surtout quand je vins à table. Mes aliments 
avaient pour moi le goût le plus relevé et le plus 
exquis et les sœurs qui mangeaient avec moi le 
ressentirent aussi. | 

» Ces alternatives douloureuses de silence et de 
parole durèrent deux ans, sans cesser (1336-1337), 
mais dans toutes mes épreuves, je n’avais personne 
(pour me soutenir) sinon le vrai ami de Dieu. Par 
sa vie et ses paroles je recevais de si grandes 
consolations que je m'en étonnais moi-même. 

» [Il arriva, par la volonté de Dieu, à cause des 
troubles de Ia chrétienté, qu'il me fut enlevé. (2) 
Je n'avais plus aucune consolation humaine et je 
passais ma vie dans une grande misére. Pendant 
longtemps je ne reçus aucune nouvelle de lui. 
Une nuit, des âmes qui sont près de Dieu vinrent 
à moi et me dirent qu'il (H. de N.) était auprès 
d'elles. Cette révélation me plongea dans une grande 
tristesse humaine, (3) car je me figurais qu’il était 
mort. Par la gràce de Dieu, j'appris que ces âmes 


(1) On voit souvent dans la vie des mystiques ces illumina- 
tions soudaines. Dans Pez. bill ascetica 8,294, on cite Elisabeth 
de Senheim qui reçut un jour, soudain, une compréhension 
très profonde des saintes écritures, en tenant en main son 
livre d'heures qu’elle allait réciter. Jamais elle n'avait, jusque 
là, compris le sens de la Bible. 

(2) À cause du voyage d’H. de N. à Avignon. 

(83) C'est-à-dire, une tristesse pas assez réglée selon lcrdre 
de Dieu. 

24 


332 CHAPITRE XX 


avaient voulu m'annoncer qu’elles avaætent été déli- 
vrées par les messes de l’ami de Dieu. 

» En ce temps mon désir de voir sur moi les 
ss plaies de mon Sauveur, augmenta violemment. 
J'aurais voulu qu’elles me fussent imprimées comme 
au glorieux Seigneur Saint François ainsi que de 
vraies marques d'amour comme il en donne à ses 
amis. » - 

Henri de Nordiingen, effectivement, était parti 
pour Avignon, et tout porte à croire que ce fut 
dans le but de s’éclairer lui, ses amis, et les âmes 
qu'il dirigeait, sur la conduite à tenir vis-à-vis de 
l’excommunication papale. 

Les difficultés et même les dangers d’un pareil 
voyage à une époque si pleine de troubles, expli- . 
quent les inquiétudes de Marguerite Ebner sur le 
sort de son ami. Elle était d'autant plus excusable 
de se laisser aller à la tristesse, que son ami spi- 
rituel lui avait promis des lettres fréquentes et 
qu’elle n’en recevait aucune. Pendant tout le temps 
que le bon prêtre resta absent — et il passa toute 
une année à Avignon, — Marguerite n’eût aucune 
nouvelle du voyageur. | 

Ce ne fut qu'au commencement de l'an 1337 
qu'Henri reprit le chemin de la Souabe, profitant 
du retour des ambassadeurs de Louis de Bavière 
au Pape Jean XXII pour *ONPECE sous leur pro- 
tection. 

Aussi avec quelle joie fut accueillie à Medingen 
le messager porteur de la lettre que voici : 

A l’humble servante de Dieu et de Marie. A 


CHAPITRE XX 393 


celle qui les suit de cette terre au ciel, que ton 
Seigneur et Dieu Jésus-Christ qui vit la haut dans 
la richesse de son Père, te conduise à l’Eternité. Ton 
indigne ami en Dieu te souhaite une heureuse 
mort en Jésus-Christ. Puisses-tu trouver en lui la vie 
cachée. C’est dans la vie éternelle de la divinité 
que vivront tous les élus qui ont vécu et fleuri en 
Jésus-Christ, qui ont porté des fruits par le Saint- 
Esprit. C’est dans le Père éternel qu’ils se réjouiront 
éternellement. Ma bien aimée en Dieu, mon âme te 
souhaite les plus tendres bénédictions, les bénédic- 
tions qui, du Père, débordent par son fils Jésus et 
par Marie dans tous les anges et les hommes, élus 
au ciel et sur la terre, par la multiplicité des grâces 
divines. C'est par lui que sera rassassié ton cœur 
ardent, ton esprit affermi dans la plénitude divine. 
Sois conduite par lui dans la profonde solitude de 
l'infaillible fidélité de Dieu, et reçois y la paix qu; 
domine tous tes sens. Ma chère en Dieu, ne sais 
tu pas combien tendrement il t'a attirée et charmée 
en Lui? Que ton cher Jésus t’apparaisse dans Ja 
lumière éternelle. Puisses-tu . contempler la très 
aimable face de Dieu, telle qu'il l’a imprimée en 
toi et que tu l'as imprimée en lui, dans les liens 
cachés et indissolubles. Tu seras éclairée sur moi et 
sur toutes choses. Tu connaîtras comme tu es connue, 
tu aimeras comme tu es aimée. Tu seras élevée 
dans une noblesse éternelle au ciel et tu planeras 
dans la plus haute gloire ; tu seras assise au milieu 
des troupes célestes, et tu reposeras dans les bras, 
tu dormiras sur la poitrine, tu te rassureras dans 


354 CHAPITRE XX 


le cœur de Notre Très Saint Jésus-Christ. Portes 
donc toujours notre cher Jésus en toi, caché et 
gardé de tout mal, et qu’il te remplisse de tout bien. 
Amen. » | 

«Je me recommande et toutes mes affaires à ton 
affection fidèle. Nous sommes arrivés non sans 
peine à Neuwenhoff à une lieue de Spire. Madame 
la Duchesse était chez elle. Nous sommes restés 
auprès d'elle jusqu’au Mercredi des Cendres. Nous 
voulions alors la quitter, mais nous n'avions pas de 
compagnie. (1) Salue mes chères enfants et toutes 
mes chères sœurs comme tu le veux et notre chère 
novice Elsbeth. Je te la recommande. Que le Dieu 
de miséricorde vous conserve par son fils et pour 
sa plus grande gloire. Schepach et toi, mon enfant, 
que Dieu vous bénisse et vous conserve. Pax Cristi 
vobis. Datum in Nova Curia in Sabbato Quinqua- 
gésime. » . 

Le château de Neuhoïfen dans le palatinat du Rhin, 
appartenait au comte Palatin Ruprech, envoyé par 
Louis de Bavière à Avignon avec Guillaume de 
Juliers, Louis V, et son neveu Louis VIII, comte 
d’Ottingen. Cette ambassade arriva à -Avignon pen- 
dant qu'Henri de Nordlingen s’y trouvait encore. 
Henri revint-il avec les ambassadeurs, ou fut-il 
envoyé par eux à Neuhofen où se trouvait peut-être 
la duchesse de Juliers, c'est ce que l’ami de Mar- 


(4) C'est-à-dire pas de caravane à laquelle ils pussent se 
joindre, les voyageurs isolés courant toujours les plus grands 
dangers. 


CHAPITRE XX 355 


guerite ne nous dit point. (4) Ce qu’il cherchait, 
c'était le moyen d’aller bien vite revoir la sainte 
moniale ; mais à son retour chez lui, mille obstacles 
l'en empêchèrent. Ce n’est même qu’en 1338 qu'il 
peut envoyer à Medingen « deux tendres statues 
d’albatre rapportées d'Avignon : Marie et son enfant, 
et Catherine avec sa roue, accepte-les et fais atten- 
tion qu'elles ne tombent, car elles se cassent facile- 
ment. » 

Mais Louis de Bavière venait de publier son édit 
contre les prêtres soumis à linterdit. Henri n’hésita 
pas un instant et nous avons vu comment il alla 
rejoindre à Bâle la société des amis de Dieu. Il 
n'avait pu aller jusqu’à Medingen avant son départ. 
Son voyage à Avignon l'avait sans doute désigné 
aux espions du Bavarois, il dût fuir précipitam- 
ment. Le chagrin des deux amis fut profond et 
leur correspondance en fait foi. C’est alors que, 
pour consoler l’exilé, Marguerite consent entin, après 
des instances réitérées, à écrire ses révélations. 
Jusqu'à ce moment, elle s’y était toujours refusée 
mais maintenant, elle trouve à lui découvrir ainsi le 
plus profond de son âme une mélancolique Jjouis- 
sance, car c’est un moyen de rester en communi- 
cation avec lui, et il ne paraît pas qu’elle ait eu 
jamais d'autre directeur de conscience. 

» Au troisième carême après (1338), J'eus de 
grandes grâces et un vif désir de servir Dieu. Je 
reçus alors un singulier don du Seigneur. Si je 


(4) I'est plus probable qu'Henri revint avec le comte de 
Juliers. 


330 CHAPITRE XX 


1 ES 


voulais lire quelque chose concernant les souffrances 
de Jésus, il me venait au cœur une douleur vio- 
lente, je devais quitter ma lecture. Quinze jours 
avant Pâques, à Vêpres, comme on commençait à 
chanter l'hymne : Vexilla Regis, (4) je ne pus plus 
chanter ; une douleur étrange me prit au cœur, je 
dus quitter ma stalle de communauté. Je pouvais 
toutefois, réciter ou entendre lire. Il me fut possible 
d'aller au chœur, au sermon, à la lecture, au 
réfectoire, partout enfin sans ressentir rien d’extra- 
ordinaire. 

» Mais après Pâques, j'aurais si volontiers parlé 
des douleurs de Notre Seigneur, cela me fut impos- 
sible, Je ne pouvais dire un mot... 

» Notre sœur tomba malade et allait mourir. (2) 
Elle avait toujours beaucoup aimé les souffrances 
de Notre Seigneur et avait beaucoup souffert tous 
ces jours. J’allais souvent près d'elle, car elle m'était 
très fidèle. Quand je voulus lui parler de Notre 
Seigneur, Je reçus une grâce très suave pour l'en- 
tretenir de ses œuvres d'amour et de ses merveilles 
et j'en parlais si bien que je ne puis l’exprimerf. 
Cette grâce était si forte qu’il me sortit des yeux 
une lumière éclatante et tous mes membres en 
furent transpercés. J’en fus malade au point que 
j'en perdis la respiration. Je fus également malade 
après la mort de cette sœur, et je restais gravement 


‘ (4) On chante, pendant le temps de la Passion, le Vexilla 
aux Vôpres. Il s’agit ici des Vêpres du samedi avant Judica. 

(2) IL se pourrait qu'il s’agit ici de la propre sœur de 
Marguerite, 


CHAPITRE XX 391 


indisposée pendant quatre semaines dans mon lit. 
On voulut me donner de la viande, mais quand je 
Pavais dans ma bouche, j'avais une violente sensä- 
tion de dégoût comme si elle n’avait pas été cuite. (1) 
Dieu me fit savoir que ce n’était pas sa volonté 
que je mange (de cette viande). Depuis, je n’en ai 
plus mangé. Je vis aussi très souvent la lumière 
dont j'ai parlé. Souvent une lumière me sortait des 
yeux comme des flammes. Parfois aussi je voyais 
des petites lumières; ce qu’elles étaient, la pure 
vérité Jésus-Christ le sait bien. J'en recevais beau- 
coup de grâces et de suavités. Quand ma bienheu- 
reuse sœur mourut, je ne pouvais pas parler des 
douleurs de Notre Seigneur, mais je pouvais en 
entendre parler, et cela dura toute l’année. En cette 
même année quand je voyais un crucifix, j’éprouvais 
une vive douleur, je ne pouvais le regarder surtout 
quand je le voyais pour la première fois. 

» Il arriva qu'on m'apporta un jour un crucifix 
étranger. J’en eu tant de mal, je reçus au cœur 
une si vive douleur, que je ne pus rien faire ni 
manger de toute la journée... Il me fut donné 
souvent, quand je commençais mon pater, d’avoir 
le cœur comme emprisonné par la grâce, je ne 
savais ce que c'était. Parfois je ne pouvais plus 
prier et je restais assise dans une joie divine, de 


(4) Dans un vieux livre des offices dominicains il est dit : 
La maîtresse de cuisine veillera à ce qu'on ne donne aux 
sœurs ni œufs, ni poissons, ni autre chose semblable de 
mauvais, trop vieux, ou trop mal cuit et accommodé. Aus 
der Uberlinger Hs. (1894) 267 vom J. 1483. 


358 CHAPITRE XX 


Matines à Primes. Parfois j'étais élevée (1) et je ne 
touchais plus terre. Parfois j'étais plongée dans une 
joie divine et je ne pouvais plus prier, mais je 
pouvais penser à Dieu et dire ce que je voulais et 
cela nrétait trés agréable. Celui qui m'a donné 
toutes ces grâces sait ce qu’elles sont, mais les 
sens humains ne peuvent les exprimer... 

» Au carême suivant (1339), quand j’entendais 
parler ou prêcher sur les saintes douleurs de Notre 
Seigneur, j'en recevais un coup violent au cœur, 
qui allait se répercuter dans tous mes membres (2) 
j'étais en même temps comme liée et prisonnière 
extérieurement et intérieurement et je ne pouvais 
pas remuer. Cela me durait quelquefois un demi 
jour. Je ne pouvais pas non plus parler et je ne 
pouvais souffrir qu’on remuât autour de moi. 

» Je vis, une nuit, à cette époque, que je portais 


(4) Greith dit dans sa mystique allemande que l'amour 
divin, dans une âme, lui donne une telle force qu’elle 
projette, pour ainsi dire, le corps en haut, en dépit des lois 
ordinaires. Edelinde die Kugelerin, sœur d’Adelhausen trouva 
un jour la sœur Gery élevée de trois pieds devant l'autel. 
(Chronique d'Anna de Munzigen.) Mechtilde de Wingenhaim 
d'Unterlinden était souvent élevée dans ses prières à une 
coudée au-dessus du sol. Les chroniques du temps citent 
encore la sœur Mechtilde de Destenheim, Marguerite, fille 
du roi de Hongrie. Juliane Ritter a Tôss, qui, après la mort 
de Sainte Elisabeth de Hongrie suivit jusqu’à deux eoudées 
de haut l'apparition de l’âme de la Sainte. On cite aussi 
Luitgarde de Tongres, et la reine Brigitte qui, pendant son 
voyage à Rome eut la même faveur. ; 

(2) C'est ici que se font pour la première fois entendre 
ces coups douloureux au cœur qui se rencontrent dans beau- 
coup de mystiques. (Voir Gôrrès. Mystique. Tome Il.) 


CHAPITRE XX 359 


sur mon corps les cinq plaies d'amour, et j'en 
reçus la plus grande grâce que j'aie jamais eue. 

» Peu après je vis devant moi, le corps d’un 
homme enveloppé de la plus pure clarté. Je reçus 
alors d'immenses grâces et suavités, et ce Corps 
était transparent. On me révéla que nous devions 
toutes manger ce corps. Je trouvais bien étrange de 
devoir partager et manger ce corps. Mon amie (la 
sœur morte) me dit : « Quelqu'un vient, qui le 
partagera, » et je compris que c'était le très tendre 
corps de Notre Seigneur. Peu après nous pûmes 
communier. 

» Vers le temps où l’on chantait l’hymne Vexilla 
régis, je ne pus l’entendre et je me tenais dans le 
grand silence que Dieu m'imposait. Cela me dura 
toute la semaine et j'en fus très malade. Je gardai 
le lit et j'étais dans la chambre d’où je pouvais 
entendre chanter et lire tous les offices du chœur. 
Au jour des palmes jentendis les chants de la 
procession de la communauté. Le silence habituel 
me vint et dura jusqu'à la lecture de la passion à 
la Messe. Je ressentis alors une douleur intense et 
affreusement pénible au cœur et dans tous mes 
membres, comme si on me les brisait violemment. 
J'éclatais en pleurs et en gémissements et je criais : 
O douleur! O douleur! Mon Seigneur Jésus-Christ ! 
O douleur! O douleur! Mon cher amour Jésus- 
Christ! et je ne pouvais cesser de crier jusqu’à ce 
que la volonté de Dieu m'arrêtât. Pendant ce temps 
je ne pourrais exprimer ce que la présence de 
Dieu, si compatissante, me donnait d'amour et d’ar- 


30 CHAPITRE XX 


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deur. Les douloureux gémissements durèrent jusqu’à 
la Messe basse. Je fus ensuite très malade jusqu’à 
Vêpres, je ne mangeai rien et fus très souffrante 
toute la semaine, tant par mes douleurs que par le 
grand désir que j'avais de communier. Je ne pus prier 
jusqu’au Jeudi Saint, mais je reçus la communion 
le mercredi. Le jeudi, à Matines, je ressentis la com- 
passion des souffrances de Notre Seigneur avec toutes 
les douleurs que j'ai déjà expliquées, cela me 
dura tout le jour. Je craignais de ne pouvoir rien 
faire le Vendredi Saint, car toute la nuit je fus 
prise du silence jusque Primes. Cela disparut rapi- 
dement. Je pus aller au chœur, réciter les psaumes 
et entendre tous les offices. J'eus, ce jour, de 
grandes douleurs mais aussi de grandes grâces! 
Mais le jour de Pâques je fus assez bien pour 
dire mon pater et aller au chœur et chanter et 
lire. Comme l’année suivante je ne pus parler des 
œuvres d'amour (1) et je ne pouvais me faire 
entendre. Je fus liée et saisie par le silence, comme 
précédemment et cela me dura toute l’année. 


(4) Par les œuvres d'amour qu’elle mentionne si souvent, 
Marguerite entend les souffrances de Notre Seigneur sur la 
terre. | 


CHAPITRE XXI 


Heures douloureuses. 


Nous ne pouvons suivre au jour le jour, — notre 
cadre restreint ne le permet pas — Marguerite 
Ebner dans ses révélations. D'ailleurs, son récit est 
souvent une redite de faits qui se reproduisent 
chez elle, presque régulièrement. Son état physique 
est une extraordinaire alternative d’immobilité absolue, 
de paralysie partielle ou complète du corps, de 
rigidité de la langue, succédant subitement à une 
agitation violente, causée par un flux débordant de 
paroles ou de phrases, sortes d’aspirations d'amour, 
d’exclamations de douleur, d’oraisons jaculatoires 
répétées avec une rapidité vertignmeuse et une force 
incxplicable, et durant parfois toute une journée et 
même plus. un 

Et, dans ce silence comme dans ce flux de paroles, 
Marguerite est instrument inerte, une machine in- 
consciente que le mécanicien arrête ou fait mar- 
cher selon sa volonté. Elle ne pouvait dans aucun 
de ces états, parler aux autres sœurs, ni prier, 
dire l'office, lire ou travailler. Elle devait subir 
passivement l’immobilité ou l'agitation au milieu 


_ 362 CHAPITRE XXI 


de douleurs également excessives et si cruelles qu'il 
fallait qu’elle demeuràt anéantie sur son lit. 

Ces phénomènes qui apparaissaient d’abord, chez 
elle d’une manière en apparence capricieuse se 
réglèrent peu à peu jusqu’à devenir, en quelque 
sorte, des actes naturels du corps. Le silence 
rigide arrivait presque régulièrement du mercredi, 
ou du jeudi au samedi. Le grand flux de paroles 
se montrait les autres jours. Les fêtes ou les divers 
temps du cycle religieux amenaient des changements 
dans les souffrances. Pendant le Carême et la Semaine 
Sainte, elles croissaient jusqu’à un point vraiment 
intolérable. Plusieurs fois on la crût près de mourir, 
puis, brusquement, la nuit de Pâques, l’accalmie se 
faisait, la santé apparaissait, complète, mais dès le 
lendemain ou surlendemain de la fête, le supplice 
recommençait. 

Ce silence que Marguerite appelle « le silence 
lié » finit par être tellement douloureux qu’elle 
poussait des cris qui s’entendaient au loin. Ces cris 
étaient pour elle une torture, avec sa langue rigide et 
son gosier raidi. Pendant la semaine Sainte de lan 
1341, un troisième état extraordinaire vint se greffer 
sur les deux autres. Le silence faisait place à des 
cris affreux qu’on percevait à de grandes distances 
tant ils étaient violents. Ces cris étaient comme la 
soupape nécessaire pour empêcher son corps de se 
briser sous l'effort de la souffrance la plus extrême 
qu'un corps humain put subir. Aussi, à chacune de 
ces crises, croyait-on que la pauvre martyre allait 
mourir. Ce qui provoquait ces terribles crises, était 


CHAPITRE XXI 303 


le plus souvent, la lecture de la Passion de Notre 
Seigneur. La sensibilité extrême du tempérament de 
Marguerite, affinée encore par l’ascète mystique, la 
rendait semblable à une harpe très tendue que le 
moindre souffle ferait résonner. Aussi la seule allusion 
aux douleurs souffertes avec tant d'amour par le 
Divin Rédempteur, impressionnait si violemment le 
cœur aimant de la sœur, que toute sa personne 
bouleversée, sentait retentir en elle la vibration la 
plus douloureuse de compassion et d'amour. Cette 
sensibilité arrivait en elle à un degré incroyable : 
tout lui était souffrance. Les mouvements des per- 
sonnes qui la soignaient, leurs paroles, même à voix 
basse, la rendaient si malade qu’elle préférait qu’on 
la laissât seule. | | 

Un jour, la sainte Vierge vint lui dire qu’elle 
avait eu compassion des soufirances qu’elle venait 
d’endurer depuis deux semaines et voulait la guérir. : 
Elle lui ordonna de sortir de son lit et de marcher 
dans la chambre et lui tendit la main pour l'aider à 
se lever. Marguerite obéit el se trouva debout ayant 
recouvré toutes ses forces et sa pleine santé. Elle 
put aller au chœur, à Matines, cette nuit même qui 
était celle de Pâques et provoqua l'admiration de 
la communauté. Cependant toutes les prières ou les 
paroles se rapportant à la Passion et à la mort de 
Jésus lui faisaient mal et l’attristaient. Elle ne pou- 
vait davantage en parler. 

Elle cherchait aussi à se dérober de son mieux 
à la curiosité des personnes qu’attiraient les mer- 
veilles qu’on se disait d'elle. Si elle était assez 


364 CHAPITRE XXI 


bien portante pour les recevoir — ce qui était rare 
— elle parlait le moins possible, de peur que les 
gens ne vinssent à avoir confiance en elle, ce qui 
lui causait une vraie tristesse. » 

Marguerite, en de longues pages, note minutieu- 
sement ses états de silence, de cris, de flots de 
paroles, de douleurs. 

« Ce qui me consolait dans cette immobilité, dit- 
elle, c’est que j'étais, pour ainsi dire, forcément 
seule avec mon cher Seigneur Jésus. » 

La longue séparation d’avec l’ami spirituel était 
aussi une grande peine pour Marguerite. 

Henri de Nordlingen n’aurait pas hésité à revenir 
secrètement dans sa patrie pour consoler sa fidèle 
pénitente, mais il avait trouvé à Bâle un cercle 
d'action si actif, il se trouvait chargé de tant d’œu- 
vres importantes, qu'il ne pouvait les quitter pendant 
un espace de temps aussi long que lexigeait un tel 
voyage. La question financière semble aussi avoir 
arrêté le prêtre. Il avait à sa charge sa mère et 
une tante. Il avait essayé d'obtenir la permission 
d'accompagner labbé de Lützel qui se rendait à 
Kaisheim, mais le chapitre de Bâle, dont il dépen- 
dait, la lui avait refusée. 

Enfin, dans les premiers jours de novembre 1341, 
Henri put arriver à Medingen et revoir Marguerite 
après six ans de séparation. Il retrouvait la sœur 
dans toutes les douleurs de ces crises violentes, où 
son état était si misérable qu'il excitait la compas- 
sion de toute la communauté. Il put juger par 


CHAPITRE XXI 305 


lui-même de tout ce que ces maux étranges avaient 
de surnaturel et combien s’y voyait la main de Dieu. 

Dieu m'’envoya une grande grâce, écrit-elle en 
novembre 1341, par son cher ami qui est son vrai 
serviteur. [Il vint à moi et me vit dans mes liens et 
il trouva étrange que je demeurasse ainsi couchée, 
sans aliments matériels. Il aurait bien voulu me 
commander autre chose ; mais c'était Dieu qui me 
mettait en cet état. Comme un fidèle ami, il m'offrit 
de me donner la communion si je pouvais la rece- 
voir. 

Je m'effrayais, car ma bouche était fermée et 
mes dents serrées et Je n’aurais pu, avec toutes 
mes forces, les desserrer. J’entendis cependant sa 
proposition avec une grande joie et une confiance 
divine. Je fis signe que je voulais bien. C'était le 
jour de la Toussaint. 

» Il dit la Messe et par la bonté de Dieu, 
Je ressentis pendant la Messe un grand soulagement 
et je me préparai à la communion. La vérité divine 
sait bien que j'ai reconnu alors sa force merveil- 
leuse. Il me donna la sainte communion après la 
Messe et je la reçus le mieux que je pus, mais je 
ne pus boire au calice. | 

» Le jour des morts qui était un vendredi, je 
revins au chœur avec une grande Joie. Il dit la 
messe et me communia. Le fidèle ami de Dieu me 
quitta le dimanche. Alors les forts liens de Notre 
Seigneur me lièrent de nouveau et les jours de 
douleurs reprirent et durèrent jusqu’au jour de Saint 
Nicolas. » 


366 CHAPITRE XXI 


Marguerite s'étend ensuite sur les vifs désirs qu’elle 
ressentait de la sainte communion, désirs qu’elle ne 
pouvait voir se réaliser souvent. Il semble qu’alors 
il ÿ avait une réelle pénurie de prêtres, ce qui 
s'explique par l’exode de tous les prêtres obéissants 
au Saint Père, ils étaient suffisamment nombreux 
pour créer un grand vide par leur départ. On voit 
Marguerite se consumer véritablement de désir. 

» Quand je vins au chœur pour Matines, écrit 
Marguerite, peu après le départ de l'ami de Dieu 
et que j'entendis que le prêtre viendrait, je ressentis 
une sivive Joie que je ne pourrais l’exprimer. Cette 
joie me fut renouvelée quand je communiai (spiri- 
tuellement) avant que le prêtre n'arrive comme si 
je le recevais réellement. En ce jour, j'avais du 
dégoût pour toute nourriture corporelle. Je restais 
volontiers seule tout le jour sans avoir à faire à 
personne. J'ai alors appris des choses concernant 
les malheurs de la chrétienté. On voulait punir ceux 
qui avaient reçu Notre Seigneur. Je désirais ne 
prendre que du pain et de l’eau jusqu’à ma mort 
pour lhonorer et cela m'aurait été une grande 
Joie. » (1) 

Le carême de 1342 se passa comme les autres, 
en silence, cris, douleurs, qui augmentérent encore 


(1) Marguerite fait ici allusion sans doute aux brefs, répon- 
dant aux proclamations de Louis ordonnant aux prêtres de 
célébrer malgré linterdit. Le Pape rappelait que les fidèles 
qui ne se soumettraient pas, commettaient une faute grave. 
On voit ici que Marguerite n'était pas absolument rassurée 
sur cette question. 


CHAPITRE XXI 3017 


pendant la semaine sainte. Marguerite put se con- 
fesser et prier le jour de l’Annonciation. 

« Le Vendredi Saint, écrit Marguerite, Dieu me 
donna le désir de prier pour l’âme d’une, personne 
qui était morte cette année et à laquelle j'avais pu 
donner de grandes consolations dans ses derniers 
moments. Il me fut révélé de Dieu qu’elle irait en 
Paradis, mais ‘devait attendre jusqu’à Pâques et ce 
jour là, monter dans l’éternelle joie. Quand je vou- 
lus, après, prier pour elle, je ne pouvais rien dire 
d'autre que : Seigneur, je sais qu'elle est dans 
l’éternelle joie. Le jour de la fête, quand on chanta 
le Credo, je dus sortir de l’église, car.]je ne pou- 
vais entendre parler des souffrances de Jésus. Je 
ne pouvais davantage entendre nommer ceux qui 
étaient coupables des douleurs de mon Seigneur 
Jésus-Christ et leur nom me semblait plus dur à 
entendre que tout ce qui Se rapportait aux saintes 
souffrances. A dater de la fête (de Pâques), j'eus 
toute l’année le silence lié; il commençait le mer- 
credi à Vêpres et durait jusqu’au lendemain à Prime 
et depuis le jeudi à Vêpres jusqu’au vendredi à 
Prime. » + 

Le carême de 1343 fut semblable aux autres dans 
le commencement, « mais le mercredi après le 
« Dimanche blanc » (4 mars 1343), je ressentis une 
si grande joie que je fus prise d’un rire incessant 
dont je ne pouvais me ravoir; je dus sortir du 
chœur en éclatant de ce rire. Il me fut révélé que 
cela me ferait mal, et ce fut ainsi. Dans la nuit, je 
fus très malade et prise du silence lié avec des 


25 


368 CHAPITRE XXI 


douleurs intérieures et extérieures. Je ne pus, de 
tout ce carême, aller à la Messe ni ailleurs, sinon 
lorsqu'on me portait sur un lit dans un endroit 
où il y avait une fenêtre donnant sur l’autel et je 
voyais tous les jours Notre Seigneur. » 

Ce silence, pour la pauvre patiente, était double 
d'un jeûne forcé, car on ne pouvait lui desserrer les 
dents pour lui faire avaler même unê goutte d’eau 
ou, si l’on y parvenait, ce n'était qu’au prix de 
grandes souffrances. Chose curieuse, après le carême 
de 1343 où Marguerite resta si longtemps sans pou- 
voir prier, elle avait oublié le pater qu’elle récitait 
avec tant de joie après Matines. Elle en fut 
désolée et pleura beaucoup. Ses pleurs redou- 
blaient la nuit quand arrivait l'heure du pater et 
qu’elle se voyait dans l'impossibilité de le réciter. 
Elle se soumit cependant à la volonté de Dieu et 
récita d’autres prières. 

— « Je restai ainsi en douleurs et en prières 
jusqu’au Dimanche après Pâques. Dans la nuit, la 
présence de Dieu me fut donnée avec une grande 
suavité et beaucoup de communications divines. La 
parole me revint aussi. J’allai au chœur après Ma- 
tines et voilà que mon pater m'est rendu, mais il 
me semblait obscur et étrange. Je ne retrouvais 
plus toutes les aspirations, je n’avais plus la dévo- 
tion que j'avais autrefois (en le récitant). Cela me 
dura jusqu’à l’Ascension. Mais le pater avec ses 
effusions ne me fut pas rendu avant la Pentecôte 
et tout ce temps, je fus très malade, et je pensai 
que j'allais mourir. A l’Ascension, j'allais un peu mieux 


CHAPITRE XXI 309 


‘et à la Pentecôte, je retrouvai toutes mes aspirations 
avec les dévotions et les grâces. Jallai au chœur 
avec la communauté et le mardi de la Pentecôte, 
quand on chanta le Veni Creator, j'entendis les voix 
les plus ravissantes qui chantaient à l’unisson. Je ne 
pourrais exprimer cela. Pendant ce temps j'étais 
inondée de suavité et je reçus l’assurance que j’en- 
tendais les anges de Dieu. Je passai ces fêtes avec 
toutes sortes de grâces. | 

» J’eus toute cette année le silence lié le mer- 
credi et le jeudi, je leus ‘ensuite le jeudi et le 
vendredi jusqu’au troisième jour après Saint Martin. 
Ce jour, Dieu me dit avec une très forte grâce : 
« Tu es en vérité une enjoleuse, tu es une gour- 
mande de ma douce grâce, tu as séduit ma divine 
faveur, (1) tu es une aimante de mon amour. Je 
suis l'époux de ton âme. (2) Je le désire pour ma 
gloire. Je fais en toi une œuvre d'amour et ce 
m'est un jeu très doux. Ton amour m'oblige de me 
laisser trouver par toi, afin que ton àme soit ras- 
sasiée et que ton corps ne souftre plus. Ton suave 
désir me trouve, ton ardeur intérieure me force, 


(4) Strauch dit qu’on peut aussi tradulre comme ceci : Tu 
apaises mon vif désir et ma divine complaisance en toi. Le 
mot du manuscrit allemand est versucherin. Le manuscri 
latin : electrix. | 

(2) Le Christ disait aussi à Christine : Je suis l'époux de 
ton âme et il le dit à plusieurs reprises. Il le dit aussi à 
Adelaïde Langmann. On sait que le degré le plus élevé de 
la mystique est le mariage mystique ou l’union complète 
avec Dieu, mariage que plusieurs extatiques virent se réaliser 
symboliquement dans des visions où Jésus venait leur passer 
au doigt l’anneau des épousailles. 


370 CHAPITRE XXI 


ton amour ardent me lie, la claire vérité me saisit, 
ta passion indomptée me garde. Je veux te recevoir 
avec joie, t’entourer de mon amour dans la parfaite 
union de l’Un que je suis. Ce n’est pas trop pour 
ma bonté. Je veux donner à ton âme le baiser 
d'amour, la joie, l’embrassement suave, le recours 
amoureux. 

» De la haute divinité s’épanchait la miséricorde. 
De la tendre humanité de Jésus-Christ coulait la 
bonté ; l’amour se déversait des œuvres d’amour de 
l'Esprit Saint. Et dans l’amour était la paix, de la 
paix venait la grâce, de la grâce venait la joie, de 
la joie le désir, du désir l’œuvre, de l’œuvre le 
fruit, du fruit, la vie éternelle. » 

Le carême de 1344 se passe comme les autres, 
douloureusement. Un dimanche où les sœurs dési- 
raient communier avec la pauvre malade, celle-ci 
était plus fortement prise de cette paralysie mysté- 
rieuse et se désolait. Au moment de la communion, 
ses dents se dessèrèrent et elle put recevoir la 
sainte hostie. Aussitôt la paralysie revint plus forte 
et plus douloureuse que jamais. Ce miracle arriva 
plusieurs fois. Dans les moments où Marguerite 
pouvait parler, la simple idée de dire quelque chose 
sur l'amour de Dieu, la passion, la vie de Notre 
Seigneur, lui occasionnait une révolution intérieure, 
des tremblements, des battements de cœur si violents 
qu’elle devait se pencher sur elle-même pour les 
comprimer. Get état de sensibilité extrême faisait 
de sa vie un long supplice et le plus grand miracle 
de son existence fut cette existence même qui se 


CHAPITRE XXI 311 


prolongeait au milieu d'états maladifs qui eussent 
tué les plus robustes. | 

» Cette année, écrit-elle, le 9 octobre 1344, mon 
cher Seigneur m'envoya son très doux, ami (ce qui 
me donna) de grandes grâces et de fortes consola- 
tions. Je reçus aussi le saint corps de Notre Seigneur 
et il me le donna deux fois dans le silence lié. Dieu 
me préparait intérieurement par ses douces grâces, afin 
que je le reçusse sans crainte dans une joie divine (1). 
Le jour de Saint Denys, il (Henri de Nordlingen) me 
communia, puis me quitta. Tout ce jour je reçus des 
grâces singulières et quand vint le moment où il 
devait me quitter, je lui demandai de ne Jamais 
séparer son âme et son cœur de Dieu. (2) Après, 
le silence augmenta beaucoup en moi. Il commença 
le mercredi à Vêpres et dura la nuit jusque Primes 
et ce fut toute la semaine jusqu’au dimanche, et 
enfin cela dura quatorze jours. Je fus si accablée 
que je croyais mourir et ne pouvoir souffrir ainsi 
tout ce temps. Le très sage enchaîneur Jésus-Christ: 
me lia lui même si violemment que mes mains en- 
flérent et que j'en souffrais à mourir. La parole 
me revint dans ces quatorze jours. Le jour de Saint 


4} Henri de Nordlingen, quoique toujours exilé, avait de 
nouveau pu parvenir à Medingen après trois ans d’éloigne- 
ment. C’est dans cette visite que Henri obtint la promesse 
de Marguerite de lui donner ses révélations. 

(2) La correspondance de Marguerite avee Henri de Nord- 
lingen continuait activement entre ces visites. Les rôles, 
alors, semblaient changés. C’est Henri qui demandait à Mar- 
guerite des conseils, des encouragements et des avis spirituels. 


319% CHAPITRE XXI 


Martin à Matines, j'étais dans mon lit, le mal: dis-. 
parut avec une grande joie et tout cet Avent je 
reçus beaucoup de grâces fortifiantes. 

» En cette année, mon pater Ss’augmenta (?) de 
jour en jour avec tous mes désirs et la grâce de 
Notre Seigneur, ainsi que la présence de Dieu qui 
me saisissait toujours plus fort. 

» Ce que je désirais savoir de Dieu, nr'était dit 
pendant mon pater par la vérité divine. Si, par 
exemple, Je désirais faire quelque chose et que je 
voulusse savoir s’il me donnerait sa grâce dans cette 
action, il m'était répondu : « Autant mon humanité 
ne peut se séparer de ma divinité, autant il m'est 
impossible de me séparer de toi en rien. » (1) Il 
arrivait aussi que Je désirais prier dans une inten- 
tion et je ne le pouvais pas. Quelquefois aussi mon 
désir rencontrait merveilleusement un objet auquel 
je n'avais pas pensé. Je comprenais alors que c'était 
la volonté de Dieu, par la douceur de la grâce que 
je recevais. Pendant mon pater, j'ai reçu les plus 
fortes, les plus suaves, les plus incompréhensibles 
grâces, comme aussi pendant mes autres aspirations, 
mais ces choses, il m'est impossible de les écrire, 


(1) Dieu répétait souvent cette assurance à ses mystiques 
amies. Anna de Münzigen, dans sa chronique, rapporte à peu 
près en ces termes ce que Dieu dit à Else de la Neunstatt. 
Les révélations de Christine Ebner renferment plusieurs pas- 
sages semblables. La bonté divine envoie la même consolante 
assurance aux personnes qui se recommandent à lui par 
intermédiaire de ces prédestinées. Dieu promit à Christine 
que sa race ne serait jamais séparée de lui. 11 fait dire la 
même chose à Henri de N. par Marguerite. 


CHAPITRE XXI 313 


pas un cœur humain ne peut les concevoir. — J'ai 
reçu tout cela. — L'amour le plus violent emplissait 
mon cœur quand je disais mon pater et j’éprouvais 
un vif désir d'en dire un autre. Je souhaitais de 
tout mon cœur que ma vie put s'écouler en de 
semblables ardeurs. 

» Un don très doux et particulier que me fit la 
bonté de Dieu, fut l’amour pour son cher disciple 
Saint-Jean. Quand j'arrivais (dans mon pater) à la 
contemplation du repos du disciple sur le cœur du 
Seigneur, j'étais saisie d’une grâce si douce que je 
ne pouvais plus parler. Si je considérais qu’il buvait 
ainsi en quelque sorte à la poitrine même du Sau- 
veur, je ne trouvais plus de paroles, et je restais 
plongée dans une joie et une ardeur capables de 
me faire mourir, si je considérais que moi-même je 
pourrais le recevoir (Jésus), j'étais tellement touchée 
que je devais m'’asseoir. » | 

Ces sensations devenaient assez fortes pour donner 
à Marguerite la crainte d’en perdre l'esprit. 

— « Je ne suis pas un voleur d'esprit, lui redit 
Notre Seigneur, je suis la lumière de lesprit. » 

« Cette réponse me fut donnée pendant une prière 
pour la prédication du vrai ami de Notre Seigneur, 
car je désirais vivement que la Providence divine 
veillât particulièrement sur lui. » — Dieu lui donne 
ces magnifiques éloges : — 

— « C'est la vraie joie de ma sainte divinité, 
c'est un disciple assuré de mon humanité. (1) Il 


(t) Ceci semble indiquer qu'Henri menait une vie pénitente 


374 CHAPITRE XXI 


doit me louer avec les chérubins et me glorifier 
avee les séraphins. » Et il ajouta 

— « Je lui donnerai ma tendre humanité comme 
remède à sa faiblesse naturelle, ma très claire vie 
contre l’obscurite de ses sens que ma grâce divine 
n’a pas touchés, mon amour ardent dans lequel, 
par lui, s’enflammeront tous les cœurs non souillés ; 
je lui donnerai l'intelligence de la pure vérité dans sa 
doctrine, et ferai en sorte qu’il achève dans la joie de 
l'amour ce qu’il doit accomplir pour ma gloire. Je veux 
l’attirer dans la violence (1) de ma sainte divinité, dans 
laquelle il doit se jeter lui-même entièrement. Je 
Jui donnerai le saint miroir de ma sainte divinité, (2) 
afin qu'il puisse contempler ma gloire divine dans 
l'image qui se formera clairement en son àme et 
j'accomplirai en lui ce qui est écrit : que les petits 
seront élevés, car je me complais dans sa grande 
humilité. — Dans la pure vérité on me trouve, 
dans l’amour brûlant on me lie, dans l’ardeur du 
désir on me force, dans la pureté on me conserve. » 

« J’eus un jour le plus violent désir de n'être 


et mortitiée. A cette époque Henri prêchait à Bâle, à Strass- 
bourg et dans d’autres villes du mème pays. 

(1) Le mot allemand est Wild, trad. lett. : sauvage. Le sens 
ici peut se prendre d’impétueux, irrésistible. Tauler l’emploie : 
« L'esprit fut emporté avec toutes ses forces dans la sauva- 
gerie (Wilde) du désert. Q. F. 36, 771. Ausg. von 1498, 
fol. 484. Ce mot est employé par plusieurs auteurs spirituels 
de l’époque. | 

(2) L’éternelle sagesse dit à Suzo : tu es le saint miroir 
de ma sainte divinité. — Tu es par ton être naturel un miroir 
de ma divinité. Seuses Scriften mit Denifle Anm. 1,365. On 
trouve aussi cette expression dans Tauler. 


CHAPITRE XXI 315 


autre chose qu'un être connu de Dieu seul. (1) 
Si c'était la volonté de Dieu, je lui soumnettrais bien 
volontiers la mienne. J'aurais voulu savoir cela d’un 
homme, mon confesseur, j'avais lidée que je ne 
restai pas de bon cœur dans mon couvent. Mon 
Seigneur le sait, je demeure volontiers dans mon 
couvent quand il n’y a pas de troubles. Je ne demande 
rien autre que le renoncement à toutes choses et 
que sa chère volonté soit entièrement accomplie en 
moi pour sa gloire. J’aspirais ardemment à entrer 
dans l’éternelle joie. Et ce jour ne vient jamais! (2) 
Comme je voudrais mourir, si c'était la volonté de 
Dieu et sa gloire! Je reçus un avis intérieur qui 
me fit comprendre que je devrais désirer vivre mille 
ans si c'était la volonté de Dieu et sa gloire. Je 
veux bien. faire ce qu’il a ordonné. » 

Marguerite implore la Sainte Vierge pour que les 
stygmates lui soient données comme « au grand 
Saint François. » Puis elle fait un retour sur elle- 
même. La bonté de Dieu lui a permis de inaïîtriser 


(1) Marguerite eut, toute sa vie, par la permission de Dieu 
qui voulait l’éprouver, des personnes qui ne Flaimaient pas 
dans son couvent. Elle souffrait beaucoup de ces contradic- 
tions à cause de lexcessive sensibilité de sa nature. Il semble 
ici qu’elle ait eu l’idée de se renfermer dans une solitude 
complète où elle ne serait plus en rapport avec personne 
qu'avec Dieu et son confesseur. 

(2) Le manuscrit latin dit : Uitque suprema mihi dies illu- 
cescat. Ermeline de Roet d’'Engelthal levait-elle les veux au 
ciel, au milieu d’une conversation toute joyeuse, elle 
rougissait et disait : Ah! quand viendra Pinstant de la 
vie éternelle et du bonheur sans tin! et elle devenait triste 
et ne riait plus. | 


316 CHAPITRE XXI 


son corps et de le réduire en servitude : « J'ai pu 
facilement, par amour, refuser toute satisfaction à 
mon corps de ce qui lui était commode ou agréable, 
dans le boire, le manger, le sommeil et toutes cho- 
ses. | | 

Souvent, Je prenais si peu de sommeil qu’il ne we 
restait rien d’agréable en cette servitude du corps, car 
le grand désir de servir Dieu me faisait considérer le 
sommeil comme du temps perdu. Souvent sa bonté 
me disait : lève-toi, Je veux te donner ce qui n’a 
jamais été dit, entendu ni senti par le cœur de 
l’homme. Et le doux nom de Jésus-Christ me rem- 
plissait d'amour. Toute joie et jouissance dans le 
boire et le manger me furent enlevées par la grande 
suavité que je ressentais en Dieu, car je ne désirais 
que la seule jouissance de son amour dans l’éternelle 
clarté. J’eus une plus profonde compréhension de la 
foi chrétienne par la lumière de la vérité divine, 
et, me plongeant dans l’amour de Dieu, je m'’aban- 
donnai à sa sainte volonté. (1) 

» Je mettais ma force et tous mes moyens dans 
l’aimable humanité de Notre Seigneur Jésus-Christ, dans 
sa vraie vie et ses saintes douleurs. Cela me dépouillait 
de toute vanité et me rendait ennemie du monde. Je 
pensais que rien ne peut nous orner devant Dieu, 
comme une vie pure, pleine de vertus et de justice. 


(4) Dans l’ascèse mystique, à mesure que le corps est sou- 
mis à un régime plus dur, et se dégage des besoins ordinañes 
de nourriture, de sommeil, de soins, l’âme devient prépon- 
dérante et se rapproche davantage de la vie surnaturelle 
qu'elle aura après sa mort. 


CHAPITRE XXI 311 


» Cependant, mon cher Seigneur sait bien que 
je ne supportais pas la malpropreté dans le vêtement 
ni dans le boire et le manger, mais je quittais 
volontiers pour l’amour de Jésus tout ce qui tient 
aux Joies mondaines. Je suis restée trente ans sans 
boire de vin; je n'ai pas pris non plus de bain et 
je n'ai jamais, pendant ces trente ans, fait toucher 
mon corps ou ma tête à l’eau. Avec l’aide de Dieu, 
je n’en ai ressenti aucun mal. (1) Je n'ai pas non 


(4) Lamprecht de Regensbourg écrit en parlant de Saint 
François : Que dire de ce qu’il buvait? Non seulement il ne 
buvait pas de vin, mais il buvait si peu d’eau qu’il eut sou- 
vent soif. Elsbeth de Kôllikon de Tôss connaissait une sœur 
qui n'avait jamais bu d'autre vin que lordinaire du couvent, 
(Greith Mys) Christine Ebner, pendant longtemps, ne but qu’un 
peu d’eau. Il en était de même d’Elsbeth Héimbourg de 
Sant Catherinenthal à Diessenhofen et de Marguerite Willi 
de Tôss. Béli de Schalchen de Tôss ne but rien pendant 
trente ans et souffrait cruellement de la soif. Elle était 
rafraichie dans ses visions. (Greitb Mys). Quant au bain, 
Strauch dit que Marguerite ne suivait en cela que la règle 
stricte de l’ordre. Le savant auteur fait, je crois, erreur : les 
coutumiers ne défendent pas la propreté, mais contiennent 
des articles spéciaux sur les lavages.” Sans doute le grand 
bain n’était pas usité, mais il se trouvait dans tous les 
monastères des lavoirs à l’usage de ses habitants. Marguerite 
a voulu peut-être mortifier en elle un penchant qu’elle croyait 
excessif dans la recherche de la propreté. Si le fait eut été 
général, elle ne l'aurait pas mentionné. Mais il faut aussi se 
rappeler que, au moyen âge,on prenait beaucoup de bains.Toutes 
les villes avaient des bains publies et les grandes maisons 
des particuliers en possédaient. Souvent ces endroits deve- 
naient des lieux de débauches. Les couvents voulaient réagir 
contre ces excès. En tuus cas, Pabstention de M. E. est une 
mortification personnelle. 


318 CHAPITRE XXI 


plus mangé de poisson ni de viande. (4) J'avais un 
grand penchant à aimer les fruits, (2) Il me fut 
révélé que je devais m'en abstenir par amour de 
Dieu ; de même ai-je abandonné toutes les sucreries 
par le désir de la suavité divine. Je voulais aussi 
me coucher selon lhabitude de lordre. (3) A cause 
de mon état maladif, on me mit un coussin sous la 
tête. Comme je récitai mon pater, je ressentis une 
grande douleur et j'entendis ces mots de mon Sei- 


(1).Christine Ebner s’abstint aussi pendant 25 ans de manger 
de la viande. Adelaïde de Roct et la sœur Reichgart d’En- 
welthal demeurêrent 30 ans sans en manger (Le livre de la 
grâce.) A Adelhausen plusieurs sœurs passèrent de longues 
années sans manger de viande, même étant malades ; si, à 
cause de leur santé, elles devaient en manger, elles y mettaient 
des cendres ou d’autres choses pour en ôter le bon goût. 
Elles salaient aussi leur boisson par pénitence. (Chronique 
d'Anna de Münzingen) La fille du roi de Hongrie, Margue- 
rite, ne mangeait jamais de viande, à moins qu'elle ne fût 
malade. (Greith-Mystik). 

(2) Henri Suzo voulut aussi dompter le penchant qu’il avait 
pour les fruits. Adelaïde Geishôrnin d’'Adelhausen étant malade 
avait envie d’une poire cuite, et en demanda à la maitresse 
de Pinfirmerie. Une voix intérieure lui dit : Tu cherches 
la jouissance dans une poire ? C’est dans ma passion que tu 
dois te réjouir. Elle appela Pinfirmière et lui dit que Dieu 
ne voulait pas qu’elle prit cette poire. (Chronique d’A. de 
Münz). Beaucoup d’autres mystiques faïsaient la même morti- 
fication, à Tôss, à Unterlinden et ailleurs. 

(3) Les constitutions des sœurs dominicaines disent que les 
. sœurs doivent dormir sur de la paille et des sacs en laine. 
Les plus mortifiées, dans les couvents où régnait l’ardeur 
mystique, se contentaient d’une planche. Adelaïde Langmann, 
avant d'entrer à Engelthal, mettait une planche dans son lit 
et Christine Ebner couchait l'hiver sur le sol, en chemise, 
ce qui lempéchait de dormir à cause du froid. 


CHAPITRE XXI 319 


gneur : Une épouse du Christ doit-elle dormir dans 
la mollesse ? Si elle mourait ainsi, elle ne se trou- 
verait pas sur des plumes ! Je promis à mon cher 
Seigneur de ne plus jamais accepter (ce coussin), 
sinon sur l’ordre de mes supérieurs. » 

Marguerite s'étend ensuite longuement ‘sur les 
différentes prières qu'elle faisait et les grâces qu’elle 
recevait. Remarquons, en passant, qu'elle mentionne 
parmi ses prières habituelles, les invocations attri- 
buées généralement à Saint Ignace de Loyola 
Anima Christi sanctitica me, etc. 

Terminons ce chapitre par ce passage qui concerne 
Ja rédaction de ses révélations. 

— « Je fus priée par le vrai ami de Dieu qui 
me donna tant de consolations, de lui écrire les 
faveurs de Dieu. J'aurais bien voulu qu’il les écrivit 
lui-même, mais cela ne put être. Il me dit de com- 
mencer toujours à écrire. Cela me paraissait difficile 
et je commençai à contre cœur. Quand je voulus 
commencer, j'eus trés peur. Je criai vers le miseé- 
ricordieux secours de Dieu et son bien-aimé écrivain 
monseigneur Saint Jean afin qu’il m'aide à écrire dans 
cette vérité qu'il a puisée dans le cœur même de Jésus. 

» Je commençai au temps de l’Avent (1344) et je 
demandai, si j'écrivais pour lhonneur et la gloire 
de Dieu, qu'il m'’aidât à accomplir ma tâche en 
toute perfection et vérite. Mon cher soutien Jésus- 
Christ me donna un fort secours et me promit de 
me faire du bien et de me guider. Et il me promit 
de me donner une grâce qu'il me préparait le jour 
de sa naissance. » 


CHAPITRE XXII 


ms 


L'enfant Jésus et Marguerite. — Nouvelles douleurs. 


Un des caractères de la dévotion tendre et affec- 
tueuse de Marguerite fut son amour pour Jésus 
enfant. 

Cette dévotion lui rendait la fête de Noël infini- 
ment chère et elle s’y préparait avec un redoublement 
de ferveur. 

Jésus y répondait en augmentant ses faveurs et 
ce douloureux « silence lié » dont il la délivrait à 
peine quelques heures, à Pâques, disparaissait com- 
plètement pendant les fêtes de la Nativité. L'amour 
de Marguerite pour l'enfant Jésus était plein de 
touchante naïveté. Dans son humble cellule, elle 
gardait l’image du divin poupon dans un berceau. (1) 
Elle prenait souvent la statuette dans ses bras 
et la pressait contre Son cœur avec des élans d'amour 
maternel. Il arriva alors, plus d’une fois que Jésus, 
en récompense de cette tendre affection, se substi- 
tua à la dure matière et ce contact de la chair 
du divin fils de Marie avec le cœur de laimante 


(4) Cette statuette est encore vénérée au couvent de Me- 
dingen. 


CHAPITRE XXI! 381 


moniale la remplissait de sentiments d’une indicible 
pureté. Marguerite s’attristait des douleurs de la 
Circoncision au point de n’en pouvoir dormir. 

Cet amour ardent s’augmentait de sa propre ar- 
deur. 

Si, la nuit, Marguerite se mettait à réfléchir aux 
douleurs de Jésus, à son enfance, aux grâces de 
son innocente et radieuse humanité, son cœur en 
palpitait si violemment qu'elle devait le presser à 
deux mains. Son amour avait des élans qu’elle ne 
pouvait dompter. Üne nuit, elle appuya avec tant de 
force son crucifix sur sa poitrine qu’elle en serait 
morte étouffée si le Seigneur ne lui eut dit : « Prends 
garde à toi, il faut nous détacher l’un de l’autre. » 

Une autre nuit qu’elle gisait sur son lit, paralysée 
par son silence, elle entend une voix qui lui dit de 
se lever et d'aller au chœur. Marguerite obéit sans 
hésiter, s’élance joyeusement hors de son lit. Toute 
paralysie a disparu. Elle peut chanter Matines avec 
la communauté. Rentrée dans sa cellule, prise d’une 
irrésistible tendresse pour ce Jésus si bon, ellele presse 
contre son cœur et le miracle délicieux qui Pa déjà tant 
charmée se renouvelle. Elle sent palpiter, contre son 
cœur, le petit cœur si doux de l’enfant Dieu. Effrayée et 
joyeuse à la fois, elle se demandait si elle n'était 
pas le jouet d’une ïllusion, car son humilité ne 
pouvait concevoir un si grand miracle. 

Son désir trop vif et trop humain d’une ca- 
resse divine, ne la trompait-il pas ? Le Seigneur 
lui répondit : 

— « Aussi vrai que tu t'es confiée à mes saintes 


382 CHAPITRE XXII 


douleurs et à mon saint sacrement, aussi vrai sont 
les dons de mon amour par lesquels je te réjouis. » 

» Je pensai que je ne devais confier cette faveur 
à personne, sinon au fidèle ami de Dieu. Mais la 
sœur qui est liée intimement avec moi (1) vint me 
trouver et me dit : — « Cette nuit, je t'ai offert 
ton enfant et c’était un enfant vivant, tu me l'as 
pris avec un grand amour et tu l’as pressé contre 
ton cœur. » 

» dJ’entendis ces paroles avec. beaucoup de joie, 
me disant qu’elles me venaient de Dieu et je fus 
certaine que je devais écrire cette grâce et la raconter. 
Cette joie me dura tout le jour. 

» Le jour de Saint-Etienne, mon Dieu contenta 
mes désirs en me faisant envoyer de Vienne un 
cadeau, une très belle image. C'était une statue de 
l'Enfant Jésus, dans un berceau et quatre anges 
dorés le servaient. Une nuit, je vis le divin enfançon 
qui jouait gaiement dans son berceau, il agitait ses 
petits membres. Je lui dis | 

— « Pourquoi n’es-tu pas sage et ne me laisses. 
tu pas dormir ? Je t’ai cependant bien prié ? L'enfant 
répondit : 


(1) Elsbeth Schepach, ainsi se nomme cette sœur qui paraît 
dans presque toutes les lettres d’H. de N. Elsbeth Schepach 
était économe en 1338. En 1345, elle fut nommée prieure. 
Elle aida souvent Marguerite à écrire ses révélations. Les 
Schepach étaient administrateurs de l’Evêché d’Angsbourg. 

La ferme manoir des Schepach appartient actuellement à 
la cure de Depshofen ; autrefois elle était la propriété du 
couvent d’Oberschôünenfeld, lequel était sous la direction des 
prêtres de l’abbaye de Keisheim. 


CHAPITRE XXII 383 


— « Je ne veux pas dormir, Je veux que tu me 
prennes près de toi. » Je le pris avec une tendre 
dévotion et le mis sur mes genoux. C'était un délicieux 
enfant. Je lui dis : | 

— « Embrasse moi autant de fois que tu as troublé 
mon repos. Il entoura mon cou de ses bras. de 
reçus de grandes grâces de cette vision. 

Marguerite continuait d'écrire ses révélations et 
Dieu lui donnait la force et les lumières nécessaires 
pour mener ce travail à bonne fin, mais il ne lui 
retirait pas le « silence lié » et elle en souffrait 
toujours. Dans ses longues insomnies, elle se con- 
solait en méditant sur l’enfance de Jésus. Au milieu 
de ses alternatives de rigidité ou d’agitation, la pauvre 
sœur profitait de tous les instants de calme pour 
réciter son office. 

— « Mais je ne pouvais manger aucun aliment, 
non par dégoût, mais faute de la moindre envie de 
prendre une nourriture quelconque, ce qui venait 
de la puissance de Dieu. L'action de manger 
m'était un supplice ; dès que je commençais, je res- 
sentais des coups au cœur tellement violents que 
je poussais des gémissements déchirants qu’on enten- 
daient partout. Je tremblais de tous mes membres et 
le jour s’obscurcissait à mes yeux. (4) La boisson 


(4) Marguerite veut parler ici des larmes abondantes que 
la souffrance et l’abattement provoquaient. Elles finissaient par 
rendre sa vue malade. Ses yeux s’enflammaient à force de 
pleurer. | 

Greith cite, dans sa mystique, Marguerite de Hongrie qui 
avait le don des larmes au point que ses yeux et ses joues 
brûlaient comme du feu. Mechtilde d’Effisch, d’Unterlinden 


26 


384 CHAPITRE XXII 


n'était toute aussi insupportable, je souftrais les 
mémes douleurs. Ces douleurs, en mangeant et buvant, 
me durérent jusqu'à la veille de Pâques (1345). 
Pendant tout le temps où lon cessait de chanter 
PAlleluia, je ne pus manger qu'un dimanche. » 

En revanche, la pauvre martyre goûtait de grandes 
consolations intérieures. Ces consolations suivaient 
la marche ascendante des souffrances, qui, cette 
année, furent particulièrement violentes pendant les 
quinze jours de la Passion. Les cris aigus causés 
par le mal torturant eéclataient presque chaque jour. 
Les pages promises à Henri restaient inäâchevées. 
Marguerite se tourmentait de ne pouvoir écrire. 
Elle voulait mener à bonne tin l'œuvre promise, 
car l’excès de ses douleurs lui faisaient espérer 
que bientôt Dieu la délivrerait de ses maux en la 
prenant dans la vie éternelle. Mais le Seigneur lui 
révéla qu’elle devait encore demeurer sur la terre 
parce qu'il avait encore à accomplir des œuvres 
par elle. Pour la consoler, Il lui donna l'assurance 
qu’elle Lui était, en ce moment, la plus chère des 
créatures vivant sur la terre. 

— « Si tu n'étais pas une créature humaine, lu; 
dit le Bien Aimé, tu serais un ange. » 

Les douloureux phénomènes qui marquaient les 
jours de Marguerite ne cessaient pas : coups au 


perdit presque la vue à force de pleurer et ne pouvait plus 
Hire. 

Les larmes de Marguerite ici, venaient de l’excès de dou- 
leur, ces coups violents devenaient de plus en plus fréquents 
et aigus. 


CHAPITRE XXI 382 


cœur, silence lié, tremblement, cris aigus, à peine 
quelques heures de repos à Pâques ou aux autres 
grandes fêtes. Marguerite est une hostie de propi- 
tiation pour le monde coupable. Toute l’année 1345 
est pour elle un long martyre. Mais en retour quelle 
puissance elle acquérait sur les âmes et sur le 
cœur de Dieu! | 

— » J'avais une amie noble, écrit Marguerite, à 
la fin de 1345. Elle vint à moi pour me demander 
conseil et secours. Je reconnus bien vite que la 
miséricorde de Dieu lui était nécessaire, car elle 
était en état de péché. J'aurais voulu beaucoup 
prier pour elle. Et je me vis dans l’impuissance 
absolue d’intercéder pour cette amie, quoique j’eusse 
volontiers pris sur moi tous ses péchés. Je désirais 
faire sur elle le signe de la croix et je ne pou- 
vais remuer a main. Par la bonté de Dieu, j’appris 
qu'il ne labandonnerait pas, mais qu'il voulait 
l’éprouver. Je ne cessai pas de prier. Le dimanche 
suivant, je reçus Notre Seigneur et je ressentis un 
grand désir de prier pour cette amie.- Le divin 
Maître me donna de grandes joies et une lumière pro- 
fonde dans Ia connaissance de sa miséricorde. C’est 
ainsi que je ne puis prier pour certaines âmes, 
malgré mon désir, et alors Je dois me livrer à un 
travail aussi pénible que de soulever un grand poids. 
En d’autres occasions, au contraire, Je prie très 
facilement et Joyeusement. Il m'arrive aussi de 
ressentir. une douce suavité intérieure quand mes 
prières sont acceptées. 

» Je reçus toujours de grandes grâces par l’enfant 


386 CHAPITRE XXII 


Jésus. Je desirais beaucoup savoir avec quel amour 
jl était descendu du ciel sur la terre, et comment 
il était venu dans le sein de la très sainte Vierge. 
Il me répondit : Tu aurais pu me poser sur une 
aiguille, tu n'aurais pu me voir et cependant j'étais 
entier avec tous mes membres. Je possédais son cœur 
(de la Sainte Viergec,) avec beaucoup de joie et 
d'amour, et je la comblais d'immenses grâces très 
suaves qui l’inondaient toute entière. Elle me portait 
sans peine avec une joie intense. « — Je deman- 
dai: — « Mon très cher enfant, comment une telle 
grâce a-t-elle pu être opérée dans un corps humain ? 

» [1 me répondit : Spiritus Sanctus superveniens, etc. 

» J’avais un grand désir de connaître sa naissance. 
Il me dit : « Je naquis sans douleur, en toute pureté, 
et ma naissance fut aussi merveilleuse que les 
Ecritures l'ont dit et que la Sainte Eglise le croit. » 
Il me dit aussi qu'il avait eu très froid cette nuit. 
Je lui demandai : « Cher enfant, on dit que tu étais 
pauvre, est-ce vrai ? » Il dit : « C’est vrai, je devais 
accomplir par là le salut du monde. » — « Cher 
enfant, est-ce vrai que Saint-Joseph t’enteloppa dans 
ses pantalons ? Cela m’a toujours semblé étrange. » (1) 


(4) Cette légende du pantalon de Saint-Joseph se trouve 
aussi dans les révélations du frère Henry de Clèves. On la 
rencontre dans un vieux mystère allemand, publié par 
Piderit. Dans Mechtilde de Magdebourg (éd. Gall Morel 149), 
on lit : Marie prit un drap grossier que l’âne portait sur son dos, 
sous la selle et mit a son divin enfant une partie de $a chemise 
qu’elle avait déchirée. Il est à remarquer que les questions 
naivement indiscrètes de Marguerite ne reçoivent pas de ré- 


CHAPITRE XXII 387 


Il répondit : « Il m'a enveloppé dans ce qu'il avait, 
il n'avait rien qui me convint. » J'aurais aussi voulu 
savoir ce qu'avait éte cette sainte Circoncision qu'il 
avait accepté avec tant d'amour et d’humilité, et dans 
laquelle le bienfaisant et doux nom de Jésus lui 
fût donné. Il me répondit : « Joseph me prit, 
car ma mère ne pouvait pas me tenir, par la tristesse 
qu'elle ressentait. Elle pleurait améèrement et Je 
pleurai aussi, car je souffrais beaucoup et je perdis 
beaucoup de sang. Alors ma mère me prit contre 
son cœur et apaisa son enfant. — Mon Jésus me 
dit aussi que sa mère n'avait jamais reçu de lui 
aucune malpropreté quoiqu'il fût faible et délicat 
comme les autres enfants. Je lui demandai s’il parlait 
avec sa mère par la parole humaine. Il répondit : 
« Non. Je lui parlais par la suavité de ma grâce 
qui allait de moi vers elle. » 
» [l dit aussi comment les trois rois le cherchèrent 
avec grand amour et foi ferme, et le trouvèrent 
avec une grande joie. Ils apportèrent aussi de grands 
dons intérieurs et extérieurs. Je demandais : « (Est- 
il vrai) mon Jésus que tu aies saisi l’un d'eux par 


-ponse précise. Jésus, à sa demande sur lIncarnation, réplique 
par le texte de l’Evangile, et à la question des pantalons, 
l'enfant Dieu donne une réponse vague. L’extrême naiveté de 
ce cœur aimant et l’époque où vivait Marguerite peuvent 
expliquer une curiosité presque choquante, d’ailleurs en op- 
position avec le texte même de l'Evangile qui dit que Marie 
enveloppa Jésus dans des langes. 

_ La Vierge, irès prudente et très sage, n'avait puse mettre 
en route pour Bethléem. sans avoir pris, avec elle, ce qu'il 
fallait de plus indispensable pour la naissance de l'enfant. 


388 CHAPITRE XXII 


les cheveux ? » Il répondit : « Oui. (41 « Je repris » 
Mon Sauveur Jesus, d’où vient que tu restas pauvre 
malgré les grands biens qui te furent donnés? » 
Il répondit : « Le bien le plus vil n’est pas digne 
du bien le plus haut. Je ne suis pas descendu du 
ciel pour jouir des richesses de la terre. Ma mère 
les donna à de pauvres gens. » (2) 

» Je demandai aussi si la Sainte Vierge put assouvir 
toute sa tendresse envers lui par ses caresses et 
ses baisers. 

» Mon doux Jésus dit : « Son amour fut toujours 
accompagné d’une pieuse crainte par la grande puis- 
sance qu’elle me connaissait et dont elle recevait 
de moi l’irradiation. » Et pour me faire comprendre 
ceci, le Seigneur me dit: « Un cœur très aimant, 
même dans la grande ardeur qu’il a pour recevoir 
la communion, doit être pénétré d’effroi et de crainte. » 

Aprés avoir reçu des communications sur Saint- 
Jean et sur le vieillard Siméon, Marguerite arrive 
aux préoccupations actuelles de son ' âme, causées 
par les tristes événements d'alors. Malgré son attar 
chement à Louis de Bavière et son option pour 
l'obéissance à l’empereur en dépit de l'interdit, on 


(1) Ce trait se trouve dans un Evangile apocryphe. 

(2) Dans Mechtilde de Magdebourg, on lit (151) : Les dons 
que l’on apporta à mon tils, je les ai réservés pour les mi- 
séres véritables que je trouvai. C’étaient de pauvres orphelins, 
des vierges pures qui venaient près de lui, puis de malheu- 
reux malades et de misérables vieux. Mais, dit Mecbtilde, 
Marie conserva trente marks d’or pour l'avenir, car beaucoup 
de peuple venait et l’implorait. Mechtilde paraît aussi penser 
que Marie avait prévu qu'elle devrait quitter Bethléem pré- 
cipitamment. 


CHAPITRE XNII 389 


retrouve en elle des traces d’inquiétudes. Sa cons- 
cience ne semble pas tout à fait tranquille. 

» Si je fais mal, tu expieras pour moi » dit-elle 
au Seigneur, quand l’ordre de l’empereur arrive à 
Medingen de continuer les offices. 

Nous retrouvons cette préoccupation ici. Et elle 
est toute naturelle: Les Allemands impériaux et 
croyants pouvaient ne pas aimer le Pape, mais ne 
pouvaient oublier qu’il est le chef de l'Église et de 
Ja foi. | 

Nous avons vu que Christine Ebner priait pour l'apai- 
sement de la querelle existant entre Louis et le Pape 
Jean. Dans le manuscrit des révélations de Christine, de 
Heumann, on lit qu’elle demande en 1346, à Notre 
Seigneur, comment il laisse la chrétienté en si grande 
peine à cause du ban. Le Seigneur répond que cette 
épreuve a été prédite depuis longtemps et que la 
chrétienté ne s’en est pas préoccupée. Si les fidèles 
me prient, c'est bien plus pour voir l’interdit levé 
qüe par amour pour moi. Et Il finit par ces mots : 
« Sache que ceux qui ont vraiment souffert de 
cette épreuve auront une grande récompense, mais 
ceux qui n’ont pas gardé l’interdit éprouveront maint 
dommage. J’ai été (pendant linterdit), très miséri- 
cordieux pour les âmes. » 

Une autre fois. en 1348, Christine voit dans les 
mains du prêtre, à l'élévation de l’hostie, Notre 
Seigneur attaché à la croix, ayant à côté de lui sa 
mère et Saint-Jean. Elle s'en effraie. IT lui fût dit : 
« Ne t’effraie pas, ce n’est pas pour toi. Cela signitie 
les grands maux qui s'étendent sur la chrétienté. 


390 CHAPITRE XVIII 


(La peste succédait à l’interdit.) Christine vit le 
Seigneur regarder avec bonté la communauté. II 
avait l’air de demander aux sœurs de prier pour le 
Pape et pour le peuple chrétien. 

Si Christine priait avec ardeur pour le Pape, Mar- 
guerite implorait Dieu pour Louis de Bavière, mais 
cette intercession n'allait pas Sans une hésitation 
dont on retrouve les traces dans plus d’une de ses 
pages. Elle voudrait être pleinement rassurée. Son 
affection pour l’empereur la pousse à rechercher, 
disons le mot, toutes sortes d’excuses vis-à-vis d’elle 
même pour rafflermir sa confiance. 

» J'avais un grand désir, écrit-elle, de connaître 
la volonté de Dieu, par rapport aux malheurs 
des pays chrétiens. J’eus pour toute réponse 
que ces malheurs venaient des péchés et de la 
méchanceté des hommes. » — Aussi interprète-t-elle 
avec joie, dans le sens de ses préférences, cette 
révélation du ciel : : 

— « Celui qui reçoit le corps très saint de Notre 
Seigneur, avec vrai amour et.crainte de Dieu, 
est bon. Celui qui le reçoit en vrai amour et avec 
une entière confiance, celui-la recevra aussi le vrai 
amour de Dieu, quand même ïl serait le seul con- 
naissant la pure vérité. Je voulais aussi prier pour 
le Seigneur (1) qui est cause de ce trouble, car il 


(1) Louis de Bavière. Dans tout ce passage, on remarquera 
le grand désir -qu'à Marguerite de représenter Louis comme 
très agréable à Dieu. Elle se croit très sincèrement la mission, 
vis-à-vis de Dieu, de prier pour l'Empereur et de lui obtenir 
les grâces nécessaires à son àme et pour son gouvernement. 


CHAPITRE XXII 391 


m'a été donné par Dieu. Mon bien aime Jésus me 
répondit : « Je ne l’abandonnerai jamais, ni ici, ni là, 
car il a de l’amour pour moi. Personne ne le sait 
que moi seul, » Il me parla aussi beaucoup des prières 
que je pouvais faire pour une personne ou pour une 
intention et me dit : « Celui que tu aimes, je 
l’aime, ce que tu demandes, je le desire aussi. » 

» Je m'inquiétai beaucoup pour lami de Notre 
Seigneur qui m'a été donné par Dieu. Il était malade. 
Le cher enfant Jésus me répondit : — « Je lui ren- 
drai la santé du corps et de l’âme et j'ai préparé 
pour lui beaucoup de choses qu’il devra accomplir 
pour ma gloire, car je FPai choisi du milieu du monde 
pour faire ma volonté. » 

» Je fis aussi beaucoup de questions sur les amis 
de Dieu que je connaissais. Le Seigneur me répon- 
dit : — « Ils me sont très chers à cause de l’amour 
qu'ils ont pour moi. Je nommai celui qui a ma 
confiance et mon affection particulière. Il me répondit 
avec bonté et miséricorde et aussi très doucement 
et sévèrement. Je m'en effrayai. Cependant, dans 
tout ce qu'il a dit, j'ai reconnu la miséricorde. (1) 
J'avais aussi un grand désir de parler de ma 
communauté. « Si elles se donnent à moi, me dit 
Jésus, je me donnerai à elles. » (2) 

Marguerite poursuit son questionnaire. Elle inter- 


(4) Ce passage semblerait plutôt s'appliquer à Louis de 
Bavière qu'à Henri de N. 

(2) La vérité éternelle dit à Suzo (Sehrif, 1,840.) Je suis 
en tout temps prêt à aider les âmes, si elles étaient prêtes 
de leur côté. Je ne m'en vais pas, c'est elles qui s’en vont. 


399 | CHAPITRE XXII 


roge Dieu sur Saint-Jean-Baptiste et Saint-Jean lEvan- 
géliste, sur Sainte-Madeleine et Saint-Pierre. Le 
Seigneur Jui dit que tous ont reçu la même récompense 
que les vierges à cause de leur grand amour. A 
une question sur Saint-Bernard, Marguerite reçoit 
cette réponse : « Ce que Bernard a écrit, il Pa 
écrit avec un vrai amour. Îl avait reçu tant de grâces 
fortes et suaves qu'il se figurait que les hommes 
comprendraient la vérité comme lui, car je suis la 
pure vérité par laquelle il à écrit et parlé. (1) 

Ce que la sœur dit de la communion, quoiqu’un 
peu obscur, doit être rapporté ici : « Le jour de 
la fête de Saint-Augustin, il me fût donné une 
grande grâce, la parole me revint et je reçus Notre 
Seigneur. | 

» J’eus l'immense faveur de ne pas recevoir la 
matière du pain dans le Saint Sacrement, mais une 
grande suavité avec un goût délicieux dans lesquels 
mon âme et mon cœur se noyaient. La pure vérité 
dans laquelle Dieu nous donne sa chair et son sang, 
je l’ai reçue vraiment et sensiblement dans toute sa 
présence, comme si je le voyais, mangeai et buvai 
ainsi que nous lenseigne la Sainte Eglise. Et ceci 
me paraît plus possible et plus désirable que la 
matière du pain, car cela me donna la foi la plus 
ferme à la croyance de l'Église. Quand j'avais le 
bonheur de recevoir Notre Seigneur avec la com- 
munauté, j'étais comblée tout le temps de faveurs 
singulières. Je ne pouvais voir communier personne 


(4) V. S. Bernard. Sermo in cantica XXXI. De excellentia 
divinæ visionis. 


CHAPITRE XXII 393 


sans éprouver un ardent désir de communier aussi. Je 
ne pouvais non plus voir une créature malade ou 
dans la peine sans souhaiter qu’elle put communier, 
car il me semblait que cela lui serait d’un grand 
secours. Si je voyais quelqu'un gravement malade 
ou en proie à de vives douleurs, je désirai souffrir 
à sa place pour la gloire de Dieu. Je pensais qu’il 
n'y avait rien que je ne puisse souffrir pour son 
amour. Je ne voyais personne quitter ce monde 
sans désirer le quitter aussi. Il m'est arrivé d’être 
auprès d’agonisants pour lesquels je ne pouvais 
prier, malgré toute l’envie que j'en avais, je ne Île 
pouvais qu'après les avoir vu confessés. 

« Un jour, une de mes consœurs me pria de 
penser à notre fondateur dont c'était l’anniveïsaire 
et de prier Dieu pour lui. (1) Je reçus, dans une 
très douce suavité, l’assurance que Dieu exaucerait 
ma prière. Pendant toute une année, je poursuivis 
cette prière pour la même âme. Le jour de Saint 
André, il me fût pris, avec une grande joie. (2) Je 
ne pourrai exprimer ce qu'est la Joie que j'éprouve 
quand une âme m'est prise... 

Marguerite continua cependant de prier pour le 
comte de Dillingen. Ses souffrances ordinaires de 
paralysie, de cris, de flots de paroles, de tous les 
phénomènes douloureux de sa vie augmentaient tou- 


(4) Hartmann IV, comte de Dillingen, fonda le couvent de 
Medingen en 1246. 11 paraïîtrait, d’après ce récit de la sœur, 
qu'il mourut le 11 décembre 1258. 

(2) Marguerite veut dire que Dieu prend auprès de lui 
l'âme pour laquelle elle prie. 


! 


394 CHAPITRE XXI] 


jours, quoiqu'il semblait qu’elle fut arrivée au pa- 
roxysme de ce que peut souffrir une créature hu- 
maine. | 

En avril 1346, il lui sembla voir. pendant son 
sommeil, à la place qu’elle occupait au chœur, une 
belle table peinte (?j C'était une âme aimante qui 
était malade. « [Il me fût dit que c'était mon âme. » 

« En ce même temps, comme je venais à cette 
place au chœur, je vis mon cher enfant Jésus 
qui riait et me dit : « Tout ce que je t'ai prédit 
n'est-il pas arrivé? » Puis Il se mit à pleurer. Je 
compris que j'allais encore beaucoup souffrir. 

» Une nuit vint à moi un très vieil homme, tout 
décrépit par les ans, tout défiguré et petit comme 
un enfant. I] me remercia pour tout le bien que je 
lui avais fait. Je vis que c'était une âme que j'avais 
aidée. C'était notre fondateur qui m'avait été recom- 
mandé, ainsi que je l’ai dit plus haut. 

» En même temps, je vis dans mon sommeil que 
la stalle que j'occupais au chœur était éclairée d'un 
brillant soleil. 

» De même en ces jours, le frère que j'ai dans 
le monde vint, et il m’apporta un corps humain 
tout entier, enveloppé dans un linceu! blanc. Quand 
je l’ouvris, je vis le corps humain d’un crucifié et 
je le reçus comme le saint corps de Notre Sei- 
gneur. (1) » 

Les deux dernières semaines du Carême de 1346 


(1) Passage très obscur, à cause de sa rédaction brève et 
défectueuse. Est-ce une vision, son frère lui avait-il apporté 
une statue ou des reliques ? | 


CHAPITRE XXII 395 


s’ouvraient avec un redoublement de souffrances 
pour Marguerite. Les cris aigus accompagnés de 
coups violents au cœur et de douleurs intérieures 
dépassaient encore le supplice des autres anriées. 

— « Mon Seigneur Jésus seul sait ce que j'ai 
souffert, dit-elle. Je croyais à chaque instant que 
ma vie allait finir. » 

Ges souffrances ne l’empêchent pas de compatir 
a celles du prochain. Marguerite aimait à soigner 
les malades, à les aider dans les crises ou les 
découragements provoqués par le mal physique. 
Personne ne pouvait, mieux qu'elle, connaître le 
prix de la douleur. 

— « En ce temps, écrit-eile en 1347, une de 
mes sœurs était à la mort. Elle avait servi Dieu 
fidèlement dans les épreuves et la pauvreté et comme 
elle n’avait pas mangé depuis quatre jours, je vins 
près d'elle et lui dit que Je voyais bien qu'elle 
serait avant moi auprès de Dieu. Elle battit des 
mains dans sa Joie et se mit à rire si fort qu’on 
l’entendait dans toute la chambre. Une sœur qui 
était là lui dît : « Tu fais comme ceux qui revien- 
nent d’une noce. » — Je lui dis : — « Oui, on dirait 
que tu vas partir pour une noce. » Elle se mit à 
rire de tout son cœur et je devinai que Dieu avait 
dû lui faire. des grâces singulières. Elle m’avoua 
que c'était vrai. Je ris avec elle, et fus aussi 
joyeuse qu’elle. Je ne pus dormir cette nuit de 
bonheur, à la pensée de la gloire éternelle que cette 
sœur allait goûter. » 

Le carême de 1347 ramena les grandes douleurs. 


396 CHAPITRE XXII 


Le « silence lié » devenait un cruel supplice. Les 
mains de Marguerite étaient comme soudées lune à 
l’autre, ses yeux se fermaient, elle grinçait des 
dents, des crampes lui traversaient le dos, la forçant 
à rester courbée et ses pieds perdaient toute force 
et toute action. Si elle voulait manger, les coups 
au cœur recomméncaient à la briser. 

Jésus venait de temps en temps la fortifier et 
_ arrêter un instant ses tortures, mais ces éclaircies 

et cet instant de repos marquaient pour Marguerite, 
résignée et soumise, une préparation à de nouveaux 
assauts. 

Dans ces instants de martyr, elle ne pouvait 
même supporter qu'on la frolât. Le moindre attou- 
chement à la tête lui causait de telles douleurs 
qu'elle renonce à les exprimer. Il lui était impossible, 
sans de cruelles souffrances, de faire le moindre 
signe avec la tête ou les mains. Le mercredi de la 
. semaine de la Passion, elle criait si fort qu’on l’en- 
tendait au dehors du couvent. La violence de ces 
cris était elle-même surnaturelle. Une voix de femme 
ordinaire n’aurait pu les pousser. Ce jour là, la 
pitoyable Marguerite eut sept crises aussi épouvan- 
tables. Les coups au cœur arrivaient, si terribles, 
rapides et torturant, que ses compagnes craignaient 
de voir son pauvre corps éclater sous cette pression. 
Trois d’entre elles maintenaient de toutes leurs forces 
ce pauvre tronc convulsé et devaient s'appuyer 
lune sur l’autre pour lui résister. 

» On eût dit, assuraient-elles, qu'il y avait quel- 
que chose de vivant qui se démenait dans l’intérieur 


CHAPITRE XXII 397 


du corps. » (1) Les sœurs tàchaient aussi de sou- 
tenir la tête endolorie, mais elles ne savaient comment 
s’y prendre en voyant que leurs mains compatissantes 
ne pouvaient toucher son front sans augmenter le 
supplice. Le corps, le visage et les mains enflè- 
rent et Marguerite füt réduite à une complète 
inertie, sauf les cris qu'elle ne pouvait s'empêcher 
de pousser. Ces cris revenaient cent fois, cent cin- 
quante fois, jusqu’à deux cents fois en un jour. 
Puis, subitement, toute souffrance cessait. 

« Et, dit Marguerite, je ne savais plus si j'avais 
souffert, tant mes membres etaient fortifiés, je pouvais 
parler longuement avec gaîté et entrain. » 

Marguerite compare son état à une maison qui 
brûle intérieurement. Si le toit vient à s’écrouler, 
les flammes s’élancent au dehors et le feu diminue 
au dedans. De même, dit-elle encore, le tonneau 
de vin fermente et risque d’éclater. Si on ouvre la 
bonde, le moût s'écoule et le vin redevient calme 
et pur. Ainsi en était-il quand elle souffrait sans 
pouvoir crier. 

Ces cris, en passant par sa bouche, l’emplissaient 
d'un goût délicieux qui la réconfortait. 

Toute la communauté était persuadée que jamais 
Marguerite ne survivrait à de pareilles douleurs. Le 
vendredi de la Passion, elle resta si longtemps 
évanouie, qu’on la crüt morte. 

Et pourtant le divin Maitre ajoutait encore au 


(1) Gôrres dans sa mystique, et le docteur Imbert Goutbeyre 
dans ses stygmatisés, citent plusieurs cas de ces mouvements 
intérieurs, violents et douloureux. 


398 CHAPITRE XXII 


martyre du corps, les tortures spirituelles de l’aban- 
don et des ténèbres de l’âme. II la voulait unie 
vraiment à lui dans cette Passion, dont le monde 
chrétien célébrait l’anniversaire. Des tentations de 
doute vinrent s'ajouter, comme uge couronne d’épines 
à toute sa personne immolée. Et seule, dans la nuit 
où elle restait agonisante, la patience et la rési- 
gnation brillaient comme deux étoiles, lui faisant 
espérer le retour du divin soleil. 


CHAPITRE XXII 


Le cœur de Marguerite. — Visions. —- Mort de Louis de Baviére. 


Beaucoup de mystiques ont eu des signes visibles 
imprimés sur leur cœur. On peut encore contempler, 
sur celui de Sainte Thérèse l'ouverture faite 
par le dard du Séraphin, blessure qui eût causé la 
mort immédiate de la sainte dans l’ordre naturel. (Â) 

Le cœur de Sainte Véronique Giuliani, conte- 
nait gravés les instruments de la Passion. La 
bienheureuse Claire de Montefalco portait dans son 
cœur, une sorte de gros nerf en forme de croix, 
que la dissection du saint viscère montrait, entouré 
d'autres nerfs avant la forme des instruments sacrés. 

Passidée de Sienne n'avait plus de cœur, il lui 
avait été enlevé par Jésus. Son autopsie à constaté 
le miracle. Le bienheureux Charles de Sezze portait 
dans le cœur une croix d’un noir violet et un clou 
parfaitement cçonformé. Comme pour Passidée, on 
ne retrouva pas le cœur de Jeanne-Marie Bonani. On 
constata la présence des instruments de la Passion dans 


(1) Le reliquaire de cristal qui renferme le cœur de Sainte 
Thérèse montre un nouveau miracle. Une sorte de végétation 
en forme de longues épines, pousse en bas du cœur depuis 
quelques années. 


27 


400 CHAPITRE XXIII 


le cœur de Jeanne-Marie de la Croix. Les mêmes mer- 
veilles furent constatées chez Michelle-Ursule Amarata, 
fondatrice des capucines d’Alicante et dans beaucoup 
d’autres Saints et saintes. (1) 

Par son tendre amour pour Jésus-Christ, Mar- 
guerite Ebner, méritait pareille faveur. 

Trois fois, nous dit-elle, le nom de Jésus fut gravé 
dans son cœur : La première fois, ce fut au jour 
de Pâques, après la communion. La seconde fois 
pendant une adoration devant le tabernacle : au 
sortir des vêpres, elle sentit le divin nom im- 
primé sur son cœur avec une grande suavité, en 
même temps qu'un parfum exquis se répandait dans 
le sanctuaire. La troisième signature du Christ sur 
le cœur de son épouse se tit après Matines, une 
nuit, pendant qu'elle se préparait à communier. — 
« Ce fut en suite de cette faveur, dit-elle, que je 
pus parler et ecrire comme il m’eût été impossible 
de le faire auparavant. » 

A dater de ce jour, Marguerite eût la perception 
très nette de la place du nom divin sur son cœur 
et quand elle souffrait trop, il lui suffisait de se 
coucher de ce côté ou de poser la main à la place 
privilégiée, pour qu'une douceur exquise emplit sa 
bouche et fortifiät son corps. Elle reçüt aussi, avec 
ces stygmates internes, le pouvoir de connaître, par 
une sensation spéciale, les différentes heures de la 
Passion de Jésus-Christ. Elle avait, si l’on peut 

(4) La stygmatisation, etc., par le docteur Imbert Gour- 


beyre. Tome I. Citons encore Saint Josaphat, parmi les saints 
stygmatisés. 


CHAPITRE XXII] A0 


s'exprimer ainsi, une horloge en elle qui lui marquait, 
minutes par minutes, les diflérentes scènes du grand 
drame de la Rédemption. Cette sensation commen- 
_ Gait le jeudi soir, à Flheure de la prière au jardin 
des Oliviers. 

En inême temps le Seigneur instruisait mystérieu- 
sement sa servante, qui acquérait des connaissances 
surnaturelles merveilleuses. Elle recevait le pouvoir 
de lire dans les cœurs. Elle savait quand on lui mentait. 
Dans ces cas, il ne lui etait pas possible de répondre. 
Si elle se voyait obligée de parler, elle ne pouvait 
que dire ces mots, venant d’une force intérieure : — 
« Je sais que cela n’est pas vrai. » | 

Si elle lisait dans la pensée de son interlocuteur 
qu’il disait autre chose que cette pensée, elle répondait 
a la pensée et non aux paroles. 

Marguerite ressentit une quatrième fois limpres-: 
sion du nom de Jésus. C'était pendant la nuit. Elle crût 
qu’on lui prenait son cœur et qu’on y traçait avec 
force le divin nom. Ces quatre stygmates lui furent 
donnés la même année. 

__ Le Vendredi-Saint de 1347 fût particulièrement 
douloureux. Marguerite assista, dans une vision d’une 
saisissante netteté, à la Passion sanglante du Sau- 
veur. Elle pleurait et gémissait, entourée de ses 
sœurs qui cherchaient vainement à la consoler. Mais 
rien ne pouvait la distraire de ce spectacle déchi- 
rant. Elle sentait ses pieds et ses mains traversés 
par les clous, et en d’innénarrables douleurs, on 
voyait ses membres se crisper, ses doigts se recro- 
quevillier, ses nerfs se raidir. Sa tête hochait et 


409 CHAPITRE XXII] 


tremblait si fort que les sœurs devaient |a soutenir 
pour l'empêcher de se faire plus de mal. Tout le 
corps de la compatiente était douloureux, brisé, 
frémissant. Marguerite, comme les autres moniales, 
croyait à une mort prochaine. Si on voulait. lui faire 
avaler seulement une médecine, les souffrances re- 
doublaient. 

Un nouveau phénomène était venu s'ajouter aux 
autres pendant ce carême. Marguerite commença 
d’éprouver une grande faim. Au moment du repas 
de midi, « le mauger et le boire, écrit-elle, pas- 
saient d’abord bien droit dans ma gorge et arrivaient 
ensuite sous les côtes près du cœur, je ressentais 
d'abord toutes sortes de grâces et de suavités, 
puis, tout à coup, une violente secousse se pro- 
duisait, agitant tous mes membres, et j'étais saisie 
de douleurs incroyables qui me faisaient gémir et 
pleurer lamentablement jusqu’à ce que la nourriture 
fût digérée. » 

Marguerite sentait bien qu’une telle nutrition ne 
pouvait la soutenir. La bonté de Dieu conservait mira- 
culeusement ses forces, mais elle obéissait à ses 
supérieurs en mangeant et, dans ces conditions, 
c'était, on peut le dire, un très grand sacri- 
fice. 

Une douce consolation vint ranimer son eou- 
rage : Henri de Nordlingen arrivait à Medingen 
après trois ans de séparation. Il montrait à son 
amie une grande et dévouée affection en accourant en 
Souabe du fond du pays Balois. Outre le vrai danger 
qu'il y avait pour lui de revenir dans sa patrie, 


CHAPITRE XXII] 403 


de grandes occupations le retenaient dans le pays du 
- Rhin. Gette contrée avait marqué, plus que le reste 
de l’Allemagne, une certaine soumission au Pape. Elle 
en avait été récompensée en recevant du Saint Siège, 
en 1345, la permission pour quelques prêtres, d’officier 
publiquement. Henri était du nombre des privilégiés 
et son bonheur était immense, malgré le surcroit 
dé travail que cet adoucissement spirituel lui apportait. | 

« Maintenant, écrit-il à Marguerite, les âmes affamées 
et malades accourent à la divine nourriture dont 
leur obéissance chrétienne les avait privées depuis 
quatorze ans. Je vous prie d’intercéder avec zèle 
auprès du Seigneur pour toutes les âmes auxquelles 
je distribue la manne céleste, afin qu’elles commu- 
nient en vrai amour, pour la gloire de Dieu et 
la consolation de la chrétiente. » 

De Bâle, Henri avait été appelé à Strassbourg. C’est 
a qu'il se lia intimement avec un bourgeois de Îa 
ville, Rullmann Merswin et avec sa femme Gertrude 
de Bietenheim qui pratiquaient une ascèse sévére et 
vivaient dans une atmosphère de haut mysticisme, (4) 

C'est pendant le séjour d'Henri de Nordlingen à 
Strassbourg que Marguerite lui envoya la premiere 
partie de ses révélations. 

La joie de lami de Dieu est au-dessus de toute 
expression. 

— «J'ai recu à Strassbourg, écrit-il à Marguerite, 


(4) Rullmann Merswin a été l’ami de Tauler et un des 
membres les plus extraordinaires de cette étrange confrérie 
des Amis de Dieu. Il à écrit des traités mystiques, Il avait 
aussi des révélations. 


t04 CHAPITRE XXIII 


dans la Joie de mon cœur, la lettre et les autres . 
écrits que Dieu nous à révéles par toi. Je suis dans 
cette ville en grand travail pour Dieu. Que te 
dirais-je ? Ta bouche qui parle au nom du Seigneur fait 
taire la mienne. Et c’est pour tout ce qu'il te dit 
que je te remercie par lui-même du don céleste 
qu'il nous fait avec toi. Il doit nous décider davan- 
tage à nous confier à sa divine bonté! » 

En quittant Strassbourg, Henri alla prêcher à 

Cologne, puis vint à Aix-la-Chapelle pour y chercher 
des reliques. De là, il prit son chemin vers Aargau 
où il voulait rendre visite à la reine de Hongrie. 
En 1347, une circonstance providentielle allait lui 
permettre de revoir sa fidèle et sainte amie. 
‘ Le chapitre de la cathédrale de Bâle désirant avoir 
des reliques du saint empereur Henri IT et de son 
épouse Cunégonde avait donné la mission à Henri 
de Nordlingen de se rendre à Bamberg pour obtenir 
du chapitre de la ville qui en avait la garde, quel- 
ques parcelles des corps vénérés. Henri de Nordlingen 
devait ramener le précieux trésor à Bâle. On lui 
donnait là une preuve de haute confiance. 

Dans les documents relatifs à cette translation, 
Henri y est appelé : Magnæ discretionis vir. Honestus 
vir. — Îl réussit dans la négociation qui ne paraît 
pas avoir été exempte de difficultés et profita de ce 
qu'il passait non loin de Medingen pour placer le 
couvent sur l'itinéraire du voyage. Henri devait bien 
cette visite à celle qui, de près et de loin, lui gardait 
une amitié si tendre. 

Depuis trois ans, elle n’avait reçu de lui d’autres nou- 


CHAPITRE XXII. 405 


velles que ses rares missives et une ou deux visites 
de la dévouée Ofim Frickin qui, plusieurs fois, tit 
le voyage de Bâle en Souabe pour porter les mes- 
sages d'Henri à ses amis. 

Malheureusement, lorsque « l’ami de Dieu » 
arriva à Medingen, Marguerite était, plus que 
jamais, paralysée par le silence lie. La joie immense 
de recevoir la sainte communion de ses mains semblait 
devoir lui être refusée. Elle ne pouvait ouvrir la 
bouche. Sans doute elle entendait les exhortations 
fortes et suaves de l’ami spirituel mais elle n'avait pas 
le bonheur d’y répondre. Henri fût effrayé de l’état 
où il trouvait Marguerite. Il vint lui dire la messe 
à l’infirmerie. Malgré le peu d’espoir qu’elle pouvait 
avoir de communier , la pauvre sœur, S'y prépara 
néanmoins avec foi, faisant taire la crainte toute 
humaine qui l’agitait à la pensée de desserrer ses 
dents. | 

Jésus se laissa attendrir par un désir si 
humble et si ardent. Pendant le séjour d'Henri 
de Nordlingen au couvent, Marguerite pût recevoir 
la sainte Eucharistie onze fois de ses mains 
et, chaque fois, sa communion lui apportait 
d'ineffables délices. (1) Les séjours de ce saint 


(4) La communion fréquente était rare alors. Un vieux 
coutumier des sœurs dominicaines dit que les sœurs doivent 
communier tous les quinze jours. Christine Ebner note les jours 
où elle communie plus souvent. Suzo demanda au Seigneur. 
(Schrift. 1466) : Est-il mieux de communier rarement ou fré- 
quemment et Dieu lui répondit : L'homme qui croit en respect 
et sagesse en communiant, doit le faire. IL est mieux de venir 
à moi par amour que de s'abstenir. Il est mieux de com- 


406 CHAPITRE XXIII 


prêtre étaient pour Marguerite un temps de bonheur 
ineffable. Sa ferveur était plus grande, les grâces 
du ciel redoublaient, les douleurs s’apaisaient, elle 
faisait alors provision de nouvelles forces pour les 
mauväis jours à venir. 

Tout de suite après le départ d'Henri, ces mau- 
vais jours recomMmencèfent. Celui-ci lui avait 
recommandé de communier deux fois par semaine, 
mais la difficulté de desserrer ses dents était 
revenue avec ses souffrances habituelles. 

Ce n’était pas un obstacle, au moins, qui pouvait l’em- 
pêcher de penser à l’absent. Sa prière le suivait partout. 

— « Un jour, à midi, écrit-elle, je m'étais cou- 
chée, (1) (d'entendis tine voix qui me dit) : Lève-toi 
et loues ton Seigneur et ton Dieu. J’éprouvais une 
grande joie et tout le jour je vécus sous cette joyeuse 
impression. Je vins au chœur à mu place habituelle 
et je désirais beaucoup prier pour l'ami de Dieu, 
afin de savoir quelque chose de lui. (2) La bonté 
divine me répondit : Mon amour ardent l’attire, ma 
joie divine le fait agir, ma douce grâce le foïtifié, 
ma pure vérité l’instruit, ma sainte miséricorde le 
protège. Il est la lumière par laquelle je luis. Il est 
la force par laquelle je travaille, la vie sûré qui 
me glorifie. (3) 

munier toutes les sérnaines avec utie profondé humilité que 


de commünier unhe fois par an avec l’orgüeil de son indé: 
pendarce 

44) C'était la coutume à Medingen de faire une betité sieste 
après le repas de midi, 

(2) Henri de Nordlingën. 

(8) Marguerite pensait en ce mornent À 1a tnission qu'Henri 


CHAPITRE XXII] 407 


» Le vendredi, dans l’octave du bienheureux 
Dominique, j'étais plongée dans le silence lié et 
j'étais malade. Je m'endormis un peu pendant le 
temps de Matines. Je me croyais au chœur, avant 
qu'on ne commençât l'office; le chœur était fermé 
mais brillamment éclairé. Comme j'étais devant le 
tabernacle, je pensais que Notre Seigneur s’ÿ trouvait, 
je voulus demander la permission de sortir du 
chœur comme je le fais habituellement. Je regardai 
derrière moi et je vis quelqu'un qui m’attendait. 
J'eus peur, mais aussitôt je reçus la grande grâce 
de ne plus craindre. En arrivant au barntistère, 
j'apercçus derrière les chaises une quaritité de personnes 
toutes habillées de blanc, Je voulus les asperger 
d’eau bénite, aussitôt elles accoururent à moi avéc 
de grandes démonstrations de joie. Je pensais que 
j'allais dire Jésus-Christ, pour les éprouver et savoir 
comment ces inconnus recevralent ce saint notn. 
Jde dis donc : Jésus-Christ ! et tous tombèrent à genoux 
avec une grande dévotion et me répondirent : Jésus- 
Christ ! Cela me rendit très heureuse et je chantai le 
doux nom de Jésus qu’ils répétèrent après moi. Je-leur 
dis : « Dansons. » Ils me répondirent: « Oui, dansons et 
angeons et buvons ensemble ! » Il me semblait qu’une 
sœur venait fermer le chœur, Je fus trés triste d’être 
obligée de les quitter, car je serais volontiers restée au- 
près d’eux, Je m’éveillais alors et tous mes maux avaient 
disparus. de restais sous l'impression d’une vive 
grâce qui dura longtemps, Je désirais beaucoup savoir 


de Nordlingen avait réçue d'aller à Bamberg chercher les 
reliques. : 


408 CHAPITRE XXIII 


— 


qui étaient ces êtres mystérieux, je le demandais 
à mon enfant (Jésus.) Il me répondit : — « On a 
voulu te montrer par cette vision, la Joie du ciel et 
combien tu + es aimée. » 

» Le jour de l’Assomption de la Sainte Vierge, 
J'obtins beaucoup de grâces. Au moment de me mettre 
a table, on vint me dire qu’un pauvre homme, partout 
chassé et méprisé était arrivé au couvent. Je 
le reçus (1) avec grande Joie et remerciai Dieu 
de nous lavoir envoyé, afin que nous puissions le 
servir. J'avais un vif désir de souftrir autant de 
douleurs et de mépris que cet homme, pour l’amour 
de Dieu. Ces jours là on lût l'Evangile du Samari- 
tain qui se montre charitable et lorsque le Seigneur 
dit aux docteurs : Faites cela et vous serez sauvés, 
ces paroles pénétrèrent profondément en moi. Mon 
Seigneur Jésus-Christ sait combien je désire venir 
en aide à tous ceux que Je vois dans la souffrance. 
Mais je n'ose croire que j'ai toujours agi parfaite- 
ment. Mon Jésus seul le sait. 

» Je vis la nuit en rêve que notre couvent était 
illuminé comme par un brillant soleil. Quand je vins 
à Prime, on me dit que le pauvre homme allait 
mourir. Je compris qu'il était le soleil que j'avais 
vu. J’implorais mon enfant (Jésus) pour qu’il donne 
tout de suite à cet homme la vie éternelle. Il me 
répondit : — « J’éclairerai les plus obscurs. » 

» Le dimanche suivant je vins au chœur et je 
commençai mon Pater avant de recevoir Notre Sei- 


(1) Cette phrase fait présumer que Marguerite remplissaït 
alors l'office de portière ou d’hospitalière. 


CHAPITRE XXII] 409 


gneur. J'en avais été empêchée par la gràce dont 
j'ai parlé. (Le silence lié sans doute.) Il y avait 
quatre jours que le pauvre homme était mort et je 
souhaitais vivement de délivrer cette âme le jour 
même. Un sentiment immense de bonheur m’envahit 
subitement au point de m'empêcher de prier, je ne 
pouvais que louer Dieu pour les grandes grà- 
ces qu’il avait faites à ce malheureux. Je deman- 
. dais à mon enfant (Jésus) s’il était au ciel. Il me 
répondit : « Ou, et loue moi pour les grandes 
œuvres que j'ai accomplies dans un esprit aussi obtus. » 

» J’eus le désir d'écrire les paroles que je dis à 
l'EÉlévation, les voici : « Seigneur, je te loue, vrai 
Dieu et vrai homme, et je te prie, mon Seigneur 
Jésus-Christ de nous pardonner tous nos péchés et, 
_par ton amour, de prendre toutes nos faiblesses 
naturelles et de nous rendre meilleurs par ta grâce. 
C'est par elle que tu travailleras en nous pour ta 
gloire éternelle et pour que nous te louions à 
jamais ici bas et là-haut. » 

Les évènements politiques continuaient de préoc- 
cuper vivement Marguerite. En vain, trois Papes 
avaient successivement essayes de ramener dans la 
bonne voie Louis de Bavière, toujours sa déloyauté 
avait fini par les rebuter. 

Après Jean XXII, Benoît XII et Clément VI 
s'étaient vu obligé de renouveler contre le schis- 
matique empereur, les: sentences d’excommunication 
et l'Allemagne, par ce long interdit, souffrait d’un 
malaise moral immense. | | 

De tous côtés, on se lassait de cette interminable 


4(0 CHAPITRE XXII 


épreuve. Beaucoup d’esprits sains et de cœurs vraiment 
chrétiens, comme Henri de Nordiiñgen, Comprenaient 
ce que lobstination du Bavarois jetait de germes 
nocifs et de semences de révolte dans l’Allemagne 
catholique. Tôt ou tard, la moisson diabolique ger- 
merait et la Réforme recueillerait les gerbes de ce 
gruin infernal. Mais ailleurs on murmurait plutôt 
contre le Pape que contre le souverain. Parmi les 
princes de l’empire, on commençuit à trouver l’em- 
pereur Louis par trop obstiné. Beaucoup de cons: 
ciences troublées se réveillaient, s’agitaient. 

Le roi Jean de Bohême, d’abord partisan de Louis, 
au point de faire briser les négociations de paix 
entamées avec le Saint Siège, était trop habile 
pour ne pas reconnaitre des signes d’impa- 
tience aussi bien dans le peuple que dans les 
Seigneurs de l’Empire, Sa politique lui fit retrouver 
su conscience. Il partit pour Avignon avec son 
tits Charles, fit une soumission complète à Clément VI 
et quitta la cour papale emportant la promesse de rece- 
voir l'approbation et la confirmation du Saint Siége, 
le jour où Charles de Luxembourg serait élu roi 
des Roumains, — On salt, qu’aux yeux du Pape, 
Louis de Bavière n’était qu’un usurpateur, son 
élection n'ayant jamais été confirmée régulièrement. 

Une partie des électeurs de l’Empire, gagnés à 
la cause de Charles, appuyés par la presque totalité 
des évêques allemands ardemment désireux de rentrer 
en grâce avec le Pape, s’assemblérent pour l’élire. 
Il se fit aussitôt sacrer à Bonn et reçcût en 


CHAPITRE XXHI 411 


même temps de Clément VI la reconnaissance s0- 
lennelle, (1) 

I] fallût toute l'adresse du Bavarois et la tenacité 
désespérée des juristes qui l’entouraient, pour réussir 
à garder encore une partie du pouvoir, 

Louis se posa en victime. [I] publia partout 
que le Pape, loin de chercher la paix, ne se plai- 
sait qu'à fomenter de nouveaux troubles, cette 
opinion se répandit dans les pays particulièrement 
dévoués à l'Empereur, là où, toujours, il avait gardé 
de fidèles partisans. C’étaient surtout la Souabe, la 
Franconie, le pays de Nüremberg et tous les pays 
avoisinants, 

Si Marguerite Ebner avait été instruite de tout ce 
qui s'était passé depuis tant d'années à Avignon, 
entre le Pape et les envoyés de Louis, si elle avait 
suivi, pas à pas, la sauvage campagne d'Italie, si 
elle avait connu les dessous misérahles de l’élec- 
tion de Pierre de Corbara, si elle avait pu lire le 
Défensor Pacis et la correspondance de l'Empereur 
avec les trois Papes dont il s'était fait des adver- 
saires, il. est certain que sa grande foi, sa raison 
droite, auraient vite éclairé son âme et l’eüssent empé- 
ché de s’attacher aussi vivement à un prince coupable 
et renégat. | 

Mais de son couvent où elle vivait momitiée sur 
son lit de douleur, ou élevée dans lextase, elle ne 


(4) Deux mois avant l'élection de Charles, Clément VI avait 
renouvelé ses sentences fulminantes. Elles venaient ainsi à 
point pour aider les Princes de Luxembourg à détacher de 
nouveaux personnages influents de la cause du Bavaroiïs, 


419 CHAPITRE XXII 


savait rien autre chose que sa reconnaissance pour 
un prince qui, toujours, avait été le bienfaiteur du 
couvent, l'ami de sa famille et qu’on lui dépeignait 
pieux, charitable, malheureux, profondément affligé 
par la haine que lui portaient les Papes. 

Si les gens du pays parvenaient jusqu'à elle, 
c'était pour l’affermir dans son opinion : Pourquoi 
le Pape, par son obstination, refusait-il le pardon 
que Louis lui demandait avec instance, plongeant 
ainsi tant de peuples dans la misérable situation des 
excommuniés ? 

L'élection de Charles de Luxembourg, succédant 
au nouvel interdit et suivie de la confirmation du 
Saint Siége, acheva de mécontenter les Franconiens 
et leurs voisins. Louis de Bavière devenait à leurs 
yeux une victime. C’est cette pensée qui se retrouve 
dans les révélations de Marguerite : 

« J'avais de grandes angoisses, écrit-elle, vers le 
commencement d'octobre 1347, et je désirais prier 
mon enfant Jésus pour l'Empereur Louis de Bavière 
à cause des grandes épreuves qu'il souffrait au 
sujet du roi. (1) Il me fût répondu : « Je ne l’aban- 
donnerai jamais, ni ici, ni là, car personne ne sait 
comme moi l'amour qu’il me porte. Fais le lui dire 
de ma part. » (2) Je ne le fis pas, car j'avais peur 


« 


que l'Empereur ne croie pas à mon message. Mais 


(4) Charles de Luxembourg. 

(2) 11 ne faut pas oublier que Marguerite était persuadée 
que Dieu lui avait confié le salut de l’âme de Louis de Ba- 
vière et elle regardait son âme comme un bien précieux 
dont elle avait la garde. 


CHAPITRE XXII 413 


je reçus peu après avec un immense bonheur la 
révélation qu'il serait vainqueur de ses ennemis. 
Dans le même temps on mapprit qu’il était mort. 
Je compris avec une grande Joie qu'il s’agissait de. 
la victoire qu'il devait remporter sur les ennemis 
de son àme. » | 

C'était vrai. Les jours de Louis venaient d’être 
brusquement tranches d’une façon qui dût alors 
faire réfléchir les àmes de foi. Le 11 octobre 1347, 
Louis, tout joyeux de la naissance d’un fils, était 
parti pour la chasse. Peu après il tombait renverse 
sur son cheval, foudroyé par une attaque d’apoplexie. 

Le coup devait ètre sensible pour Marguerite. 
Comment pouvait-elle désormais associer cette mort 
qui avait toutes les marques d’une punition du ciel, 
avec ce qui lui avait été révélé ? 

L'arrivée de l’ami spirituel dût, en ce moment, 
lui. être d'un grand secours. 

Henri de Nordiingen, nous lavons vu, avait été 
envoyé à Bamberg pour y chercher les reliques de 
l'empereur Henri. La négociation avec le chapitre 
de cette ville n'avait pas été facile. Aussi le négo- 
ciateur triomphait-il d'autant plus en ramenant les 
précieux ossements. Sur son passage, le clergé des 
villes et des villages accourait avec le peuple 
saluer les saintes reliques qui, du reste, avaient été 
pourvues d’un cortège d'honneur dont faisait partie 
un des chanoines de Bamberg même. Cette véné- 
rable caravane arriva à Medingen peu après la mort 
fatale de Louis de Bavière. (4) 


(1) Cette visite de Henri de Nordlingen à Medingen a été 


414 CHAPITRE XXII] 


La préoccupation de cette mort semble à ce point 
dominer Marguerite, qu'elle ne mentionne même pas 
les gloriauses reliques qui venaient s’abriter au 
couvent. 

« L’Ami de Dieu et le mien, écrit-elle, me demanda 
avec grande instance que je prie le Seigneur avec 
ardeur pour savoir ce que sa Sagesse avait ordonné 
dans Je court instant apres sa mort. (1) Je 
le demandai à mon enfant Jésus. Il me ré- 
pondit : « Je lui ai donné l’assurance de la vie 
éternelle. » Je demandai comment il l'avait mérité. 
Il dit ; « Il m’a aimé. Les jugements des hommes 
sont trompeurs, » (2) J’entendis cette parole avec 
un vrai bonheur, et le sentiment heureux qui me 
remplissait, dura depuis le vendredi jusqu’au dimanche 
à Matines. J'allais au chœur, toute heureuse de pou- 
voir prier, Je reçus beaucoup de grâces, et de 
réponses à mes demandes, je ne puis les écrire ici 
(ne m'en souvenant pas bien). Je désirais vraiment 


discutée à cause de la part prise par Marg. à la mort du 
Bavarois. Strauch établit les dates d’une façon certaine. 

(1) Henri de N. avait, comme on le voit, une foi absolue 
dans les révélations de Marg., même alors qu'elles paraïis- 
saient impossibles à eoncilier avec les faits. Il n'était pas le 
seul. Nous verrons Tauler partager celte confiance. 

(2) Preger donne à cette phrase une signification de blâme 
direct au Pape. Sa façon de penser protestante est logique 
avec sa croyance, mais ici Marguerite paraît plutôt indiquer que 
la mort de Louis qui, aux yeux de tous, était une punition du 
ciel, n'implique pas nécessairement sa damnation. Dieu pent 
avoir des motifs de donner la grâce du salut, par une pensée 
rapide de repentir, aux plus criminels, et les hommes ne 
doivent pas juger Selon leur jugement infirme, 


CHAPITRE XXII 415 


connaître le sort de l’Empereur. Il me füt répondu : 
« Loue-moi pour les grandes œuvres que j'ai accom- 
plies en lui dans le court espace de sa mort. » (1) 
Je demandai alors à Notre Seigneur de conserver 
une grande ardeur à prier pour cette àme jusqu’à 
ce qu'elle me soit reprise dans la vie éternelle. 

» Le jour de la Toussaint, après Matines, j'allai 
au chœur, j'y reçus de grandes grâces et de saintes 
joies. Il me fût donné beaucoup d’inspirations et de 
réponses que je ne puis écrire avec vérité, Car, 
aux instants où la grâce afflue, mes pensées sont 
comme anéanties. Dans mes demandes sur les vivants 
et les morts, il me fût répondu avec une grande 
clarté, on me donnait l’assurance que je serais pourvue 
(l’une grâce spéciale. J’entendis ces mots : « Réjouis 
toi de ce que ton Dieu et Seigneur soit pres de 
ton àâme, car tu es mon épouse, et Je suis ton 
bien-aimé, tu es ma joie, je suis la tienne, tu es 
mon bonheur comme je suis le tien. Ta demeure 
est en moi comme j'habite en toi. Loue-moi par 
ton amour, je serai ta récompense, je comblerai 
tous tes désirs. je te donnerai ce que lPœil n’a 


(4) Nous voyons par ces paroles, que Marguerite avait de 
crandes inquiétudes sur le sort de lempereur, et elle 
laisse à penser que le bonheur qu'elle éprouve de le savoir 
sauvé, ne l'empêche pas d'admettre pour lui une longue 
expiation. D'un autre côté, si criminel qu'ait été Louis de 
Bavière, il avait pu faire quelques actions bienfaisantes, 
garder en son âme un petit coin de vertu ou de sincère 
dévotion, qui lui aurait attiré le pardon suprème. La justice 
de Dieu était satisfaite par ectte mort rapide. La miséricorde 
avait pu se laisser attendrir par les prieres de Marguerite ey 
d'autres saintes âmes. 


28 


416 CHAPITRE XXII 


» 


jamais vu, l'oreille n’a jamais entendu, le cœur de 
l’homme n’a jamais ressenti. (1) Je te donnerai ma 
sainte divinité pour en jouir éternellement. 

» Ce même jour je reçus de grandes consolations 
à propos de trois âmes. L'une était celle d’une 
sœur de notre couvent qui avait été acceptée de 
Dieu, et me donna un sentiment de bonheur qui 
n'empêchait de prier pour elle. L'autre était aussi 
l'âme d’une de nos Sœurs, je ne pus y penser 
(prier pour elle), ni avant, ni pendant, ni après sa 
mort. Il me fût révêlé ce jour-là que je pouvais 
vénérer sa mémoire. La troisième âme était celle 

(1) On retrouvera à peu près les mêmes paroles de ten- 
dresse dans les révélations de Christine Ebner. L'âme, arrivée 
à cette suprême union avec Dieu, degré le plus élevé de 
l'échelle mystique, ne peut trouver d'expression, dans le lan- 
sage humain, pour décrire cette union. On ne doit jamais 
perdre ceci de vue en lisant ces écrits d’ardentes mystiques, 
si riches en grâces, en faveurs divines, si pauvres en moyens 
de les faire connaitre aux hommes, ce qui les oblige à 
employer les vulgaires expressions de l'amour terrestre. — 
« Ah! cher Seigneur, s’écriait Adelaide de Lindau, religieuse 
à Tôss, tu es mon pêre, et ma mère, et ma sœur, et mon 
frère. » Dans la chronique de Willingen, l’abbesse du monas- 
tère de Berckenkioster, Ursule Heïiderin, écrit ces lignes comme 
lui ayant été révélées de Dieu : « En me montrant à l'esprit 
dans la clarté de la vérité, l’homme m'appelle père et je l’ap- 
pelle enfant, car l’homme pousse vers moi une plainte enfantine 
quand un malheur latteint sur terre. Je dois agir avec l’âme 
de l’homme comme un père avec son enfant, jusqu’à ce que 
j'aie élevé cette âme au-dessus d’elle-même pour me lunir. 
Dans ces relations, je me donne moi-même beaucoup de 
noms. Elle, à son tour, m'appelle père, frêre, époux; on 
trouve souvent ces mots dans la Sainte Ecriture. » — Dans 
Mechtilde de Magdebourg il y a beaucoup de passages de ce 
genre. 


CHAPITRE XXHI 417 


de Schlusselberg pour laquelle - jusqu'alors je ne 
pouvais prier. (1) Je reçus l'assurance qu'il avait 
obtenu l’éternel repos. — « Mais il est si profon- 
dément (dans le Purgatoire) que tes prières les plus 
ardentes ne pourraient l’en tirer. » Lorsque je 
revins à moi, Je récitai un Te Deum comme je le 
fais d'habitude, mais avec un sentiment joyeux de 
reconnaissance. 

» De même, au jour de Saint Martin, je priai 
avec ardeur pour une âme. I me fûüt répondu 
« Loue ma justice, afin qu’elle expie ses fautes. » J’eus 
la dévotion de louer Dieu pour la miséricorde dont 
il avait usé envers l’empereur Louis. Il me fût 
répondu : « Il m'a porté dans son cœur, aussi je 
l’ai entouré de ma miséricorde, et je ne la lui retirerai 
pas jusqu’à ce qu’il soit prêt pour la vie éternelle. » 

» Un ecclésiastique, vrai ami de Notre Seigneur, 
m'avait demandé de prier pour l'Empereur. (2) Il 

(1) Conrad de Schlusselberg, de Franconie, l’un des tidèles ‘ 
amis de Louis de Bavière, reçut en fief impérial le château 
et la ville de Markgrôningen pour les services rendus à 
l'Empereur, à la bataille de Mühldorf. A ce fief était joint 
le titre de porte étendard de lPEmpire. Conrad accompagna 
le Bavarois à Rome. En 1336, Louis exigea de Conrad la 
restitution de son fief pour le donner au comte Ulrich de 
Wurtemberg. Conrad fut tué à Neudeck, le 14 sept. 1347, 
avec lui s’éteignait sa famille et son nom. Le château de 
Schlusselberg était bâti sur une montagne, au-dessus de 
Markgrôningen. Ses ruines existent encore. Strauch. | 

(2) H s’agit ici de Tauler qui, par l'entremise d'Henri de 
Nordlingen, avait fait demander à Marguerite de supplier 
Dieu de lui faire connaitre le sort de Louis de Bavière 
Tauler avait reçu d'Henri Suzo la prédiction de la mort du 
Bavarois. L’anxiété que la mort de Louis cause à tant de 


4148. CHAPITRE XXIII 


me füt répondu : « C’est vrai, c’est arrivé à cause 
des péchés des hommes. » 

» En ce temps il me fût donné d'enténdre une 
voix qui criait en moi : « Je veux partir? » Pour 
ou? — « Pour la vie éternelle! Et des grâces 
ineffables vinrent me réjouir. » (1) | 

Marguerite s'étend encore longuement sur les 
joies que la Sainte Communion lui apportait et Ja 
douleur qu’elle éprouvait lorsqu'elle en était privée. 

— « En ces jours, continue-t-elle (février 1346), 
mourût une femme du monde qui fût inhumée 
dans notre Eglise, malgré la défense de l’Evêque. 
Le lendemain, voulant aller comme d'habitude prier 
au chœur, il me fut impossible de dire un mot et 
je dûs m'en aller. Je voulus (revenir) et nrefforcer 
de prier selon mon désir, je ne le pûs, je ne pus 
même pas communier. Cela dura trois semaines. 
Notre supérieur vint, sur ces entrefaites, visiter le 
couvent. Les sœurs lui communiquèrent ce qu’elles 
savaient et le supérieur me commanda d'aller au 
Chœur, d'y prier et d'y communier. Dès que je 
reçus cet ordre, je sentis en moi un grand poids 
dont on me déchargeait. Mon Seigneur Jésus-Christ le 
sait bien et j’en fus bien joyeuse. J’allais aussitôt au 
chœur, je pus y prier comme avant. Mon Seigneur 


nobles esprits et à tant d’âmes croyantes montre quelle per- 
plexité agitait l'Allemagne au sujet de linterdit. La réponse 
que reçoit Marguerite est fort ambigüe et imprécise. 

(4) N'est-ce pas un premier avertissement donné à Mar- 
guerite sur sa fin prochaine ? 

(2) Le droit d’être enterré dans une église n’appartenait 
qu'aux bienfaiteurs. Peut-être avait on alors laissé s’intro- 


CHAPITRE XXIII 419 


Jésus-Christ sait bien que dès ce moment, j’eus une 
plus grande crainte de leur désobéir. (2) 

L'année 1348 est comme les autres, pleine de 
cruelles souffrances. 

Nous voici aux dernières révélations. 

« Le jour de la Toussaint, dit-elle, j'étais assise 
dans le chœur, plongée dans la grâce, je désirais 
prier pour les morts et les vivants, et surtout pour 
les grands malheurs de la chrétienté, à cause de 
la mort universelle, (1) je voulais savoir si les 
juifs en étaient vraiment la cause. (2) Il me fût 
répondu : « C’est vrai, mais Dieu à été crucitie 
pour les péchés de la chrétienté. » Et j'eus tou- 
jours la même réponse chaque fois que je voulus 
prier le ciel pour le même objet. Je priais aussi 
pour quelques personnes. Je recus cette réponse 
« Je vis en elles, donc elles vivent en moi. » Pour 
d'autres, Je compris ceci : « Je ne les abandon- 
nerai jamais, ni ici, ni là. » Pour d’autres encore : 
«Si elles vivaient en moi, je ferais ce qu’elles désirent. » 

» Je fus implorée pour un ecclésiastique qui était 
très préoccupé de sa position. I me demandait si 


duire des abus que PEvêque cherchait à détruire. Strauch. 
M. E. et H. de N. p. 318. 

Marguerite est d’une concision désespérante pour tousles détails 
qui n’entrent pas directement dans l'orbite de ses révélations. 

(1) La grande peste qui parcourût lPEurope et la dévasta. 

(2) Les juifs furent accusés d’avoir provoqué la peste en 
empoisonnant les eaux. Dans beaucoup d’endroits, vietimes 
de l'ignorance populaire, ils furent massacrés. Le Pape Clé- 
ment VI mit tout en œuvre pour empêcher ces massacres 
et éclairer les foules fanatisées. (Voir Rohrbacher-Hist. de 
PE, Tome 20, p. 355.) 


490 CHAPITRE XXII] 


c'était la volonté de Dieu qu’il la quitte. « Non, 
me fût-il dit, S'il vit en moi avec amour, humilité 
et vérité. » (1) 

» De même, je désirais beaucoup connaitre le sort 
de lâme de Louis de Baviére. I me fût répondu 
qu'il avait de grandes dettes, mais qu'il obtiendrait 
la vie éternelle plus vite que ne le méritait le 
compte qu'il avait à rendre. (2) 

» Je priais encore un jour pour deux âmes. 
J'entendis cette réponse : « Il est aussi impossible 
pour elles de sortir de l'enfer qu’il l’est à Lucifer 
lui-même. » Et je ne pus dorénavant prier pour elles. 

» Le jour des Morts, pendant mon sommeil, je 
vins dans une ville inconnue. J'y trouvais beaucoup 
de personnes que je connaissais et qui étaient 
mortes. Elles me supplièrent vivement de prier Dieu 
pour elles. Je vins ensuite dans un endroit délicieux 
tout verdoyant, de grands arbres s’y groupaient, 
desquels tombaient de belles pommes. Je vis là des 
personnes que j'ai bien connues et que je croyais 
fermement devoir être dans la vie éternelle. Deux 
d’entre elles vinrent à moi. C’étaient des sœurs de 


(14) Gette révélation se rapporte probablement car elle 
coïncide avec elles — aux hésitations de Henri de Nordlingen sur 
l'existence qu’il devait adopter. 11 vivait encore en exil d’une 
vie errante de missionnaire, et se fatiguait de cette existencè. 

(2) Le frère Jean de Kempten, moine de Stambs eût la 
même vision après la mort de Louis de Bavière auquel il 
était très attaché. Comme il disait la messe, il fût forcé de 
substituer au texte latin, ces mots : « O douleur, douleur, ct cepen- 
dant cela va aller mieux ! » Interrogé, il raconta que Empereur 
Louis lui était apparu pendant la messe, souffrant un violent 
supplice, mais qu'il serait bientôt délivré. 


CHAPITRE XXII 


Le 
"19 
ES 


notre couvent. Elles me donnèrent deux pommes. 
L'une était aigre, l’autre douce. Je devais les manger. 
J'en pris une et y mordis. Une grande grâce sortit 
de cette pomme et je dis : — « Personne sur la 
terre ne pourrait manger ces deux fruits. » Les 
sœurs me dirent : « Si tu ne Île peux pas, rends 
les nous. » Je m'eveillai en mangeant et j'étais si 
comblée de grâces suaves que je ne pouvais ni 
parler, ni respirer, je n’avais plus la conscience de 
moi-même. (Cela dura longtemps. Je lus ensuite 
Matines sans avoir l'esprit présent. (1) 

» En la fête de Saint Martin, pendant la nuit, je 
révais que l’Evêque de notre couvent venait avec 
beaucoup de monde. J’éprouvais une grande dévo- 
tion pour cet évêque et pour ses serviteurs. L'un 
d’entre ceux surtout m'attirait, je le suivis. L’Evêque 
s'assit parmi la foule et büût dans un calice une 
boisson trouble. J'étais assise près de l’Evêque et 
j'avais derrière moi le serviteur que j'aimais bien. 

L'Evêque lui dit : « Verse à boire à celle-là. Le 
serviteur moffrit un verre d'eau tres claire. J'en 
bus et je le lui rendis. » Il me dit : « Sache que 
PEvêque m'a recommandé (ta personne) et te fait 
dire qu’il sera près de toi à la mort. » Aprés ces 
mots il partit avec l’Evêque et son peuple. Je 
m'éveillai et mon cœur et mon àme étaient si pleins 
de grâces suaves que je ne puis lexprimer. 


(1) Mechtilde de Wingenheim, sœur d’Unterlinden vit un 
jour le fils de Dieu dans la personne d’un petit enfant qui courait 
autour de l’autel et jouait avec deux petites pommes. Plusieurs 
mystiques et saints personnages ont eu de semblables visions. 


499 CHAPITRE XXII] 


« Cette divine boisson m'avait inondée d’une force 
mystérieuse, confirmée par la présence de l’Evêque 
et de son serviteur et je ressentais une douce joie 
qui se renouvelait sans cesse. Je dis mon pater, et 
quand j’arrivais à l’invocation de Monseigneur Saint 
Jean, je compris, par une grâce plus suave encore, 
que c'était lui-même qui m'avait abreuvé. » (1) 

» Le troisième jour avant la Saint André, je fus 
délivrée de tous les liens qui m’avaient enserrée cette 
année parmi les effluves d’une grâce délicieuse. (2) 
Mais mon Seigneur Jésus-Christ sait bien que je ne 
pourrai rien écrire des grâces immenses que j'ai 
reçues pendant l'Avent. Il sait bien ce que sa misé- 
ricordieuse bonté m'a donné, les grâces que j'ai 
ressenties et que je suis incapable de décrire. J'ai 
dû laisser cela à cause de mes souffrances et aussi 
‘parceque je crains de parler de faveurs qui sont 
comme le lien existant entre mon Seigneur et mon 
Dieu et moi. Il est la pure vérité. Il sait que j'ai 
reçu ces dons avec une véritable crainte et le sen- 
timent sincère de ma grande indignité. 

» Que le nom de Jésus fructifie en moi pendant 
cet Avent, car Il est la vérité même, qu’il me donne 
de ne laisser perdre ni ses grâces, ni ses suavités. 

» Puissè-je ne vouloir rien autre chose que Jésus 
avec moi, Jésus en moi, Jesus autour de moi.' » 


(4) L'Evéque est le Christ, faisant boire à celle qu'il va 
bientôt appeler à lui l’eau de la vie éternelle et le servi- 
teur est Saint-Jean l’Evangéliste, auquel elle était très dévote. 

(2) M. veut parler des souffrances qu’elle appelle le silence lié. 


CHAPITRE XXIV 


Henri de Nordlingen et Christine Ebner. 


Henri de. Nordlingen en quittant Marguerite, lui 
disait, sans le savoir, un dernier adieu. 

Il rentrait, le cœur très gros, à Bâle. Au chagrin 
de quitter sa sainte amie se mélait une mélancolie 
grandissante d’être en exil. Le mal du pays assom- 
brissait ses jours. Il aspirait d'autant plus après la 
fertile Souabe et ses amis, qu’il semble avoir alors 
été plus ou moins persécuté dans son apostolat à 
Bâle et à Strassbourg. 

Son immense succès comme confesseur et prédi- 
cateur lui avait peut-être suscité des jaloux. Les 
disputes à propos de l’interdit pouvaient aussi amener 
des animosités et le tempérament très impression- 
nable d'Henri s’affectait vivement de toute contrariété. 
Une autre cause de tristesse venait envelopper tous 
les cœurs d’un crêpe funèbre : la peste, «la mort 
noire » ainsi que disait expressivement le peuple, 
envahissait l’Europe avec la vitesse d'une formidable 
tempête. La mort de sa mère qu'il aimait si ten- 
drement acheva de décider Henri à revenir dans sa 
patrie, abandonnant le cercle des amis de Dieu et 
ses nombreux pénitents. Il etait trop malheureux. 


494 CHAPITRE XXIV 


— « Marguerite, écrit-il, Jésu-Christo dilecta, et 
Elsbeth amica, votre Henri qui depuis si longtemps 
est dans la misère, vous salue avec tout l’amour 
que le Père éternel a placé dans la vigne de chaque 
créature et surtout des élus de son cœur. Qu'il 
vous désaltére avec le vin qu'il a lui-même pressé 
atin que moi, pauvre et sec, je sois pleinement 
consolé par vous. Donné à Ulm, dans lAuberge. 
Je vous apporte de grandes reliques. Préparez-vous 
joyeusement et pieusement à les recevoir. Je vous 
écris ceci de ma main. Priez pour nous, pour l’âme 
de ma très chère mère et pour tous Ceux qui nous 
sont confiés pour Dieu. » 

Henri ne püt, tout de suite en rentrant dans sa 
patrie, aller à Medingen comme ï;l le souhaitait. Il 
avait retrouvé beaucoup à faire chez lui et, de nou- 
veau, on lui proposait la cure de Fessenheim pour 
laquelle ses deux amies, les comtesses de Graisbach 
(de la famille d’Ottinger) s’entremettaient activement. 
Marguerite, pendant ces alternatives, était -rappelée 
à Dieu et ce dernier coup achevait d’abattre le 
pauvre Henri de Nordlingen. 

Seule, une femme aimant et appréciant la sainte 
défunte, était capable de mettre sur ses blessures, 
un baume consolant. Quatre mois après la mort de 
Marguerite, Henri arrivait à Engelthal auprès de 
Christine Ebner. (Novembre 1351). 

Il y arrivait dans un dangereux découragement. 
Après tant d'années d’exil, bien des choses avaient 
changé dans la patrie. Amis disparus, morts, partis ; 


CHAPITRE XXIV 495 


ruine des uns, éloignement des autres, querelles 
politiques, épidémie, tout contribuait à l’accabler. 

Un séjour de trois semaines dans la paix du cou- 
vent d'Engelthal devait lui rendre courage et force. 
Ce n'était pas la première fois qu’il y venait. Depuis 
de longues années il était en rapports fréquents 
avec Christine. [Il avait gagné sa confiance et son 
affection. Il était aussi son directeur spirituel et 
probablement, entretenait le même commerce épis- 
tolaire. La délicate conscience de Christine lui avait 
fait craindre de mettre, dans l'affection qu’elle portait 
à Henri, un peu trop de sentiments humains. Elle 
s’examinait soigneusement pour se rassurer. Elle 
constate que la présence d'Henri de Nordlingen lui 
donne chaque fois une plus grande et plus parfaite 
union avec Dieu, mais elle est prête, si son affec- 
tion déplaisait à son Seigneur, de lui en faire le 
sacrifice. 

— « Ne te tourmente pas, ma bien aimée, lui 
dit Jésus. Je n’ai aucun déplaisir de cette amitié. 
Je t'ai déjà dit que, en signe de ma grâce, tu ne 
pourras aimer personne que je ne le veuille Je t'ai 
menée à cet ami pour que tu aies un guide dans 
le chemin de la vertu. C’est pourquoi je veux que 
tu le suives, jamais je ne te retirerai ma grâce, si 
tes affections sont appuyées sur moi. 

Christine se trouva pleinement rassurée. Elle püt 
aussi repousser les scrupules de quelques sœurs 
et se moquer de la méchanceté du démon quand il 
vint, habillé en religieux, lui reprocher son amitié 
pour Henri ainsi que nous l'avons vu plus haut. 


496 CHAPITRE XXIV 


Une fois, en 1344, comme Henri de Nordlingen 
dans une de ses visites, disait la messe à Engelthal, 
Dieu révéla à Christine que ce prêtre lui était si 
agréable, que tous ceux qui assistaient à sa messe 
verraient leurs prières exaucées. 

En 1345, Dieu lui reparle de ce prêtre « qui à 
une parole brûlante. » 

« À la vigile des Saints Simon et Jude, un 
pieux prédicateur chanta la première messe du cou- 
vent. Elle en reçut de grandes grâces. Elle reçût à 
ce propos, cette divine parole : Toutes les grâces 
que j'ai conservées l’année passée pour les morts 
et les vivants, je les ai toutes augmentées par cette 
messe, car c'est ma volonté qui l’a ainsi régle. Et il 
en donna (des grâces) en grandes quantités aux âmes 
(pour aller) au ciel et à tous ceux qui étaient 
presents et entendaient la messe avec beaucoup de 
piété. Il ne voulût pas qu’elle se tût, elle dut 
publiquement dire toutes ces grâces parce que Dieu 
voulait être honoré et glorifié ! » | 

Le jour de Noël, Christine dit encore : Il (Dieu) 
lui envoya un prédicateur : Tu dois lui dire (au 
prédicateur) qu’il doit répandre beaucoup ma parole, 
et annoncer ma miséricorde et faire connaître mes 
merveilles. 

« Le jour de lAssomption de N. D. (1346) il 
vint un saint prêtre au couvent, il avait une grande 
affection pour la sœur. Notre Seigneur lui dit: Ma 
volonté divine est que tu l’aimes. Remercie moi qu'il 
vienne à toi, remercie moi de ce que je t’enflammes 
de mon amour. Elle pensa : « Cher Seigneur ! 


CHAPITRE XXIV 497 


j'aimerais aussi beaucoup que tu le perfectionnes. » 
Elle pensait, en disant cela, au prêtre pour lequel elle 
avait de l'affection. Il dit : « Ma bien aimée, com- 
bien tu me comprends? Parceque je puis donner 
à toutes les créatures, dois-je t’ôter (ton bien) pour 
cela ? Et le Seigneur parlant de ce prêtre, dit: de 
me donnerai à lui, et je resterai en lui pendant sa 
vie et à sa mort, et je lui ferai un don dès au- 
jourd’hui. Toutes les œuvres qu'il fera par amour 
pour moi, je les unirai si bien aux miennes 
qu’elles seront un sacritice très glorieux à mes 


yeux. » — Le même jour il dit encore de ce 
prêtre : — « Je me réjouis dans sa vie. À cause 


de la fidélité de son cœur pour moi, personne ne 
pourra le dominer. » Un autre Jour, il dit encore 
de lui : « I a reçu la promesse de mon amour, 
et c’est pourquoi je l'envoie vers les âmes que 
j'aime. » (1) 

Henri de Nordliingen avait tenu sans doute à aller 
prier sur la tombe de son amie de Medingen. C’est 
de là qu’il vint directement à Engelthal. 

« En comptant depuis la naissance du Christ, 1351, 
écrit Christine, au jour de la Saint Thcodore 
(9 nov.), il vint au couvent un prètre qui S’appe- 
lait Henri, c'était un ami de Dieu et de toutes 
les bonnes gens et un ami particulier de Ia sœur 
(d’elle.) Il resta bien trois semaines au couvent. En 
ce temps là, pendant environ huit jours, Dieu lui 
fit (à Christine) tous les jours une grâce particu- 


(4) Ces révélations ne se trouvent pas dans Lochner. Voir 
Strauch. M. Eb. et H. de N. Auleitung LXI. 


498 CHAPITRE XXIV 


lière. On trouvera ces grâces écrites ici autant qu’elles 
se peuvent exprimer par des mots, avec notre simple 
esprit; mais la sœur a oublié bien des choses qu’on 
ne peut écrire, faute de temps. 

» Aux Jours suivants, Jours si riches en grâces, 
ce prêtre célébra la. messe. Notre Seigneur dit 
a la sœur : « Tous les hommes qui iront à cette 
messe recevront une gràce particulière. Aux uns, 
je donnerai le repentir de leurs péchés, aux se- 
conds, la volonté de se corriger. Aux autres, j’effa- 
cerai leurs fautes contre la justice. A ceux-ci, je 
donnerai les grâces qu'ils désirent pour les âmes 
du Purgatoire qu’ils aiment. Aux derniers, je dé- 
livrerai entièrement les âmes qui leur sont chères. » 

» Le lendemain, cette sœur reçût encore cinq 
grâces à la messe de ce prêtre, et le Seigneur lui 
donna l’assurance qu'il ne se séparerait jamais d’au- 
cune des âmes qui assistaient à ce saint sacrifice. 

» Le jour de Sainte Elisabeth (19 novembre), la 
sœur fût ravie au ciel et vit Notre Seigneur comme 
un jeune homme de dix-huit ans. Jésus lui posa 
sur la tête une couronne merveilleusement belle. 
Rien de plus magnifique ne se voyait au ciel et 
Jésus seul pouvait couronner la sœur. Les habitants 
de la cour céleste en recevaient une grande joie. 
Jésus dit à cette créature : « Je ne me séparerai 
jamais d'aucune des personnes qui sont aujourd’hui 
à cette messe. Les saints se mirent à chanter. Le 
Fils dit au Père : — « Père, vois comme ils me 
servent bien. » Il voulait parler du chant. Le Père 


+ 


donna sa bénédiction à tous ceux qui étaient pré- 


CHAPITRE XXIV 499 


sents. Le Fils se tenait devant le Père, les bras 
étendus et dit : « Père, ainsi J'étais sur Ia croix 
jnsqu’au départ de mon äme. Ainsi je veux les 
recevoir tous dans les bras de ma miséricorde et 
leur donner le baiser de mon amour. » « Alors Îles 
anges vinrent avec les saints, ils se prosterné- 
rent devant sa face et lui baisaient les pieds. Il 
parût à la sœur qu'ils suçaient Ja plaie de son 
divin cœur comme les abeilles sucent les fleurs. 
Elle vit l’ange du prêtre qui chantait la messe, cet 
ange était très glorieux. Elle vit aussi son propre 
ange avec les autres. Lu 

» Au jour de Sainte Elisabeth, le Seigneur dit 
à cette créature : — « Je te donnerai le crédit 
de Sainte Elisabeth, je te donnerai le crédit de 
Sainte Marie Madeleine, je te donnerai le crédit de 
Saint Dominique, je te donnerai le crédit de Saint 
Augustin. » — Elle dit : — « Cher Seigneur, Je 
ne veux pas avoir le sien. » Elle pensait au 
prêtre susnommeé. Notre Seigneur lui répondit : — 
« Je lui donnerai tout ce qu’il est possible. » Elle 
comprit que la messe lui procurerait de très grandes 
grâces, car il était à l'autel. Elle désirait que tous 
ceux qui assistaient à cette messe participassent à 
ce crédit. Jésus lui dit : « Je te le jure par ma 
divinité, cela sera. Je donnerai à chacun ce qu'il 
peut recevoir. » Elle demanda que le jeune chape- 
lain soit à cette messe, car Notre Seigneur lui 
avait souvent dit qu’il opèrerait par lui de grandes 
choses. | | 

» Le même jour, elle reçût l'assurance que les 


430 CHAPITRE XXIV 


âmes du Purgatoire suppliaient les anges gardiens 
de la terre d'aller vers le roi de gloire, le Dieu 
de miséricorde, atin qu'il prenne en pitié cer- 
taines âmes qui ne recevaient aucun secours des 
chrétiens vivants. » 

Dans cette même vision, Christine vit une bataille 
entre les fidèles et les démons, elle en fut grande- 
ment troublée. Les âmes envoyaient de nouveau les 
anges vers Dieu. Christine se joignit aux anges. 
Notre Seigneur lui dit avec tendresse. « Je t’exau- 
cerai. C'était pendant la messe (1). Le Père céleste 
donna la bénédiction à tous ceux qui étaient pré- 
sents, et elle reçut trois mille âmes du Purgatoire, 
trois mille pécheurs à convertir, puis le Seigneur, 
parlant d'Henri : « Il doit, dit-il, me prier par :ma 
langue, afin que j'enrichisse la sienne pour chan- 
ter mes louanges et mon Saint nom. Il est parmi 
ceux qui sont Saints ». 

« Un autre jour, Dieu lui parla encore de ce prêtre 

« Je mettais toute ma complaisance en lui, pen- 
dant toute sa vie, comme je l'ai eue pour Marie 
Madeleine, dont la vie, depuis sa conversion, était 
un miroir où je me complaisais. 

Henri reçüt ue révélation « comme un onguent 
précieux ». 

Deux fois encore pendant la Messe, Christine, quoi- 
que très éloignée de l'autel où son ami spirituel 
officiait, vit entre ses mains, à l’élévation, le sacré 
corps de Jésus-Christ. 


(4) Tout ceci se passa pendant Les trois semaines du séjour 
d'Henri de Nordlingen à Engelthal. 


CHAPITRE XXIV 451 


« En ce temps riche en grâces, dit-elle plus loin, 
cette Sœur priait pendant la Messe. Elle pensa au 
serment que Notre Seigneur lui avait fait la veille, 
promettant d'élever dans les âmes (des assistants) un 
monument d'amour. Jésus lui dit : — « Tu m'’aideras 
dans cette œuvre d'amour. » Et il Iui donna mille 
fois mille àmes. Elle fût ravie au ciel et entendit 
le Seigneur qui disait : — « Ce jour sera un jour 
de Joie dans toute la chrétienté. » Et il appela les 
anges qui veillaient sur la terre et leur dit 
« Portez mes messages d'amour dans tout le monde 
chrétien, car cette fête doit être annoncée aux pays 
les plus lointains. » Et auprès de lui la Mère de 
miséricorde et sainte Elisabeth priaient pour la con- 
munauté. Jésus dit : « Je n’abandonnerai jamais ce 
couvent, car Je l'ai promis. » 

» Au jour de Sainte Cécile, elle pensa à sa mi- 
sérable vie et S’en affligea profondément, considérant 
toutes les grèces que Dieu lui avait faites et 
combien il l'avait plus favorisée que des saints illus- 
tres. Jésus, la voyant si troublée lui dit : « Qu’avait 
mérité Moise quand je le sauvai de l’eau pour en 
faire l’instrument de mes merveilles ? Qu’'avait meé- 
rité David quand il abattit le géant ? Qu'avait mérite 
Daniel quand il secourut Suzanne ? J'ai agi alors 
pour l’houneur de mon prophète plus encore que 
pour protéger cette femme. » — Et parlant des 
noces spirituelles qu'il voulait célébrer avec Chris- 
tine, il lui dit : — « Par ces noces, il est arrive 
ce qui est écrit : Mellifliu facti sunt Coeli. » Les 


29 


439 CHAPITRE XXIV 


cieux sont devenus du miel. Je te donnerai plus 
d'âmes que je ne t'en ai jamais données. » . 

» Elle pensa qu'il lui avait souvent donné mille 
fois mille âmes, ce serait donc un plus grand nom- 
bre encore. | 

» Jésus dit qu'il n« voulait laisser personne sans 
grâces dans toute la chrétienté, à cause de ces 
noces. — « Je veux, affirma-til, convertir beau- 
coup de pécheurs. parmi mes plus grands ennemis. 
Je les ai confiés aux anges gardiens de la terre, 
afin qu’ils les préservent de crimes monstrueux. » (1) 

» Il a été commandé aux anges et aux saints de 
suppléer à linfériorité de nos actions de grâce 
pour les faveurs que nous avons reçues en ces 
jours. Et la sœur entendit Notre Seigneur appeler 
le prêtre susnommé du haut de son trône et dire: 
« Ange Gloriosis, je t'ai honoré, je t’ai donné une 
grande valeur et je veux t’honorer encore davan- 
tage, afin que tu guides une créature qui m'est 
particulièrement chère: » 

» Le jour de Saint Clément (23 novembre), la 
sœur reçût de Dieu cette révélation : — « Depuis 
que j'ai créé le ciel, j'ai montré la liberté (d'action) 
de la Sainte Trinité, mais depuis, j'ai oint la terre 
du sang de mon cœur, lorsque je lui ai donné 
mon humanité afin de demeurer en -elle journelle- 
ment. Par un amour au-dessus de toute expression, 
j'ai accompli merveilles sur merveilles. » Puis par- 


(4) C'est-à-dire, empêchent de commettre des crimes qui 
crient vengeance au ciel ou contre le Saint-Esprit, desquels 
il est dit qu’il n’y a pas de pardon. 


CHAPITRE XXIV 433 


lant du mème prêtre, le Seigneur dit : « Je lui ai 
donné ma miséricorde, je l’ai rempli de ma sagesse, 
je lui ai fait don de mes faveurs. Pour combattre 
sa tristesse, Je lui ai donné les joies spirituelles. 
Pour sa sollicitude envers tous, je lui ai donne la 
charité et j'ai voulu qu’il connaisse la bienfaisance 
de mes amis. (1) Je descends vers lui avec ma 
science parfaite, je fais rayonner sur lui ma vertu. » 
Les anges et les saints demandérent à Dieu quelle 
était la plus grande œuvre de bonté, parmi celles qu'il 
accomplissait en ce moment sur la terre, en dehors de 
l’œuvre d'amour de son humanité. Jesus dit : « La 
plus grande bonté que je montre en ce moment 
sur la terre, c'est celle d’y avoir (choisi) dans tous 
les pays chrétiens, des gens qui vivent dans mon 
parfait amour, qui donnent le bon exemple et me 
rapportent gloire pour moi et joie pour vous. (2) 
L'autre bonté, c’est la science de la sainteté qui 
est si grande sur terre qu’elle y brüle comme un 
feu ardent. Une troisième bonté fait monter tous 
les jours, de la terre aux cieux, des âmes (mortes 
en état de grâce), donne le repentir aux pécheurs 
et délivre les âmes du Purgatoire. 

» En ce temps si riche en grâces, la sœur vit 
trois fois Notre Seigneur, sous la forme d’un enfant, 
à la place de lhostie dans les mains du même 
prêtre. La première fois, il était aussi petit que 


(4) Allusion au dévouement des amis de Dieu qui avaient 
assisté Henri de Nordlingen avec beaucoup de charité dans 
son exil. 

(2) Autre allusion aux « Amis de Dieu. » 


434 CHAPITRE XXIV 


l’hostie. La seconde fois, il avait la longueur d’un 
doigt, la troisième, il était grand comme un coude 
d'homme. La sœur vit deux fois son visage, à la 
troisième fois, une croix le surmontait. 

Le soir de la Sainte Catherine, le Seigneur fit 
venir Christine au chœur, et lui assura de nouveau 
qu'il accomplirait de grandes choses par Henri. — 
« Toutes les personnes qui étaient aujourd'hui à la 
messe, dit Jésus, me seront unies pour l'éternité et 
je donnerai à ce prêtre cinq cents àmes du Pur- 
gatoire et beaucoup de pécheurs à convertir. » 

Les visions et les révélations se succèdent rapi- 
dement. Dès le lendemain, Christine apprend encore 
du Seigneur qu'en ce temps d'épreuves, il à fait 
beaucoup plus de grâces aux hommes qu'il n’en avait 
jamais fait. Il lui parle des flagellants. Ce sont des 
hommes ignorants qui agiraient bien, s'ils avaient 
plus de science religieuse. Et, comme d’habitude, 
l'entretien se termine par le don de milliers d’âmes 
souffrantes, de pécheurs à convertir, de fidèles à 
garder. | | 

Christine, en songeant au grand crédit que la 
bonte divine lui donne, se sent toute triste de se 
voir si. riche, alors que, peut-être, son ami spirituel 
ne reçoit rien. 

— « Cher Seigneur, s’écriet-elle, donne-lui aussi 
quelque chose, cela me sera plus agréable qu’à 
moi-même. » 

Jésus répond aussitôt : 

— «Je veux bien, par bonté, faire miennes les 
choses qu’il n’a pas faites par amour de. moi. Ja- 


CHAPITRE XXIV 433 
mais je ne le laisserai briser les liens de mon 
amour. Enfin, je veux que désormais ses paroles 
embrasent les cœurs plus encore qu'elles ne l'ont 
fait jusqu'ici. Dès ce jour, je jetterai ta pauvreté 
dans mes richesses et je lui donnerai une belle 
fin. » 

Mais une voix s'élève, intervenant dans le collo- 
que mystique. « D’autres frères lattendent » dit 
cette voix. | 

Christine sait bien que ce n'est plus la voix di- 
vine. Elle demande à son ange gardien qui à parlé. 

‘— « Cest, répond lange, lange de ce prètre, 
car il doit aller ailleurs répandre Ia bonne pa- 
role. » 

C'était un avertissement pour Christine de ne pas 
chercher à retenir davantage auprès d'elle Henri de 
Nordlingen. C'est, pour élle, un dur sacrifice, mais 
Celui qui le lui impose l'aidera. 

— « Ne vois-tu pas, lui dit Jésus, que je con- 
verse plus avec toi que Je ne lai jamais fait avec 
mes amis dans l'Ancien Testament? Je converse 
sans cesse avec toi, et ce colloque est plein de 
doux échanges. | 

» [1 y a joie et allégresse à cause de cette fête, 
la terre en sera rassasiée et le Purgatoire soulagé. 
En ce moment, sache-le, il n’y eût jamais tant de 
pauvres âmes. 11) Je me repose dans ma bien- 
aimée. » 


(1) La grande mortalité causée par la peste, avait dû. cer- 
tainement, précipiter beaucoup d’âmes au lieu d'expiation, 


436 CHAPITRE XXIV 


La sœur crût comprendre que le Seigneur voulait 
parler de la communion de la communauté qui de- 
vait avoir lieu ce jour-là, vigile de Saint André. 

Jésus lui dit encore : — « Désormais, tu dois 
tout me rapporter, paroles, actions, louanges, honneurs, 
.Comme aussi tout le bien qui t’arrives chaque jour, 
soit à cause de ta vertu, soit par d’autres. Tout 
cela est à moi, non à toi. Si tu faisais quelque 
chose pour obtenir la reconnaissance du monde, tu 
serais une' voleuse. » 

« En ce temps riche en grâces, continue Chris- 
tine, la sœur était assise avec son ami dans une 
petite chambre. Elle fût soudainement ravie inte- 
rieurement et extérieureiment, son corps était immo- 
bile et elle sût que son ami avait reeu une grâce 
aussi grande que la sienne. » 

Tauler, l’ami fidèle d'Henri de Nordlingen ne pou- 

vait pas être oublie dans les longues conversations 
des deux mystiques. 

« Le jour de Saint André, le Seigneur révéla à 
l'a sœur que le prêtre appelé Tauler, était Phomme 
qu'il aimait le mieux sur Ia terre. » | 
_ Le lendemain, une nouvelle révélation sur les 
mémes personnages qu’elle vénère tant, vient réjouir 
Christine. La parole qu’entend la sœur est sublime. 

— « Dans lAncienne Alliance, il est dit que 
personne autre que Dieu même, ne pouvait par- 
donner les péchés. Il n’en est plus ainsi aux temps 
heureux de la grâce. — L’Evangile le prouve. 

La grâce est maintenant dans les mains des 
pasteurs depuis que j'ai donné à Saint Pierre 


CHAPITRE XXIV _. 437 


le pouvoir (d’absoudre.) Jai accordé cette grande 
faveur pour rendre honneur. aux prêtres et je leur 
ai donné une très haute puissance. Jai choisi les 
prêtres avant que le ciel et la terre fussent créés. 
Je leur ai donné un pouvoir immense, au ciel, sur 
la terre et dans le Purgatoire. Je leur ai donné 
une grande richesse spirituelle et morale. Quelques- 
uns coupent des fleurs et les lient ensemble, car 
l'alliance ancienne et l'alliance nouvelle sont toutes 
deux pour la gloire de mon nom. Quelques-uns sont 
fidèles, ils croient en moi et mettent en moi leur 
confiance, ils croient à tout le bien que je puis 
faire à mes amis. Quelques-uns ont une grande 
compassion de moi, en souvenir des douleurs que j'ai 
endurées dans ma passion. Quelques-uns ont enflammé 
la terre . par leurs paroles de feu. Parmi ces der- 
niers se trouvent tes amis spirituels. » Et le Sei- 
gneur nomma à la sœur deux prêtres, lui assurant 
qu'ils étaient à la tête de ceux dont les noms sont 
écrits dans le ciel. » L’un s'appelle Tauler et l’autre 
est cet Henri, sur lequel j'ai déja beaucoup écrit. » 
Comme corollaire de tant de grâces, Jésus renou- 
velle ses promesses concernant tous ceux qui assis- 
tent à la messe d'Henri de Nordlingen et donne 
encore des milliers d’âmes souffrantes à Christine. 

C'est probablement le lendemain de cette révéla- 
tion qu'Henri de Nordiingen quitta le couvent d’En- 
gelthal. Mais il restait uni d'esprit et de cœur à la 
sœur Ebner et, probablement, correspondait souvent 
avec elle. Après son départ on rencontre sans cesse, 
dans les révélations de Christine, des allusions à 


438 CHAPITRE XXIV 


l'ami absent, on devine à ses allusions qu'il est sa 
constante préoccupation. Elle interrompt ses colloques 
avec le Seigneur pour prier pour Henri. Elle demande 
pour lui des grâces nouvelles. Jésus veut la consoler : 
« Je le bénirai, répond-il, en son âme et dans son 
corps. Je suis plus content de ses œuvres que de 
la louange des saints, car lorsque les saints me 
louent, ce n’est que Justice, mais cette âme, je 
l'ai élue du milieu du monde entier. » 

— « Tu arrives au moment où ta misère pren- 
dra fin, dit Jésus peu après. Le fleuve de grâces 
qui coule de moi dans les saints et les créatures, 
coule aussi en toi et de toi il rejaillit sur d’autres. 
— Et parlant de Henri — Je veux lui donner 
l’assurance de mon amitié et l’amour de mon divin 
cœur. » > | | 

Chaque jour, l’union se fait, plus ardente, plus 
intime, entre Jésus et sa tiancée. On sent que le 
jour approche de l'union éternelle. 

— « Je viens à toi comme quelqu'un qui se meurt 
d'amour. Je viens à toi avec l’ardeur de lépoux 
vers le lit nuptial, je viens à toi comme le dis- 
pensateur des grands biens. » — Et parlant des 
deux prêtres de ses amis, il dit : — « Je les 
aime tendrement, je leur ai donné ma faveur dli- 
vine. » | 

Deux Jours après, Jésus dit encore en parlant 
d'Henri : — « Je suis son protecteur. Par ma 
bonté je fais de grandes choses avec de petits ins- 
truments. » Et pour Tauler : — « Je me plais en 
lui comme en un doux jeu de harpe. » 


CHAPITRE XXIV 439 


Entre les douces et ineffables communications du 
fiancé divin, sans cesse revient le nom de l'ami de 


Dieu, — « Je le regarde avec des veux de misé- 
ricorde, » — « Il doit toujours monter et croître » 
(en vertus). — C'est la Vierge Marie elle-même qui 


à son tour, montre combien lui est cher le mysti- 
que prédicateur. 

— « Porte-lui mon salut d'affection, dit-elle un 
jour à Christine pendant la messe Rorate » (4° se- 
maine de l'Avent.) Je veux, désormais être sa fiancée 
et son amie jusqu’à sa mort. » La sœur dit : 
« Chère dame, pourquoi lui envoies tu ce mes- 
sage ? » Marie rèpondit : « J'ai vu en ces jours le 
nombre immense de preuves d'amour que mon fils 
lui a données et quand mon fils aime quelqu'un, je 
l'aime aussi. Je n'unis à lui, je fais mien tout ce 
qui le regarde, je lui montre toute ma fidélité, ainsi 
qu’à la créature que Jj'affectionne. » 

Le jour de Sainte Lucie, Jésus assure à Chris- 
tine que chaque fois qu'elle communie, il fait une 
grâce à son ami. 

Sans doute Henri de Nordlingen ne parvenait pas 
à se consoler de la mort de Marguerite. Peut-être 
aussi les misères de sa situation matérielle agitaient- 
elles ce cœur trop sensible et cet esprit assombri. 
Christine se préoccupe de ce trouble. Elle prie Île 
Seigneur pour son ami. 

— « Pourquoi, répond Jésus, est-il impatient en- 
vers moi. Il ne. doit pas douter de ma fidelité. Dans 
l'ancienne alliance je parlais par les anges et Îles 


440 CHAPITRE XXIV 


prophètes et surtout par le prophète Osée, auquel 
j'ai dit des choses merveilleuses. » 

« Maintenant, dans la nouvelle alliance, je parle 
amoureusement et tendrement avec mes amis et je 
veux qu'ils soient d'autant plus croyants et simples. 
Il est écrit que je fais des dons à chacun. J'ai 
donné à Henri une part de mon séjour sur la terre 
(de mes mérites) il doit être d'autant plus docile à 
me servir. Je te jure par ma divinité que jamais 
je n'ai fait autant de grâces aux hommes que je ne 
leur en fais maintenant, et cela pour deux causes: 
D'abord parce qu'on prêche publiquement la pa- 
role de Dieu plus qu’elle ne fût prêchée depuis 
Saint Paul. (1) Ensüite parceque les hommes fe- 
raient volontiers le bien s'ils savaient comment le 
faire. » 

Christine dit ensuite à son divin fiancé qu’elle 
était troublée aussi de ce que la communauté ne 
partageait pas ses opinions (ou sa manière de voir.) 
Jésus répondit : « Quand j'étais sur la terre, je 
faisais de grands miracles, et le monde ne se cor- 
rigeait pas à leur vue. » (2) 

Ces mots sont les derniers qui nous soient par- 
venus Sur Henri de Nordlingen, il rentre désormais 
dans lombre, sa mort est inconnue comme ses der- 


(4) Il faut remarquer qu'avant Saint François et Saint Do- 
minique, la prédication était devenue presque nulle. 

(2) Lochner suppose que Christine se trouvait en ce mo- 
ment en dissentiment avec les autres sœurs d’Engelthal, peut- 
être au sujet d'Henri de Nordlingen qui trouvait que la 
communauté manquait de confiance en Dieu. 


CHAPITRE XXIV 441 


nières années. [Il apparaît à la manière de ces per- 
sonnages de Rembraudt dont un éclat de jour illumine 
un côté, tandis que tout le reste de la personne se 
fond dans les ténèbres. L’éclat de jour, pour Henri, 
c'est Marguerite Ebner, et, aussi un peu Christine. 
Grèce à ses deux tendres amies, nous avons pu 
connaître l’une des physionomies les plus attirantes 
et les plus originales de ce monde mystique qui 
allait finir, jetant comme dernières flammes vers le 
ciel, le groupe dont nous avons essayé de tracer 
la silhouette. 

Encore quelques lignes après celles que nous ve- 
nons de citer, et Christine ‘elle-même se tait pour 
toujours. Sa main vénérable n’a plus la force de 
tracer les mots qui lui sont donnés d’en haut. La 
Sainte va se préparer, dans le recueillement d’une 
conversation toute intérieure, à la réunion suprême 
avec le bien-aimé, l'époux divin de son âme. Le 
27 décembre 1356, trois ans après le départ d'Henri, 
Christine Ebner rendait sa belle âme à Dieu à l’âge 
de 79 ans. 


CHAPITRE XXV 


L'abbé de Keisheim. 


- 


Nous voici arrivé au dernier personnage de notre 
groupe d'amis mystiques : c’est l'abbé de Keisheim, 
Ulrich TT, Niblung. 

Comme Henri de Nordlingen, nous ne le con- 
naissons que par ses saintes amies. Un des traits 
distinctifs de ce mouvement religieux dont nous 
essayons ici d’esquisser le caractère, c’est l’union 
affectueuse de tous ceux qui s'occupent de mysti- 
que, soit en théorie, soit en pratique. C’est une 
union active : échange de lettres, de visites, de- 
mandes et réponses. Tout cela convergeant vers 
un but unique : le perfectionnement de l'âme par 
amour de Dieu. 

Le cercle des « amis de Dieu » d'un mélange, 
a première vue si disparate, où l’on voit règner une 
égalité parfaite entre l’abbé de Giteaux et le bour- 
geois de Bâle, entre un Tauler, une reine de Hongrie 
ét une humble sœur converse, ce cercle a joué 
un grand rôle dans l'histoire religieuse de FAlle- 
magne du quatorzième siècle, peut-être même lui doit- 
on la conservation de la foi religieuse et de lunion 
avec le Saint-Siége, que les tendances schismatiques 
de l'Empereur eussent détruits. | 


. 


CHAPITRE XXV 443 


Henri de Nordlingen était lui-même le lien de 
beaucoup d'amis de Dieu. S'il avait de grandes 
affections chez les fils et filles de Saint Dominique, 
son amitié avec les cisterciens paraît encore plus 
ancienne. Avant qu'il ne se vit obligé de quitter la 
Souabe, l’abbé de Keisheim, Ulrich IT, prédécesseur 
d'Ulrich IIT, voulait lui donner la cure de Fessen- 
heim, dépendante de Keisheim. Nous voyons aussi 
qu'il avait des relations suivies avec l’abbaye de 
Lützel, près Bâle, dont Keisheim était une fonda- 
tion. 

Au nord de Donauworth, à peu de distance de 
Maria Medingen, s'élevait le riche et important mo- 
nastère de Keisheim. (Chesgisheim, en latin Caesarea, 
puis enfin Keisheim.) Il fût fonde en 1135 par le 
comte Henri de Lechsgemünd et Graisbach. Famille 
riche et puissante, les Lechsgemünd fonderent, un 
siècle plus tard, en 1240, le couvent des Cistereiennes 
de Niederschônfeld, placé sous la dépendance de 
Keisheim. 

Keisheim, dépendant de l’éevèché d'Augsbourg, fût 
peuplé, comme nous Flavons dit, par l’abbaye de 
Lützel. La jeune communauté grandit rapidement 
sous une suite d’abbés saints et zélés. En 1240, à 
l’époque où fut fondé Niederschônfeld, Keisheim 
fondait encore les Cisterciennes d’Oberschonfeld, de 
Zimmern, de Kirchheim et de Lauingen. Outre Fes- 
senheim, l’abbaye avait le patronat de plusieurs 
autres paroisses. Dès sa fondation, Keisheim avait 
reçu des lettres de contirmation de l’empereur Fré- 
déric I, qui le déclara une abbaye de lEmpire 


444 CHAPITRE XXV 


avec tous les privilèges que comporte ce titre. En 
1184 le Pape Lucien IIT lui envoyait une bulle, lui 
concédant tous les privilèges accordés aux abbayes 
cisterciennes et la protection du Saint-Siège. 

Il ne paraît pas, cependant, que tant de puissance 
et de richesses ait affaibli l'esprit religieux dans le 
monastère impérial. On constate qu’en 1430, lab- 
baye observait encore la règle de Citeaux dans toute 
sa sévérité. Plusieurs fois, ce fût à Keisheim qu’on 
alla chercher les religieux d'élite qui devaient re- 
former d’autres monastères de l’ordre, tomhés en: 
décadence. La régle était encore strictement suivie 
en 1480, puisque ce fût alors, pour la première 
fois depuis sa fondation, qu’un abbé, Jean IV, de- 
manda au Pape une dispense pour pouvoir manger 
du poisson les jours maigres, et en temps de non 
abstinence de la viande deux fois la semaine, des œufs 
quatre fois. (1) 

Mais ce n’était pas ainsi au temps des deux 
Ulrich. Ulrich ITT Niblung succéda à Ulrich IT Zoller. 
Ulrich ITI avait éte prieur sous Flabbé Ulrich IT. 
Pendant le temps de leur gouvernement, l’abbaye 
prit un essor remarquable au point de vue des 
sciences sacrées : Une grande activité intellectuelle 
fit de Keisheim un centre de savoir et d'influence. 
La chronique de Keisheim mentionne beaucoup de 
faits prouvant la haute culture des religieux. Le 
frère Berthold publia en 1312, un livre qui eût . 


(1) Voyez Wetzer und Welle ’s Kirchenlexicon. Tome VII, 
lett. 15. 


CHAPITRE XXV 445 


assez de faveur. Le frère Rudger était à la fois 
un excellent écrivain et un prieur savant, le 
frère Rudolf Veirabends d’Augsbourg « écrivait 
beaucoup de livres ainsi que le frère Wernher 
de Eichstet. » Le frère Peter d’Ulm était un enlu- 
mineur célèbre. Il ÿ a un frère, le frère Henri, 
qui possède une grande réputation comme apothi- 
caire. (1) 

C’est probablement en 1340 qu'Ulrich Niblung fut . 
élu abbé. Nous voyons Henri - de Nordlingen, alors 
en exil, essayer d'obtenir [a permission d’accompa- 
gner l’abbé de Lützel qui, sans doute, se rendait à 
Keisheim pour l'élection du nouvel abbé. 

Nous ne connaissons rien des antécédents d’Ulrich 
Niblung, nous le trouvons, n’étant que prieur, en 
relations affectueuses et mystiques avec Adelaïde 
Langmann. Nous voyons aussi, par les révélations de 
nos trois mystiques qu’il est en rapports intimes 
avec Tauler, Suzo, Henri de Nordlingen et les « amis 
de Dieu. » 

Il est lui-même un grand mystique. A l’etude de 
cette science, il joint la pratique par la direction 
des âmes et aussi par sa piété ! Il dirige en même 
temps son monastère avec une activité et une vigi- 
lance qui prouvent sa haute intelligence et il semble 
avoir moins qu'Henri, cette tendresse mystique, qui 
donne à notre exilé la teinte de féminité exagérée 


(1) Strauch dans M. E. et H. de N. donne plusieurs notes 
dont nous avons extrait ce qui concerne Keisheim. 


446 CHAPITRE XXV 


que nous lui avons reconnue. Mais entre Ulrich III 
et Henri, règne une affection profonde et dévouée. 

Heuri à un asile toujours assuré à Keisheim, et 
Sa Correspondance avec Marguerite Ebner est là 
qui prouve l'intimité fraternelle de ces deux belles 
âmes. 

Ulrich IT visite souvent Engelthal et Medingen. 
Il s'intéresse aux sœurs, il est leur confident, leur 
conseil, leur directeur. Il est toujours disposé à les 
écouter, à leur répondre, à les aider. Il est tout 
paternel envers ses amies dominicaines. On le voit, 
s'entendre avec Tauler pour envoyer à Marguerite 
un présent de « grands et petits fromages. » Il 
prète à sa sainte amie les livres intéressants qu’on 
lui donne. Henri de Nordlingen traduit pour lui les 
révélations de Mechtilde de Magdebourg et Tauler 
lui fait hommage d'une copie de son « Horologium 
Sapientiæ. » 

Quelle attitude prit Ulrich Niblung dans la lutte 
de Louis de Bavière contre le Pape? Le fait que 
l’abbaye de Keisheim demeura trans uille au milieu 
de la tourmente, dit assez que labbé et ses 
religieux avaient prouvé leur soumission. Qu'on 
n'oublie pas que Keisheim est une « abbaye impé- 
riale. » Trouva-t-on là un motif suflisant pour obéir 
a l’empereur ? L’évêque d’Augsbourg, l’évêque de 
l’abbaye, était tout dévoué à Louis. Louis, d’ailleurs 
séjourna presque toujours dans cette partie de 
PAllemagne qui était à lui de cœur, et prit grand 
soin de s’y montrer toujours très religieux, géné- 
reux envers le clergé et les couvents, pratiquant et 


CHAPITRE XXV 447 


charitable. Nous voyons dans Kuebel « qu’au Reichstag 
d'Augsbourg en 1346, l'abbé de Keisheim vint vers 
Sa Majesté et lui présenta quelques lettres de fon- 
dation et autres, qu'il priait humblement l'Empereur 
d'approuver et de confirmer. Sa Majesté l’a fait avec 
grande bonté, et approuva de nouveau ce qu'on lui 
demandait, ainsi que les arrangements conclus avec 
le comte Berthold de Graisbach et ses deux fils, 
Berthold et Henri. » 

Peu après la mort de son père, le fils de Louis 
de Bavière, le duc Etienne, prenait solennellement 
Fabbaye de Keisheim sous sa protection particulière. 

La lettre suivante de l'abbé Ulrich à Marguerite 
Ebner montrera mieux encore l'état d'esprit de 
l'abbé Niblung dans cette grave question. 

Ecrite pendant l’éte de 1348, cette lettre suivait 


de près l'élection à l’'Evêché d’Augsbourg de Markart 


de Rondeck. Ce savant prélat succédait à Henri de 
Schôneck, partisan zelé du Bavarois. Il ne parta- 
geait pas. les opinions de son prédécesseur d'une 
facon aussi absolue. Tout en ayant la contiance de 
Louis, qui, plusieurs fois, l’avait envoyé à Avignon 
comme parlementaire, il avait su également gagner 
celle du Pape au point que, lors de son election au 
siège d’Augsbourg, Clément VI lui avait envoyé les 
pouvoirs les plus étendus pour absoudre de Pinterdit 
tous ceux qui aspiraient à rentrer dans l’obcissance 
de lEglise. (14) C’est à ce sujet que Pabbé Ulrich 
écrit à Marguerite 

(1) Malgré la mort de Eouis, la Souabe et la Franconie 
étaient encore pleines de partisans du défunt qui, en haine 


30 


448 CHAPITRE XXV 


— « Marguerite Ebnerin, que Notre cher Seigneur 
Jésus-Christ et Notre-Dame vous saluent avec toutes 
leurs bénédictions. Je vous fais savoir que j'ai éte 
voir l’Evêque d’Augsbourg et que j'ai appris là ses 
pouvoirs, (Les pouvoirs pour réconcilier) qu’il a reçus 
du Pape. Mais je n'ai pas encore demandé labso- 
lution ni pour moi, ni pour mon couvent, car je 
veux attendre le conseil du duc; (1) ne voulant 
agir que selon qu’il le désirera. Je suis assuré que 
cela me coûtera beaucoup de travail et d'argent ; 
je vous prie donc, en toute ferveur, de vouloir 
me venir en aide par Notre Seigneur Jésus-Christ 
et Notre-Dame. Priez-les pour cette affaire, je vous 
la confie entièrement. Aussitôt mon retour ici, je 
vous ai écrit cette lettre. Ecrivez-moi, de votre côté, 
tout de suite, si vous voulez bien prier comme je vous 
le demande. Je vous fais aussi savoir que mes affaires 
personnelles, celles qui ne regardent que moi, — 
ce qui m'est un grand tourment — sont plus difii- 
ciles que jamais. Je viens en gémir auprès de votre 
cœur fidèle, afin que vous m'aidiez aussi de ce côté. 
Je vous envoie trois livres haller. Il y en a une 
pour vous et les deux autres pour partager entre 
vos enfants. (Vos sœurs.) | 

» Que Dieu soit éternellement avec vous! » 

On voit par cette lettre, que l'abbé Ulrich se 


du candidat du Pape, cherchaient à susciter des adversaires 
à Charles de Luxembourg. 

(1). Le duc Etienne de Bavière, fils de Louis, qui s'était 
déclaré protecteur spécial de l’abbaye de Keisheim où i] 
trouvait, on le voit, un dévouement poussé aux dernières 


limites. 


CHAPITRE XXY 449 


montrait d’une excessive soumission au duc de Ba- 
viére et lorsqu'on sait, d’un autre côté, jusqu’à 
quel point des âmes comme celles d'Ülrich Niblung 
et de Marguerite Ebner étaient pieuses et croyantes, 
on ne s'explique pas cet aveuglement. I y a là un 
point historique à approfondir, mais jusqu'ici, on n’a 
pas essayé de nous faire connaître ce qui s'est 
passé, alors, dans lintinité des couvents comme 
Keisheim. | Ù 

Marguerite Ebner, dont les sympathies allaient 
s'unir à celles de l’abbé Ulrich, entretenait avec lui 
depuis longtemps une correspondance spirituelle, 
comme elle en entretenait avec Henri de Nordlingen. 
Elle lui confiait ses difficultés de conscience, et 
même, quand elle avait un sujet de tristesse, un 
ennui, un cas diflicile, elle lui envoyait un messager 
spécial pour avoir une réponse immédiate, chose qui 
ne lui était pas possible avec son correspondant exilé. 

Nous voyons que pendant l’été de 1346, une femme 
du village de Medingen, « poussée, dit Marguerite, 
par lesprit mauvais et par son cœur corrompu, 
vint dans une de nos églises où la Sainte Vierge 
est honorée tout particulièrement. » Ce village s’ap- 
pelle Steten. (1) Elle prit dans la Custode deux 


(4) Maria Steten, chapelle à trois quarts de lieues de Medingen. 
Cette église, ne. donnant plus de revenus, avait été cédée 
au couvent de Medingen en 1250, par l’Évêque d’Augsbourg, 
à charge, pour le couvent, d’y entretenir un chapelain qui y 
dirait la messe trois fois par semaine. Le pélerinage redevint si 
florissant qu’en 1345, douze évêques avaient sollicité le Pape 
d'accorder des indulgences aux pélerins et aux bienfaiteurs. 
(Note de Strauch. M. E. et H. de N.) 


450 CHAPITRE XXV 


“hosties et les porta dans une ville près de notre 
couvent qui s'appelle Lauingen et les offrit à un 
Juif pour qu'il lui en donnât de l'argent. (1) Une 
femme chrétienne surprît l’entretien. — Le Juif ne 
voulût pas accepter le marché. — Cette femme chré- 
tienne alla dénoncer la mauvaise créature à la jus- 
tice qui se saisit de cette horrible sacrilège. 

« Elle fût condamnée à mort et subit une horrible 
torture, puis on brüla la misérable. Je connus cette 
affaire et la pensée de loffense faite à Dieu me 
remplit d’une si grande tristesse que je ne pouvais 
plus regarder par la fenêtre située près de mon lit, 
et d’où je pouvais voir la place du crime. Pendant 
tout l'été, je n'aurais pu supporter d’en parler ou d’en. 
entendre parler. Je ne pouvais pas davantage admet- 
tre qu’on eût compassion de la coupable, car je pensais 
que celui qui outrage ainsi son meilleur ami n’est 
pas digne de pitié. Je ne pus jamais prier pour 
elle. » | | 

Cette pénible préoccupation avait été confiée par 
Marguerite à l’abbé de Keisheim qui avait dû lui 
faire à ce sujet une question difficile ou délicate, 
car on trouve dans une de ces lettres, cette phrase : : 

« Quant à la femme de Lauingen, je ne pourrai 
vous donner réponse que verbalement. » On était en- 
core sous l'impression du sacrilège horrible, commis 


(1) Le texte allemand laisse croire qu’il s’agit d’hosties non 
consacrees. Mais l’épouvantable punition de cette femme et 
l'horreur que manifeste Marguerite donnerait à penser qu'il 
s’agit d’un sacrilège. 


CHAPITRE XXV AS 


par des Juifs à Degendorf, sur des hosties consa- 
crées et l’idée d’un second crime semblable boule- 
versait les âmes pieuses. » (1) 

Ulrich IT avait aussi de grands ennuis causés par 
les comtes de Graisbach qui, se tenant pour sei- 
gneurs du pays de Keisheiïm, prétendaient avoir une 
autorité réelle sur l’abbaye, alors que le monastère, 
en tant que privilégie par lPempire et regardé comme 
lui appartenant, se refusait à traiter les seigneurs 
de Graisbach comme ses souverains. Cette que- 
relle existait déjà à letat aigu lorsqu'Ulrich IT voulût 
pourvoir Henri de Nordlingen de la cure de Fes- 
senheim. Les comtes de Graisbach S'y opposèrent, 
prétendant nommer eux mêmes le curé. Ce ne fût 
qu'au retour d’exil que les deux protecteurs d'Henri 
et ses compagnes de voyage, désignées seulement dans 
ses lettres sous le nom « les comtesses de Graisbach, » 
purent arranger la question de Fessenhein. 

Lorsque l’Empereur Charles fût deétinitivement re- 
conuu par tout l'Empire, il vint, comme nous l’avons 
vu, visiter le pays qui avait été le plus long à se sou- 
mettre à lui. Il paraît S’être occupé beaucoup alors des 
couvents. Pendant qu'il allait à Engelthal saluer 
Christine, il faisait toutes sortes d’avances à Keisheim. 
En 1370, Charles placa l’abbaye sous la’ protection 
immédiate de lEmpire, déclarant l'Empereur seul 
gouverneur et justicier de Ja dite abbaye. Mais 
avant d'en arriver là, Ulrich HET avait eu beaucoup 
à souffrir, tiraillé entre les Graisbach et lPEmpe- 


(4) Voir Strauch déjà cité. 


459 CHAPITRE XXI 


reur, (1) Plus d’une fois il vint chercher auprès de 
Marguerite, des conseils et des prières. 

Une autre calamité plus épouvantable allait fondre 
sur l’abbaye. La peste arrivait, pénétrait à travers 
les hautes murailles, v fauchait coup sur coup 
prêtres, frères, serviteurs, prenant ses victimes au 
hasard, inais donnant au pauvre abbé autant de 
coups au cœur, qu'il bénissait de cercueils. Pour 
supporter une si terrible épreuve, Ulrich Niblung 
accourt à Medingen, il y amène Henri de Nordlingen 
et cette dernière réunion des trois mystiques dût être 
toute imprégnée de mélancolique douceur. (2) : 

Après la mort de Marguerite, puis de Christine 
Ebner, il restait à Ulrich III une dernière amie, 
c'est Adelaïde Langmann. 

[IL semble que les rapports de la sainte moniale 
avec l’abbé, furent uniquement des rapports de haute 
mysticité. Le ton familier des lettres à Marguerite Ebner 
fait place ici au langage le plus grave et le plus 
abstrait. 

— «Cette sœur, lit-on dans les révélations d’Ade- 
laide, pria un de ses amis spirituels de la recom- 
mander à Notre Seigneur. C'était le prieur de 
Keisheim. (3) Elle le supplia beaucoup à ce sujet. 
Un jour, pendant qu’il disait la messe, il pria tres 


dt) Wetzler und Welle’s Kirchenlexicon. Tom. VII, p. 48. 

(2) Marguerite ne mentionne pas la présence de l’abbé de 
Keisheim dans la dernière visite d’Ilenri, mais cette présence 
est formellement assurée dans es lettres. 

(3) Ulrich Niblung, alors, n’était que prieur de Keisheim. 
Nous sommes revenus un peu en arrière, 


CHAPITRE XXV 4AS3 


ardemment pour elle. Notre Seigneur lui parla avec 
amour et douceur. L'abbé envoya à Adelaïde cette 
révélation. 
— « Je veux, dit-il, verser mon cœur dans le 
sien et son cœur dans le mien, afin de les réunir 
tous deux en un seul. Elle ne doit s'affliger de 
rien. Alors qu’elle croit que je la quitte et qu’elle 
m'a perdu, je suis dans son âme, J'y dors et m'y 
repose. Je ne prépare une demeure en elle et elle se 
repose en moi. Si elle me cherche, elle me trouvera en 
elle-même. Qu'elle ne se trouble donc pas, qu’elle 


garde la paix. Nous sommes unis. » — « Seigneur 
(le prieur parle) que lui donneras-tu en dot? — 
Notre Seigneur Jésus-Christ répondit : — « Je lui 


donnerai tous les trésors de mon père que j'ai 
apportés du ciel sur la terre, avec ma divinité et. 
mon humanité. 

» L'homme (le prieur) dit : Seigneur, comment 
veux-tu nous préparer des demeures près de toi? 

— » Je veux, dit Jésus (vous préparer) les meil- 
leures places et non pas les ordinaires. Je vous ai 
unis à moi dans les liens de la Sainte Trinité. 

» Je vous ai accordés dans l’accord de Ja Sainte 
Trinité. Je vous donnerai les dons de la Sainte 
Trinité. Vous serez forts de la force de la Sainte 
Trinité. Vous serez sages de la Sagesse de la Sainte 
Trinité. Vous serez aimés de Flamour de la Sainte 
Trinité. Vous serez doux de la douceur de la Sainte 
Trinité. Vous serez riches de la richesse de la Sainte 
_ Trinité. Vous serez nobles de la noblesse de la 
Sainte Trinité. Amen. » 


454 CHAPITRE XXV 


Nous arrivons ici à une suite de lettres ou d’ex- 
traits de lettres de l’abbé de Keisheim placées par Ade- 
laïde à la fin de ses révélations, sans doute dans 
l’ordre où elle les a reçus. Selon l'habitude des 
autobiographes mystiques de notre groupe, Ade- 
laide ne précise ni les dates, ni les époques, dans 
ses récits, et oublie les détails importants qui peuvent 
les rendre plus clairs. On voit qu’en écrivant, Ade- 
laide, comme Christine, comme Marguerite, comme 
les sœurs de Tôss ou d’'Unterlinden, pense toujours 
qu'elle s'adresse à ses sœurs en religion, au cou- 
rant de tous les évènements que ses écrits 
effleurent, mais aucune de ces saintes croyantes 
n’a songé que leurs modestes pages seraient lues 
par d’autres, et que six ou sept cents ans apres 
elles, on se creuserait la tête pour savoir ce que 
signifient quelques humbles pensées qu’elles ont 
consignes dans leur manuscrit, tremblantes d'en dire 
trop, de se donner trop d'importance, de trahir le 
secret du Roi des cieux. 

— « Après la messe de la fête de Saint Mathieu, écrit 
l’abbe, devant l'autel de Saint Jean : Mon cœur se 
tourne vers vous, soir et matin. Le soir est toute cette 
vie. Le matin est le commencement de la vie éter- 
nelle. Vous ne serez jamais abandonnée ni ici, ni 
à. Je vous donnerai ce que vous voulez savoir. 
Vous devez prendre vous même ce que vous voulez. 
Demandez pour vous et pour ceux que vous désirez 
recommander. Vous pouvez (demander) avec confiance 


et franchise des choses comme celles que vous 
avez déja reçues et que vous recevrez encore dans 


CHAPITRE XXV 455 


le temps, et dans l'éternité, ces choses si incom- 
prehensiblement grandes qu'il n’y à pas de paroles 
pour les exprimer, et que personne ne pourrait ici 
redire. Et vous pouvez en donner aussi à qui vous 
voulez. Amen. — Notre Seigneur envoya ceci à la 
Sœur par le prêtre. (L’abbe.) 

— » Dis moi cher Seigneur? Ou en est-elle pour 
la chose qu’elle m'a recommandée? Notre Seigneur 
dit : — Je trouve raisonnable qu'une pure amitié 
vous unisse, Car elle ne souffre pas volontiers les 
contradictions. (1) Je veux par là, la préserver de 
toutes ces contradictions. Amen. (2) 

» Comme elle était plongee dans de grandes 
souffrances, elle fit prier ce même homme de lui 
écrire. Il lui écrivit ceci : Tn es chère à ton époux, 
très chère, tu es aimée par lui de tout son cœur. 
Il te protège, il ne se lassera pas de te garder. f 
se gloritie dans tes souffrances, tu en seras récom- 
pensée. Il le harcelle (le diable) par toi. Il ne per- 
mettra pas que tu sois sans victoire. Îl ne veut 
pas que tu manques au lit nuptial. Il garde ton 
humilité et veut que tu aies pitié des pauvres. Il 
te fait chasser et pousser vers lui pour que tu Île 
serves d'autant plus fidèlement. Il est comme une 
épouse qui, sans honte, s'’élance vers son époux, 
embrasse, le serre dans ses bras. Telle est sa 


(1) Comme Christine et Marguerite, Adelaïde voulait être 
assurée que ses amitiés spirituelles étaient approuvées par 
Dieu. On voit qu'elle avait exposé ses serupules à l'abbé Ulrich. 

(2) Ge passage et l'alinéa précédent sont des extraits de 
lettres du même abbé. 


456 CHAPITRE XXV 


pensée. Il t’orne et te fleurit selon le plaisir qu’il 
trouve en toi. [Il joue avec toi le Jeu de lamour 
et ne gagne jamais assez. À chaque instant, il 
s'aime en toi avec ardeur et te donne de nouvelles : 
grâces afin de te plaire d’autant plus et que tu lui 
plaise aussi davantage. Il rassasie son amour en 
toi. Il se console avec toi des peines que lui font 
les hommes. Il est affame d'amour pour toi et il 
veut en avoir amour et gloire devant ses amis, il 
ne rougit pas non plus de toi devant ses ennemis. 
Bref, il est ivre d'amour et se conduit avec toi 
comme un enfant. Pour cette cause, force-le et exige 
fermement, car ce que tu veux, il le veut, et quand 
il ne te donne pas selon ton désir, il te donne 
beaucoup mieux. Parfois, il fait semblant de te re- 
jeter, de te repousser, mais il ne t'en aime pas 
moins. Crois moi, c'est une ruse pour que tu sois 
d'autant plus tendre et plus douce. Il fût ainsi pour 
moi. Je suis à la fin et toi tu commences seule- 
ment. Dieu soit loué ! (1) | 

» Cette sœur fût ravie un jour et invitée à assister 
à la naissance du divin fils de la très pure et très chaste 
Vierge Marie. Elle fût chargée par la Mère de l’en- 
fant de saluer (labbé.) Elle dit (la mère) salue-le 
de ma part avec tout le bien et tout lamour qui 
m'a été donné par mon enfant (que j'ai mis au monde) 
sans douleurs par (la Puissance) du Père Céleste. 


(4) Toutes les lettres et passages de lettres qui précèdent, 
s’entremélent avec d’autres passages écrits par Adelaide sur 
elle-même, nous les transerivons tels qu’ils se trouvent dans 
le manuserit. 


CHAPITRE XXV 457 


» Madame, je suis prête (à vous obéir.) 

» Notre Dame dit : « Donnez-lui en outre tout 
le bien qui découle vers moi de tous les cœurs 
purs et que la Sainte Trinité verse en moi. » — 
Cest ce salut qui m'est donné, je te l'envoie. Il 
fut aussi montré à cette créature un arbre avec des 
fleurs si ravissantes qu’on n’en pourrait voir de 
plus belles. Et l’arbre portait toutes les fleurs qui 
peuvent exister et aussi tout ce qu’on connaît de bon. 

» Pendant tout ce temps, l’un donne, comme pré- 
sent, cet arbre à l’autre. La mère à l’enfant et celui-ci 
à la mère. Et Notre Dame m'a envoyé cet arbre 
comme présent de Noël et m'a recommandé de te 
l'envoyer. Dieu soit glorifié. (1) 

» La puissance génératrice (2) qui, par la nature 
divine, se trouve dans le cœur du Père, par la- 
quelle et dans laquelle la Vierge Marie a enfanté le 
Verbe éternel par la force, Peffet et l'ombre du 
Saint Esprit, force où elle a puisé et puise encore 
sa maternité divine. Cette puissance vous est en- 
voyée pour qu’elle rende vos pensées fructueuses, 
comme vos paroles et vos œuvres. Vous devez 
communiquer cette force à tous les hommes et vous 
devez l’infuser dans les cœurs corrompus pour qu’ils 


(4) Tout ce passage est incompréhensible, On devine bien 
que la voyante mélange le récit d’une vision à une lettre 
adressée à l’abbé de Keisheim. La mauvaise rédaction de 
ce récit pourrait même faire présumer qu'il y a eu des 
passages omis dans Ia copie du manuscrit. A remarquer 
l'arbre mystérieux. Serait-ce déjà l'arbre de Noël allemand ? 
Partout des fleurs ct des friandises? Est-ce une allégorie ? 

(2) Ceci est une lettre de l'abbé de Keïisheim à Adelaïde. 


458 CHAPITRE XXV 


redeviennent beaux dans cette force; dans tous les 
cœurs fanes pour qu'ils se redressent par elle ; 
dans tous les cœurs desséchés pour qu’ils reverdis- 
sent; dans tous les cœurs fiorissants pour qu’ils 
produisent des fruits parfaits; dans tous les cœurs 
verdoyants pour qu'ils ffeurissent. Vous devez rece- 
voir cette force de telle façon qu’elle se. multiplie 
en vous pour chaque cEcauure, car c’est pour cela 
L elle vous est envoyée.” 

» Jusqu'ici le cours de votre vie s’est passé de 
façon qu'un péché a donné naissance à un autre 
péché. Désormais, une vertu doit (chez vous) donner 
naissance à une autre vertu. Vous recevrez la con- 
naissance de vous même assez clairement ponr re- 
connaître que, jusqu'ici, vous avez agi contre Dieu, 
et cette connaissance vous éclairera, vous donnant 
une plus parfaite science de Dieu que vous n’en 
avez encore eue. 

Vous recevrez aussi la douceur et la patience 
dans toutes les adversités, une forte résistance et 
un courage durable, en cout ce qui doit faire dis- 
paraître vos défauts pour vous faciliter l'entrée dans 
une nouvelle vie, Vous aurez désormais entre Dieu 
et votre âme un entretien plus doux, dans lequel 
vous sentirez plus profondément la suavité divine, et 
qui sera fondée sur une parfaite humilité. — Vous 
recevrez une application plus assidue pour opérer 
ces choses et un cœur plein d'amour envers tous. 
Sachez aussi que la puissance effective est un pré- 
curseur de Îa puissance génératrice, par laquelle 
vous devez vous préparer à devenir aimable et ca- 


CHAPITRE XXV 459 
pable d'œuvres de force et de joie. À Dieu lhon- 
neur. » 

« Je ne compris pas très bien. Notre Seigneur 
vint et l’interpréta ainsi : 

« Moi, le Père Eternel du ciel, J’enfante mon Fils 
unique. De cette naissance, personne ne peut parler 
ni Pexpliquer, ni les anges ni les hommes. Par 
lui j'ai donné la force de génération et la fécondité 
à toute chose. Il n’y à pas de pécheur assez grand 
auquel je ne pardonne (je ne puisse pardonner) ses 
péchés. Je les lui pardonne aussi complètement 
que s'il ne les avait jamais commis, pourvu qu'il 
se corrige sincèrement et ne commette plus de fautes. 
Comme ma chère Mère m'a enfanté corporcllement, de 
même cet homme (labbé) m’enfante dans un vrai amour 
spirituel, de manière que je verse en lui ma grâce 
divine et la douceur de ma divine consolation. Le 
cœur qui fût auparavant décourage sera redressé ; 
le cœur desséché reverdira; le cœur, sans amour aimera 
et je lui ferai produire des fruits parfaits. Ce même 
homme doit alors me prier pour d’autres hommes 
qui sont dans le péché. Il doit porter le péché 
devant moi de tout son cœur comine s’il était pécheur 
lui-même, car personne ne peut me faire de plus 
grand plaisir que de prier pour les pécheurs. Amen. » 

Cette correspondance qui s'élève aux plus- hautes 
conceptions de la mystique nous montre, dans 
Ulrich Niblung, un homme favorisé lui-même des 
communications du ciel. Par les courts extraits de 
ses lettres à Adelaide, nous pouvons entrevoir la 
ferveur contemplative et l’ascétisme sévère de l'abbé 


460 CHAPITRE XXV 


de Keisheim. Et, en comparant ces côtés si admi- 
rables de sa piété, nous constaterons combien ils se 
rapprochent de celle d'Henri de Nordlingen, et, en 
général, de l'esprit des « amis de Dieu. » Ils for- 
ment une association vraiment étroite d'esprit et de 
cœur, dont la doctrine peut s’étudier dans les œuvres 
de celui qui demeurait leur maître à tous: le grand 
Tauler. 


CHAPITRE XXVI 


Conclusions. 


Il est étonnant, et nous devons le déplorer, 
qu'aucune des compagnes de nos trois mystiques 
n'aient eu l’heureuse inspiration d’ajouter à leurs 
révélations le récit de leur. mort. Après une vie si 
pleine de merveilles, leur dernier soupir a dû s’en- 
voler au milieu des splendeurs d’un cortege céleste. 
Et tant de souffrances, de larmes, de dures péni- 
tences, ont dû finir dans le radieux sourire de l’époux. 
Ne Flavait-il pas promis, d’ailleurs ? Et pouvait-il 
manquer à cette promesse solennelle de venir lui- 
même cueillir la fleur parfaite de sainteté, cultivée 
par lui avec tant d'amour ? 

Mais nous n’avons rien que la date revêche qui 
nous dise ces morts. Marguerite Ebner füt la pre- 
mière que Dieu rappela à lui. Elle mourût le 20 
juin 1351, à l’âge de soixante ans. 

Le Père Lechner dit que la réputation de sa 
sainteté était si générale que, dès sa mort, le peu- 
ple linvoqua comme une protectrice et se porta en 
foule à son tombeau. 

Des miracles et des grâces extraordinaires récom- 
pensèrent cette dévotion qui s'établit assez solidement 


462 CHAPITRE XXVI 


pour traverser les persécutions de la réforme, 
les guerres et les bouleversements politiques. En- 
core de nos jours, en la fête des Saints Gervais 
et Protais, des pélérinages arrivent de tous côtés à 
Medingen où la Sainte est regardée comme une pa- 
tronne du pays. 

En 1688, l'Evèque d’Augsbourg, Jean Christophe 
de Freiberg avait envoyé une commission à Medin- 
gen pour examiner les faits miraculeux. Mais cette 
commission ne fit que constater la dévotion ancienne 
et veritable du peuple, sans qu'on aie jamais cher- 
ché à lui obtenir lapprobation de l'Eglise. 

En 1744, le prieur de Medlingen, (couvent de 
Dominicains, à trois heures de Medingen) Antoine 
Holdermann, fût envoyé à Rome vers ses supérieurs 
‘pour les pressentir sur la’ béatitication de  Margue- 
rite. Cet Antoine Holdermann avait traduit en latin 
les révélations de notre voyante. Le Pere Emeric 
Langenvwatter, dans une lettre adressée au même 
prieur, demanda des détails plus précis en faisant 
espérer une bonne solution. On institua alors une 
nouvelle commission pour rassembler les faits mi- 
raculeux obtenus par l’intercession de la sœur Ebner. 
La difficulté de trouver des témoins, voire même 
l'impossibilité de constater les miracles anciens, dé- 
couragèrent sans doute cette commission. On reprit 
cependant le projet à la fin du dix-huitième siècle, 
mais les évènements provoqués par la Révolution 
française, puis l’Empire, interrompirent les négocia- 
tions et la cause de Marguerite est restée à l’état 
de projet. | 


CHAPITRE XXVI 463 


Le couvent de Medingen existe encore. Il a tra- 
versé heureusement la tourmente religieuse, non 
sans épreuves, cependant. En 1546, le duc Otto 
Henri de Neubourg y introduisit la réforme par force. 
Les moniales, fidèles à leur conscience, se réfugiè- 
rent au couvent de Sainte Catherine à Augsbourg. 
En 1614, le duc Guillaume Wolfgang étant rentré 
dans le giron de l'Eglise catholique, son peuple suivit 
son exemple. Il restait encore, dans le couvent de 
Medingen deux conventuelles, qui avaient pu y demeur- 
rer depuis cinquante huit ans. Cinq sœurs de Sainte 
Catherine reprirent possession de l'antique asile des 
filles de Saint Dominique et la vie claustrale refleurit 
à Medingen sans interruption jusqu’au 16 août 1802 
où l’ordre fût supprimé en Bavière. Les sœurs ne 
furent pas cependant à l’abri des épreuves pendant 
ce laps de temps. Le monastère fût pillé cinq fois 
par le malheur des guerres, dans les années 1632, 
1643, 1648, 1703 et 1704. En 1802, les quarante- 
et-une religieuses qui vivaient à Medingen obtinrent 
de pouvoir y finir leurs jours. Aprés la mort de 
la dernière, de pieux catholiques achetèrent les bâ- 
timents et y mirent des tertiaires franciscaines. Elles 
y continuent les traditions de vertu, de bienfaisance 
et de haute piété qui, depuis Marguerite, semblent 
être l’atmosphère même du couvent. 

Le tombeau de Marguerite porte cette simple 
inscription : 

BEATA-MARGARITA EBNER | 
Obiit Anno Domini MCCCLIIT proximo festum 
sanctorum Gervasii et Protasi. 
81 


AG4 CHAPITRE XXVI 


Les sœurs franciscaines conservent avec un reé- 
ligieux respect la statue de l’enfant Jésus au berceau 
qui s’anima plusieurs fois dans Îles bras de la tendre 
moniale et cette précieuse image n’est pas un des 
moindres attraits du pélérinage. 

Ce fût le 26 décembre 1356 que mourût Chris- 
tine Ebner, à l’âge de soixante-seize ans, trois ans 
après la mort de Marguerite. Moins heureuse que 
son illustre parente, Christine est bien .oubliée dans 
les pays où elle vécut. Son nom y est ignoré, son 
tombeau fût détruit avec celui de ses sœurs, lors- 
que lhumble cimetière d’Engelthal où elle reposait 
fut profané par les iconoclastes de Ïla réforme, en 
même temps qu'ils détruisaient le vieux couvent. II 
ne reste pas une pierre, on ne connaît même plus 
la place de la fondation du pieux seigneur Ulrich 
de Kônigstein. Sans les deux livres de Christine : 
ses révélations et le « petit livre de la grâce » on 
ignorerait qu'un grand et beau monastère fut pen- 
dant plusieurs siècles, le témoin des merveilles de 
la plus mystique sainteté. 

Après la mort de Christine, la famille Ebner Con- 
tinua de protéger Engelthal. En 1408, Albert Ebner 
lenrichissait d’une fondation. Christine, d’ailleurs, 
ne cessa d’être vénérée dans sa famille. Le monu- 
ment funèbre de la famille Ebner en l'Eglise de 
Saint Sebald, à Nüremberg, montre une statue de 
Christine au milieu des siens. 

Dans l’ordre cistercien on gardait aussi son sou- 
venir et il avait même, sans doute sous l’inspira- 


CHAPITRE XXVI 465 


tion d’'Ulrich Niblung, pris une forme de culte. On 
chantait les versets suivants 
O bienheureuse Vierge Ebner 
Obtiens-moi la vraie connaissance de Dieu. 
O chère Christine, ma bien-aimée 
Aides-moi à arriver à la vision éternelle de Dieu. 
Obtiens-moi toujours la vertu et les grâces 
Tu es du Christ et de- Marie la pure servante 
Puissè-je mourir dans la grâce divine 
Et devenir un enfant du Père éternel. Amen. 


Sequentur de ea : Antiphonæ et orationes. 

Antiphona : Ecce prudens virgo migravit ad Chris- 
tum sponsum Summum feliciter accinxit fortitudine 
lumbos suos in virginali innocentia se conservando 
ideoque lucerna ejus vitæ non extinguetur. insempi- 
ternum. | | 

Ora Pro Nobis, Sponsa Christi Charissima Sancta 
Christina ut digni efficiamur et nos hac cœlecti gratia. 

Le savant docteur Hartimann Schedel, l'auteur 
d’une chronique très estimée : la chronique de Nu- 
remberg, médecin et physicien de renom, anobli en 
1546 par Charles-Quint, place les révélations de 
Christine à côté de celles de Sainte Brigitte et de 
Sainte Catherine de Sienne. Allié à la famille Ebner, 
il avait même eu le projet d'écrire la vie de Chris- 
tine, projet qu'il ne mit pas a exécution. Mais il 
assure avoir eu entre les mains plusieurs livres ve- 
nant d'Engelthal, contenant beaucoup de détails qui 
ne se trouvent pas dans Île manuscrit des révéla- 
tions. Tout cela a disparu, comme Engelthal lui-même. 

Un dernier mot sur celle qui lui donna la célé- 
brité : La legende dit qu'elle opérait des guérisons 


466 CHAPITRE XXVI 


par des œillets qu’elle bénissait, après les avoir 
trempés dans l’eau bénite, mais rien de précis ne 
vient appuyer ce dire, dont on ne voit aucune trace 
dans les révélations. | 

Notre troisième mystique, Adelaide Langmann, 
survécut dix-neuf ans à ses deux cousines. Elle mou- 
rüt en 1375, le jour de la Sainte Cécile. Le dernier 
amen, tracé de sa main tremblante sur de cahier 
où elle à consigné les faveurs de Dieu, est le der- 
nier mot que nous ayons d'elle. Sa mort aussi a 
été ensevelie dans le grand silence qui couvrit celle 
de ses deux parentes. * Dieu, dans sa sagesse, n'a 
pas voulu que nous connaissions les grâces ultimes 
qu’il a faites à ses trois fidèles élues. Nous ne con- 
naîtrons que là haut ces mystères et peut-être ce 
sera une de nos grandes joies célestes. 

— « Ah! s’écriait une âme chère à l’auteur de 
ces pages, au moment d'aller recevoir la couronne 
qu’elle pouvait espérer justemént. Ah! quel magni- 
fique concours on fera au ciel! Quelles merveilles 
nous y entendrons redire par les âmes. Merveilles 
opérées en elles par Jésus !.. » 

Que cette pensée consolante soit l’épilogue de notre 
humble travail! Amen. 


TABLE DES MATIÈRES 


PAGES 
BIBLIOGRAPHIE  . | . 

AVANT-PROPOS  . : ; n. à ‘ Î 
INTRODUCTION : x . , : ; ë 1 
CHAPITRE Î 

La Souabe Monastique. — Le Petit Livre de la 
grâce. — Les origines du Couvent d'Engelthal. 15 
CHAPITRE II 
Les nonnes d’Engelthal . | ; . 33 
| CHAPITRE Il | 
Christine Ebner. — Ses parents. — Son enfance. — 
Ses premières années à Engelthal. : :58 
CHAPITRE IV 
Vie mystique. — Premières révélations . . .. 10 
CHAPITRE V 
Les croix. — Jésus pénitencier ; À . 82 
CHAPITRE VI 
Les joies. — Premières grandes visions. . 98 


CHAPITRE VII 


Le Père Conrad de Füssen — Dimut Ebner. — 
Christine et les âmes . : ; | ; . 416 


468 TABLE DES MATIÈRES 


CHAPITRE VIII 


L'Empereur et les Papes. — L’'Interdit et-ses suites 


dans les couvents . , d ; À ; 


CHAPITRE IX 


Les calamités publiques. — Les révélations qu elles 


provoquent :. à : 


CHAPITRE X 


Les flagellants. — Élection de Charles de Luxem- 
bourg à l'Empire. — Christine et les défunts 


CHAPITRE XI 


Adelaide Langmann., — Sa famille et sa jeunesse. — 
Son noviciat 


CuariTRE XIL 
Profession d’Adelaïde. — Épithalame 
CHAPITRE XIIL 


Épreuves et visions. Les rapports d’Adelaïde avec 
le monde. Le chevalier Eberhart de Hohenstein. 


CHAPITRE XIV 
Les grandes visions . 


CHAPITRE XV 
Adelaïde et ses compagnes mortes et vivantes 


CHAPITRE XVI 


Marguerite Ebner. — Sa famille. — Premières souf- . 
ee 282 


frances 4, 
CIRE RE 


133 


165 


182 


201 


221 


243 


TABLE DES MATIÈRES 


Louis de Bavière et l'opinion publique. — Affection 


CHAPITRE XVII 


de Marguerite pour l'Empereur :. 


CHAPITRE XVIII 


L'ami spirituel. — Henri de Nordlingen. — -Pre- 


miers rapports avec Medingen 


CHAPITRE XIX 


Souffrances extraordinaires 


CHAPITRE XX 


Exil de Henri de Nordlingen 


Heures douloureuses 


CHAPITRE XXI 


CHAPITRE XXII 


L'enfant Jésus et Marguerite, — Nouvelles douleurs. 


° CHAPITRE XXII 


Le cœur de Marguerite. — Visions. — Mort de 


Louis de Bavière . 


CHAPITRE XXIV 


Henri de Nordlingen 


L'abbé de Keiïisheim. 


Conclusions 


et Christine Ebner. 


CHAPITRE XXV 


CHAPITRE XXVI 


ge re ’ 
Bibliothèque ‘es fontaines 


BP 2:35 
80501 CHANTILLY C:dex 
Tét. 16) 4457 2:00 


469 


295 


312 


332 


342 


301 


380 


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